> André Velter/​Ernest Pignon-Ernest, Pour l’amour de l’amour

André Velter/​Ernest Pignon-Ernest, Pour l’amour de l’amour

Par |2018-11-20T16:45:43+00:00 21 novembre 2015|Catégories : Critiques|

 

L'amitié unis­sant l'artiste Ernest Pignon-Ernest et le poète André Velter se cris­tal­lise d'année en année. Après Zingaro suite équestre, qui les avait réunis autour du tra­vail de Bartabas en 2005, voi­ci l'édition aug­men­tée du livre Extases paru à l'origine en 2008, autour du dia­logue ini­tié par Pignon-Ernest avec les grandes mys­tiques que sont Marie-Madeleine, Hildegarde de Bingen, Angèle de Foligno, Catherine de Sienne, Thérèse d'Avila, Marie de l'Incarnation, Madame Guyon, et Louise du Néant. Cette édi­tion aug­men­tée d'Extases change ain­si de nom, se nom­mant aujourd'hui Pour l'amour de l'amour, disant alors la dimen­sion de méta­mor­phose à l'œuvre dans l'art et dans le poème.
Au départ de ce tra­vail mené par Pignon-Ernest il y a bien-sûr la rue, lieu d'élection choi­si par l'artiste pour son art éphé­mère le condui­sant à Naples. Un vers de Nerval le per­cute, et s'ouvre alors par des­sins inter­po­sés une conver­sa­tion entre l'image, les écrits, la mémoire de ces femmes mys­tiques, et l'artiste.
Il va s'efforcer de rendre la ten­sion inté­rieure vécue par ces femmes à tra­vers la repré­sen­ta­tion de leur corps consi­dé­ré par elles-mêmes comme empê­che­ment. André Velter le dit par­fai­te­ment : Comment faire image de chairs qui aspirent à se dés­in­car­ner ? Comment cap­ter les traces, les effets, les lumières, les ombres, les sou­pirs ou les cris d'expériences inef­fables ?
La force de cet art éphé­mère va tra­duire la langue spi­ri­tuelle de ces chairs éphé­mères, tra­duc­tion tenant lieu de ren­contre par-delà la matière car, que reste-t-il de ces mys­tiques si ce n'est la puis­sance de leur aspi­ra­tion ins­crite dans la mémoire, et que res­te­ra-t-il de ces des­sins peut-être pro­mis à l'effacement, au déchi­re­ment si ce n'est la cap­ture pho­to­gra­phique ?
Le Temps est un maître qui efface les corps mais n'altère pas le Poème qu'a pu créer le corps.
Alors la ques­tion qui s'impose, dans cette démarche inter­ro­geant la contra­dic­tion méta­phy­sique du corps et de sa sur­vi­vance par l'œuvre en l'occurrence ici éphé­mère consti­tuant le moyen de la mémoire et de la trans­mis­sion, est : que cherche l'œuvre ?
Car on sait ce que cher­chaient ces femmes, et qu'elles avaient trou­vé dans l'abîme de leurs extases, aban­don­nant leur corps phy­sique por­té comme une souf­france ou un far­deau et subli­mant ses lois.

Que cherche l'œuvre, donc, qu'elle se dise éphé­mère ou non, lorsqu'elle aspire à se faire la ver­sion phy­sique de ces corps glo­rieux ? Ne cherche-t-elle pas, fina­le­ment, ce qui est à son fon­de­ment, voire à sa fon­da­tion, c'est à dire le pas­sage de la bar­rière du Temps et à consi­dé­rer le Sens comme insé­pa­ra­ble­ment liée à elle-même ? Quel Sens ? Le Sens à don­ner, éty­mo­lo­gi­que­ment, à l'Univers. Puisque tout est lan­gage, autant ne pas choi­sir de tra­vailler à créer du sens insen­sé, mais à l'inscrire au plus près de son corps imma­té­riel.

 

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Le livre est consti­tué d'abord par un texte signé André Velter sur cha­cune des mys­tiques, texte sui­vi par des pho­to­gra­phies des œuvres d'Ernest Pignon-Ernest et de ses des­sins pré­pa­ra­toires.
Par une prose simple, Velter a su sai­sir en poète ins­pi­ré l'esprit ani­mant cha­cune de ces femmes dans son essen­tiel épu­ré.

Sur Marie-Madeleine : « Toi, la péche­resse, la fille publique, la femme du plai­sir mon­nayé et des petites morts en cas­cade, tu découvres le sépulcre vacant, et tu éprouves cet acca­blant ver­tige, et tu épouses cette absence insen­sée, et tu deviens l'élue de l'impossible ins­tant, l'élue de l'impensable mer­veille. (…) Car il y avait en toi cet éclat qui n'est don­né qu'à ce fond de lumière réchap­pé des ténèbres. Éclat tout en dou­ceur et qui monte au visage en reje­tant les masques et les fausses pudeurs. Éclat si sen­suel qu'il accueille le mys­tère comme un fait de nature, comme un don du ciel réser­vé à la terre. (…) À la Sainte-Baume (…) Tu n'étais plus qu'un corps d'oubli extrait de ton corps ancien. Une com­mo­tion fer­vente. Une pure volup­té. Et un défi sacré. »

Sur Marie de l'Incarnation : « Comment par­ler d'une apti­tude à l'éveil qui s'accomplissait par la grâce d'un brin d'herbe, d'un flo­con de neige ou d'une médi­ta­tion sans sup­port ? (…) Quand tu étais en cet état de res­pir doux et amou­reux qui ne finit point, c'était comme si ton esprit avait pris corps, et comme si ton corps s'unissait à une pure clar­té. Dieu était le Tout inépui­sable, et toi pareille à un ciel vivant. Ciel intime de tes méta­mor­phoses et de tes deve­nirs où tu n'étais plus qu'une âme accor­dée à l'abîme de la Divinité et pour cela indif­fé­rem­ment oiseau, étoile, vague, nuage ou feu. »

Velter n'est pas un reli­gieux. C'est un poète. Il sait cette langue qui contient toutes les langues pour les avoir enten­dues dans le secret du Poème. Aussi est-il capable de tra­duire et de trans­mettre ces expé­riences indi­cibles par le Haut-Pays du lan­gage.
D'autres mys­tiques comme Louise du Néant, peu connue sous nos lati­tudes modernes, ou Madame Guyon dont on trouve les écrits au Mercure de France et dont l'importance a été savam­ment étu­diée par Etienne Perrot, appa­raissent dans le tra­vail d'Ernest Pignon-Ernest avec la même pas­sion  et le même sou­ci de fidé­li­té quant à la flamme d'éternité qu'elles allu­mèrent par leur incar­na­tion ici bas.

À l'heure des vio­lences actuelles, per­pé­trées par des fana­tiques reli­gieux sur leurs congé­nères, per­pé­trées par des dévots extré­mistes sur leurs sem­blables, per­pé­trées par le nihi­lisme de la moder­ni­té actuelle dési­reux d'exterminer abso­lu­ment tout esprit de mesure et de sub­ti­li­té, ce livre, Pour l'amour de l'amour, et les expo­si­tions iti­né­rantes d'Ernest Pignon-Ernest, à la Chapelle de la Salpêtrière de Paris, au Prieuré de Ronsard à Saint-Cosme ou à la Chapelle Saint-Charles en Avignon, forment un amer dres­sé dans les cou­rants et contre-cou­rants empor­tant l'humain tout entier dans une rup­ture. À fleur de ciel, comme dirait Velter, ces extases tenant lieu de phares dans la navi­ga­tion noc­turne.

 

 

 

 

 

 

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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