> Avec Claire BARRÉ pour son roman ” Phrères”

Avec Claire BARRÉ pour son roman ” Phrères”

Par |2018-09-18T17:49:28+00:00 8 février 2016|Catégories : Rencontres|

 

Bonjour Claire BARRÉ. Vous venez de faire paraître un livre, inti­tu­lé Phrères, aux édi­tions Robert Laffont, avec pour figure cen­trale un poète mécon­nu du siècle der­nier, Roger Gilbert-Lecomte. Pourquoi ce choix ?

Bonjour et mer­ci de m’offrir cet espace de parole pour évo­quer Roger Gilbert-Lecomte, un poète essen­tiel à mes yeux. Je l’ai « ren­con­tré » quand j’étais encore ado­les­cente, dans un Magazine Littéraire sur les Passions fatales. Et c’est une véri­table pas­sion qui s’est allu­mée en moi, à la lec­ture de ces pre­miers vers que je décou­vrais alors, de ce visage, aus­si, qui sem­blait me dévi­sa­ger avec insis­tance. Comme si je le recon­nais­sais ins­tan­ta­né­ment. Qu’il m’appelait en me disant : « Réveille-toi. » Une pas­sion, oui. Mais plus éveilleuse que fatale.

À l’époque, au tout début des années 90, il était le grand absent de l’histoire lit­té­raire. Impossible, ou presque, de retrou­ver sa trace. Un poète bâillon­né, en quelque sorte. Exclu.

Mais ma pas­sion était en marche, dévo­rante. Il me fal­lait tout décou­vrir de lui. Internet n’existait pas. La quête com­men­çait.

C’est dans la librai­rie Gallimard, bou­le­vard Raspail, que je retrou­vai – enfin – sa trace : le tome 2 de ses œuvres com­plètes : ses poèmes. Je pus ache­ter éga­le­ment le livre de Roland Dumas, « Plaidoyer pour Roger Gilbert-Lecomte », un livre expli­quant le com­bat que Pierre Minet, fidèle par­mi les fidèles, mena, aux côtés de l’avocat, pour pou­voir publier cer­taines œuvres de Lecomte, gar­dées sous clé par une héri­tière abu­sive, qui jugeait ce poète trop amo­ral à son – petit – goût. Et c’est dans les rayons de cette librai­rie que je pus me pro­cu­rer mon pre­mier livre de René Daumal, son sublime recueil, « Le Contre-Ciel ».

Profitons de l’arrivée de Daumal pour répondre un peu plus pré­ci­sé­ment à votre ques­tion. Pour être tout à fait franche, je ne pense pas que Lecomte soit l’unique figure cen­trale de « Phrères ». Si le titre est au plu­riel, c’est que j’ai vou­lu, dans ce roman, évo­quer l’amitié fon­da­trice et fon­da­men­tale de Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal. Les Phrères incan­des­cents.

J’en dis­cu­tai, il y a peu, avec Jean-Philippe de Tonnac, qui a écrit un mer­veilleux livre sur Daumal, « René Daumal, l’archange », et nous avons consta­té que, le plus sou­vent, les ado­ra­teurs des Phrères sim­plistes, se divisent en deux grandes colonnes qui paraissent irré­con­ci­liables : il y a les fer­vents défen­seurs de Roger Gilbert-Lecomte – poète sans doute plus sul­fu­reux et tra­gique – qui voient le départ de Daumal vers d’autres sphères comme une tra­hi­son suprême, et puis, il y a les dau­ma­liens, qui consi­dèrent par­fois les pre­miers écrits de Daumal et son ami­tié avec Lecomte comme des sortes d’erreurs de jeu­nesse, d’aveuglements qui seront sui­vis par un éveil véri­table.

J’ai vou­lu, dans ce roman, reve­nir aux racines, aux ori­gines. Si ces deux poètes paraissent, peut-être, à pre­mière vue, fon­ciè­re­ment dif­fé­rents, Daumal étant sans doute un poète « blanc » et Lecomte un poète « noir », il me semble que c’est leur ren­contre qui les a for­gés, qui a ense­men­cé la terre fer­tile, qui leur a per­mis de deve­nir ceux qu’ils allaient être, qui leur a per­mis de naître à eux-mêmes. Les sépa­rer, les dis­so­cier, me semble absurde. Certes, leurs che­mins ont fini par s’éloigner, mais ils res­tent, à mes yeux, les brins d’un même ADN. Les deux faces d’un même miroir. Ou plu­tôt : les deux facettes d’un même dima­nat. Et ne voir les choses qu’en blanc et noir me semble une injus­tice faite à la poé­sie qui fait res­plen­dir, entre ces deux extrêmes, toutes les nuances de l’Arc-en-Ciel.

