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THAUMA, n°12, La Terre

Par | 2018-02-20T08:37:34+00:00 14 juillet 2015|Catégories : Revue des revues|

La belle revue Thauma, emme­née par Isabelle Raviolo, livre un excep­tion­nel double numé­ro, sub­stan­tiel s'il en est, tour­nant autour de la Terre. Substantiel par les signa­tures qu'il ras­semble, sub­stan­tiel par la dimen­sion fon­da­men­tale que revêt le thème de la Terre pour les contem­po­rains que nous sommes. Deux numé­ros, pour par­ler de la Terre, nour­ri­cière, fécon­dante, cela allait de soi…

Car la Terre, la Nature, c'est l'enjeu cru­cial qui est le notre en ces temps de nihi­lisme orga­ni­sé que la moder­ni­té fait subir à l'Occident et à tout le vivant.

La revue s'ouvre par trois haï­ki, signés par des poètes contem­pla­tifs il y a des cen­taines d'années. Ils parlent d'aube, de racine et de vie. Et l'écho ful­gu­rant auquel ils ren­voient le lec­teur d'aujourd'hui semble d'un inté­rêt capi­tal, car la res­pi­ra­tion de ces poètes japo­nais des XVIII et XIXèmes siècles s'appuyait sur l'oxygène de notre condi­tion, et non sur le dis­po­si­tif arti­fi­ciel condui­sant tout l'humain, tout le vivant, en état de soins inten­sifs.

 

Le saule
A oublié sa racine
Dans les jeunes herbes

 

Buson savait-il à quoi la Terre et ses hôtes allaient être confron­tés ? Sa sagesse, sans doute, l'avait pres­sen­tie, et son poème nous par­vient comme un amer dis­cret pour qui veut bien l'entendre, c'est à dire s'astreindre à une vie en acte accor­dée à la pro­fon­deur de sa conscience. Mais, et c'est la ques­tion phi­lo­so­phique sous jacente : est-ce tou­jours pos­sible ?

Alain Cugnau fait par­ta­ger une médi­ta­tion sur le sens sym­bo­lique de la Création et, par­tant, de la Terre. De ces pages intel­li­gentes nous gar­dons l'idée que la Terre ren­voie à la dis­tinc­tion entre la pro­fon­deur et la sur­face, entre la vie et la mort. Mais aus­si sur la dimen­sion per­ma­nente que per­met l'Art et les construc­tions maté­rielles humaines, qui n'envisagent, quelles qu'elles soient, que l'humain même lorsqu'elles repré­sentent les plus pures abs­trac­tions. Heidegger est ici convo­qué sur la ques­tion de la trans­fi­gu­ra­tion, et c'est déjà une manière de réponse, sur le plan méta­phy­sique, à la ques­tion posée plus haut.

Le beau poème d'Emmanuel Moses, Ivresse, y répond aus­si, met­tant (c'est ain­si que nous le rece­vons) en pers­pec­tive le télos du sys­tème capi­ta­liste actuel avec l'essence ver­ti­cale de la Terre. Trois vers se répondent : "Ton por­te­feuille est vide, ah, misère/​Tu n'auras plus de toit" et le final du poème "Sous le vent pari­sien et les roses tré­mières".

Comment se fait-il, c'est la ques­tion qui nous vient alors que nous évo­luons dans ce pré­ci­pi­té de conscience poé­tique et phi­lo­so­phique, fina­le­ment que tant d'humains par­tagent, que nous lais­sions les choses se pas­ser ain­si, que nous auto­ri­sions les oli­gar­chies finan­cières à détruire la Terre, que nous pour­sui­vions le rythme de nos vies avec un tel désac­cord sur ce qui se décide à pro­pos de la Terre, à pro­pos du vivant ? Comment en sommes-nous arri­vés là ? Nous le savons. Mais pour­quoi admet­tons-nous tou­jours ce dik­tat cri­mi­nel ? Nous espé­rons sans doute qu'un évé­ne­ment sur­gisse, un évé­ne­ment issu de la Nature, une réac­tion de sur­vie conduite par la Terre elle-même, qui met­tra tout le monde d'accord. Ce sur­saut natu­rel sera sans doute d'une grande vio­lence, et radi­cal, aus­si notre action, l'action des esprits conscients pour­rait-il, coor­don­né, congé­dier ces oli­gar­chies mor­ti­fères et évi­ter la vio­lence qui s'annonce. Ne sommes-nous pas, ici, dans l'illusion d'un idéal, nageant en pleine uto­pie ? Sans doute. Mais tout ce qui s'est fait, par la folie des hommes, s'est aus­si fait par le génie des hommes. Le propre du nihi­lisme actuel est de faire pla­ner en nous la cer­ti­tude qu'on ne peut rien chan­ger. L'utopie est au bout de nos doigts.

Elle se déploie pour­tant dans les pages de ces deux volumes, car la Terre est mon­tée dans la gorge des femmes et des homme ici poètes et phi­lo­sophes.

Quand elle est atro­phiée, quand elle est mena­cée, contrainte, démem­brée, elle demeure en rap­port constant avec le genre humain dont chaque fibre du corps est un cri de la Terre, est un chant pla­né­taire.

Aussi trou­ve­rons-nous les mots tel­lu­riques de Seamus Heaney, tra­duits par Jean-Yves Masson, ceux de David Renoux, ceux de Salah Stétié, de Fabio Scotto, de Sylvie-Fabre-G qui s'est faite accueil pour lais­ser pas­ser à tra­vers elle la pro­so­po­pée de la Terre elle-même.