Pour en reve­nir à ma quête, je trouve admi­rable, jus­te­ment, que lorsqu’on découvre Lecomte, on ne peut pas ne pas ren­con­trer Daumal, et inver­se­ment. Ils sont liés. Et, à tra­vers eux, on fait rapi­de­ment la connais­sance de leurs autres phrères : Roger Vailland, bien sûr, La Stryge, Pierre Minet, mais aus­si tous les membres de leur revue lit­té­raire Le Grand Jeu, qui compte des écri­vains, des poètes, des peintres, des pho­to­graphes, des des­si­na­teurs. Dans leurs écrits se trouvent éga­le­ment les poètes, pen­seurs et artistes qu’ils admi­raient. Ils nous donnent envie de nous plon­ger dans une recherche effré­née. Forment une sorte de spi­rale à plu­sieurs entrées et ouvrent des portes, nous entraînent dans un tour­billon.

C’est cette force du groupe, aus­si, cette union sacrée, cette sorte d’opéra fabu­leux à plu­sieurs voix/​voies que je trouve admi­rable et enthou­sias­mante.

Par la suite, tou­jours gui­dée par ma pas­sion, j’ai fait de belles ren­contres « réelles », dans ce monde en trois dimen­sions régi par les règles – presque – intrans­gres­sibles de l’espace et du temps : la veuve de Pierre Minet, Madame Renée Minet, qui m’a offert le tome 1 des œuvres com­plètes de Lecomte, alors introu­vable ; mais aus­si Artür Harfaux, l’un des membres du Grand Jeu, Michel Random, l’un des spé­cia­listes de leurs œuvres, et, plus récem­ment, Jean-Philippe de Tonnac.

Ces poètes, Lecomte et Daumal, ont chan­gé, mode­lé ma vie. Ils m’ont ouvert des portes et per­mis de chan­ger de cap, d’attraper le gou­ver­nail de mon exis­tence pour affron­ter les tem­pêtes, avec le regard fixé sur ces « phares » pré­cieux.

 

 

Votre livre se passe à Reims en 1925, l'année du bac des quatre ado­les­cents qui, par la suite, fon­de­ront Le Grand Jeu. Pourquoi avoir choi­si de racon­ter les pré­mices de ce mou­ve­ment fon­da­men­tal ?

L’idée était de reve­nir aux ori­gines, donc. Au moment de l’ensemencement. Il y a long­temps que je vou­lais écrire quelque chose sur eux, pour trans­mettre un peu de cette pas­sion qui m’a for­gée. J’ai réflé­chi pen­dant plu­sieurs années avant de trou­ver un angle d’approche. Leurs vies, leurs œuvres sont si riches, que je savais que je ne pour­rais pas tout dire. Il me fal­lait trou­ver une petite porte d’entrée et m’y glis­ser, pour bra­quer un pro­jec­teur sur eux.

J’ai choi­si d’évoquer leur jeu­nesse, dans une tem­po­ra­li­té très limi­tée (le roman se passe sur onze jours), pour tendre le récit, rendre compte de l’incandescence, de l’urgence. Revenir aux pré­mices du Grand Jeu, oui, explo­rer leur pre­mier mou­ve­ment, le Simplisme : mais secret, celui-là, hau­te­ment ini­tia­tique. Une sorte de socié­té secrète et poé­tique. À la vie, à la mort. Leur pre­mière prise de parole. On les découvre ado­les­cents, brillants, amis jusqu’à la fibre de l’âme, cher­chant à don­ner un sens à leurs vies, à ne pas s’endormir dans le confort de l’habitude. Ils inventent, cherchent, expé­ri­mentent. Se frottent à l’existence, jusqu’à en sai­gner.

C’est un roman sur l’amitié. Et leur ami­tié n’a sans doute jamais été aus­si pro­fonde et puis­sante – créa­trice – que dans ces années-là. Elle était le socle pre­mier. La pierre fon­da­trice. C’est elle qui leur a per­mis de délais­ser les voies pré-tra­cées pour se plon­ger dans une vie créé sur-mesure – à leur déme­sure.

C’est là que tout s’est joué. Le Grand Jeu n’aurait jamais exis­té sans ce pre­mier cercle. Cette com­mu­nion spi­ri­tuelle entre ado­les­cents qui rêvaient le monde, et ce fai­sant, créaient de nou­veaux pos­sibles.