Et bien d'autres noms – nous ne les cite­rons pas tous – Pierre Dhainaut, qui nous offre un poème de génie, fai­sant res­pi­rer jusqu'à nous cette idée qu'à tra­vers la Terre et nos pas sur son sol nous pou­vons entrer dans le Poème, car Terre et Poème sont consan­guins. Ou Mario Luzi. Ou la voix d'Angèle Paoli en son superbe poème que nous cite­rions en son inté­gra­li­té si ne nous tenait le désir d'allumer chez le lec­teur de cette petite note l'envie d'acquérir ce double numé­ro.

D'autres noms : Gabrielle Althen, Gilles Baudry, François Amanecer, Dominique Sorrente, Hervé Planquois, Isabelle Lévesque, Bernard Grasset, Franck Venaille, Françoise Siri etc…. Une dis­tri­bu­tion somp­tueuse pour une affiche fon­da­men­tale.

 

***

 

Pour bien sai­sir la por­tée de ce double numé­ro consa­cré à la Terre, il faut se repor­ter à la démarche pro­fonde d'Isabelle Raviolo, maître d'œuvre de la revue. Dans le deuxième volume, elle livre une ample médi­ta­tion, cor­pus phi­lo­so­phique sur lequel s'agrègent les poèmes et les poètes qu'elle a conviés comme com­pa­gnons.

Son texte, axe de cette double livrai­son, inti­tu­lé La réver­si­bi­li­té du visible, met en rap­port le film de Wim Wenders Les ailes du désir, racon­tant la prise de chair de l'ange Damiel tom­bé amou­reux d'une ter­rienne, et la phi­lo­so­phie de Merleau-Ponty retrou­vant le concept de « nature » après la pré­do­mi­nance de celui de « notion de monde ». « C'est bien ce concept de nature qui nous semble proche de l'élément « terre » qui consti­tue ce numé­ro de Thauma. » écrit-elle, avant d'ajouter « Fidèle à sa phé­no­mé­no­lo­gie du sous-sol, Maurice Merleau-Ponty, trou­ve­ra aus­si dans la « Nature » le fond ori­gi­naire (Urgrund) de notre exis­tence. » Après quoi Isabelle Raviolo indui­ra logi­que­ment les rap­ports de ce nou­veau mode de la pen­sée ini­tié par Merleau-Ponty avec la parole d'abord, ensuite avec la sin­gu­la­ri­té du chris­tia­nisme pour le phi­lo­sophe qu'elle cite­ra : « Les para­boles ne sont pas une manière ima­gée de pré­sen­ter des idées pures, mais le seul lan­gage capable de por­ter les rela­tions de la vie reli­gieuse, para­doxales comme celles du monde sen­sible. Les paroles et les gestes sacra­men­tels ne sont pas les simples signes de quelque pen­sée. Comme les choses sen­sibles, ils portent eux-mêmes leur sens, insé­pa­rables de la for­mule maté­rielle. Ils n'évoquent pas l'idée de Dieu, ils véhi­culent la pré­sence et l'action de Dieu. Enfin l'âme est si peu sépa­rable du corps qu'elle empor­te­ra dans l'éternité un double rayon­nant de son corps tem­po­rel. »

Isabelle Raviolo pour­suit sa réflexion sur l'inachèvement du divin : « Loin de tout éblouis­se­ment, le divin mer­leau-pon­tien se donne plu­tôt dans le plus radi­cal inachè­ve­ment. La per­cep­tion attend ain­si du phi­lo­sophe et du cinéaste-poète qu'ils pour­suivent dans le monde ce qui leur manque de sens, et accom­pagnent par leur « chair » leur com­mu­nau­té d'appartenance », et citant tou­jours Merleau-Ponty : « puisque la per­cep­tion n'est jamais finie (…) pour­quoi l'expression du monde serait-elle assu­jet­tie à la prose des sens et du concept ? Il faut qu'elle soit poé­sie, c'est-à-dire qu'elle réveille et convoque en entier notre pur pou­voir d'exprimer, au-delà des choses déjà dites ou déjà vues. »

La phi­lo­sophe et poète nomme alors la prière comme appar­te­nant au dés­œu­vre­ment, c'est-à-dire à ce qui se sous­trait au tra­vail et au labeur, rap­pro­chant l'expérience litur­gique ou esthé­tique comme contes­ta­tion de la logique de pro­duc­tion.

La démarche d'Isabelle Raviolo est remar­quable, par l'ampleur de sa pen­sée phi­lo­so­phique s'attaquant au pro­blème cru­cial qui est celui du genre humain actuel, son rap­port à la nature, et les clefs, les liens concep­tuels qu'elle nous offre sont d'un secours fécond. Le pro­lon­ge­ment poé­tique qu'elle par­vient à faire, en trans­mu­tant sa pen­sée phi­lo­so­phique en poèmes, est un signe du temps. Elle réta­blit le lien entre le poème et la Cité, comme pre­nant à revers Platon en sa République. Elle assume ain­si le retour­ne­ment d'une déri­va­tion, qui fai­sait du poète l'exclu de la Cité, que la phi­lo­so­phie grecque pre­nait au sérieux en tra­vaillant à la jus­ti­fi­ca­tion légale des images appor­tées par le poète tout en le main­te­nant à l'écart de la Cité ; déri­va­tion accen­tuée et deve­nue rup­ture abso­lue par le dik­tat de la socié­té de consom­ma­tion incar­nant la fina­li­té de l'existence humaine actuelle.

Ce der­nier numé­ro de la revue Thauma relève de l'indispensable.

 

Revues Thauma
28, rue Beaubourg
75003 Paris
ysacoromines@​yahoo.​fr

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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