Il me sem­blait beau de les cueillir à cet ins­tant pré­cis : ils vivent encore à Reims, sont lycéens, et rêvent de mon­ter à Paris pour détrô­ner les sur­réa­listes. Ils n’ont pas encore été abî­més par les dés­illu­sions, se sentent invin­cibles, croient en leur idéal. Et pour­tant, le déses­poir guette, déjà, leur tourne autour comme un vau­tour.

 

 

Sous le titre de votre livre est ins­crit le mot "roman". Vous vous êtes appuyée pour­tant sur les archives offi­cielles de Gilbert-Lecomte et Daumal. Quelle part de roma­nesque avez-vous ins­til­lé ?

Oui, c’est indé­nia­ble­ment un roman. Une fic­tion. Mais une fic­tion sin­cère, qui tente de res­ter fidèle à l’esprit, si ce n’est à la lettre. Si je me suis nour­rie, depuis de nom­breuses années, de leurs écrits, de leurs volu­mi­neuses et magni­fiques cor­res­pon­dances, des bio­gra­phies qui ont été faites sur eux, je me suis per­mis d’inventer cer­taines choses. De me glis­ser der­rière les portes fer­mées, de plon­ger dans leurs psy­chés, de don­ner du sens à des silences, à des choses qui, à l’époque, n’avaient peut-être pas encore cette réson­nance.

Je pose un regard sur eux, alors qu’ils ont dix-sept ans, mais mon regard est modi­fié – for­cé­ment – par ce que je sais de leurs par­cours, et qu’ils ignorent, bien sûr. J’ai plu­sieurs coups d’avance. Je pro­jette en eux des pen­sées, des écrits, qui ne naî­tront par­fois que des années plus tard. J’anticipe. Car je vou­lais, encore une fois, par­ler d’eux, les mettre en lumière. Je m’adresse à des lec­teurs qui, pour cer­tains, ne savent rien d’eux, et je sou­hai­tais don­ner toutes les clés néces­saires. Retranscrire l’essence de ces poètes, plu­tôt que la stricte véri­té his­to­rique. Je ne suis pas his­to­rienne, ni bio­graphe, mais roman­cière. J’interprète. Je tisse une intrigue. Je tends les enjeux.

 

 

On sait que les ado­les­cents du Grand Jeu se confron­taient à la vie par des expé­riences limites, comme l'usage des drogues ou la pra­tique de la rou­lette russe. Vous avez ins­crit votre roman dans cet épi­sode de la rou­lette russe. Quelle part d'invention, ici, jus­te­ment ?

Les Phrères Simplistes, adeptes de Rimbaud, expé­ri­men­taient « le dérè­gle­ment de tous les sens ». Ils usaient et abu­saient de drogues, oui, fai­saient des rêves éveillés pour se retrou­ver dans le pays des songes, rete­naient leur res­pi­ra­tion pour atteindre des états-limites, dans un désir de « voyance poé­tique ». Ils flir­taient avec les fron­tières qui séparent la vie et la mort, dans une démarche artis­tique et méta­phy­sique.

L’épisode de la rou­lette russe a exis­té. C’est un fait his­to­rique. Et l’acte s’est à peu près dérou­lé comme décrit dans le roman.

La fic­tion vient des enjeux, que j’ai ajou­tés, tis­sés. Lecomte et Daumal ont peut-être, dans la réa­li­té, consi­dé­ré cette rou­lette russe, comme une simple bra­vade à la mort. Comme un jeu. Terrible. « C’est encore à qui perd gagne. »

Je fais de cet acte la méta­phore de leur ami­tié et de leur future sépa­ra­tion. Je lie cet évé­ne­ment avec un autre : le fait qu’en fin d’année, Daumal et Vailland par­ti­ront à Paris, alors que Lecomte – inca­pable de s’opposer à son père – res­te­ra à Reims, ce qu’il vivra comme une pre­mière défaite.

Cet acte – fou – accé­lère, à mes yeux, le pro­ces­sus d’éclosion de leurs per­son­na­li­tés. Chacun des deux poètes, liés par ce pacte de mort, se révèle, s’approche, pas à pas, de son iden­ti­té pro­fonde. S’éloigne, donc, aus­si, de ce Phrère, si proche et si dif­fé­rent.

 

 

Pouvez-vous nous par­ler de la figure fémi­nine de ce livre, la belle Pulchinella ?

C’est ain­si que les Phrères avaient sur­nom­mé l’une de leurs cama­rades, qui s’appelait, en réa­li­té Hélène. On sait que Lecomte et Vailland étaient tous deux amou­reux d’elle et que Lecomte a essayé – en vain – de cou­cher avec elle, n’obtenant que des bai­sers et des caresses, trop sages à son goût.

Dans le roman, Pulchinella repré­sente un peu toutes les filles dont ils ont été amou­reux. Il me sem­blait impor­tant d’avoir, aus­si, un regard fémi­nin posé sur eux. Un regard amou­reux. (Le mien, peut-être ?) Je suis par­tie du per­son­nage réel et l’ai réin­ven­té (on sait peu de choses sur elle). Si la vraie Pulchinella est par­tie à Paris, avec Daumal et Vailland, j’en fais, dans le roman, une pas­sion­née de Reims, sa ville natale. Elle repré­sente la vie qu’aurait pu avoir Lecomte s’il n’était pas « tom­bé en poé­sie » : elle aurait pu être la femme de sa vie, mais pas de cette vie-là. Une autre vie, dans un autre espace-temps. Il doit la quit­ter et elle en a conscience. La rou­lette russe marque, pour elle, la fin de l’espoir de l’amour. S’il est prêt à mou­rir, alors qu’elle l’aime, c’est que leur his­toire est fou­tue d’avance. Mort-née. Cet acte lui per­met donc de faire son deuil – un peu bru­ta­le­ment, certes – et de reve­nir à sa pas­sion : les vitraux. J’ai ima­gi­né un per­son­nage mû par un rêve de vie qui lui est propre, je ne vou­lais pas d’une oie blanche, jolie mais bête, incon­sis­tante. Il fal­lait que la ten­ta­tion de vivre une vie « nor­male » soit forte, sédui­sante. Que Lecomte et Daumal soient fous de cette jeune fille, méta­phore sans doute de la pul­sion de vie.

 

 

Et du titre, Phrères ?

Au plu­riel, donc, car c’est un roman sur l’amitié. La Phraternité ami­cale. Le titre est à la fois simple, et mys­té­rieux pour ceux qui ne connaî­traient pas Lecomte, Daumal et Vailland. Dans ce mot, tout est dit, à mon sens. C’est le cœur du livre.

 

 

Votre écri­ture semble en phase avec l'esprit qui ani­mait ces poètes, au point que par­fois, on croit être dans l'archive ou la cita­tion avant de se rendre compte que c'est du Claire BARRÉ. Ecrivez-vous des poèmes ?

J’ai essayé d’écrire dans une sorte de prose poé­tique fluide, pour leur rendre hom­mage, oui. Le rythme des phrases, leur musi­ca­li­té, me sem­blait essen­tielle. J’ai écrit beau­coup de poèmes quand j’étais ado­les­cente, mon rêve était d’ailleurs de deve­nir poé­tesse, mais je n’en écris plus. Je suis à peu près per­sua­dée que ça revien­dra un jour. Mais beau­coup plus tard. Le cré­pus­cule répon­dra à l’aube, sans doute. Avec un regard autre. Neuf.

 

 

Avoir choi­si, en 2016 (bien que vous l'ayez écrit avant), de mettre en avant la radi­ca­li­té de ces poètes hors norme, est-ce le signe que l'âme humaine actuelle aurait un besoin vital d'authentique ?

L’âme humaine, actuelle, pas­sée et future – bien que ces notions ne cor­res­pondent pas for­cé­ment à l’intemporalité pro­fonde de l’âme – a tou­jours, je crois, un besoin vital d’authenticité. Le Beau, le Bien, le Vrai. L’idéal. Oscar Wilde disait : « Vivre est la chose la plus rare. La plu­part des gens se contente d’exister. » Ces poètes nous ouvrent des portes qui nous aident à vivre.

 

 

Votre livre paraît en même temps, qua­si­ment, qu'un beau volume, publié en Poésie/​Gallimard, des poèmes de Roger Gilbert-Lecomte. Troublante syn­chro­ni­ci­té ?

Troublante, oui. Quel beau signe. Les Phrères ne cessent de renaître. Ils sont comme le Phénix. Les édi­tions Ypsilon ont édi­té aus­si, il y a peu, des Correspondances magni­fiques (Lecomte/​Daumal, mais aus­si Lecomte/​Léon Pierre-Quint, Daumal/​Léon Pierre-Quint). Les édi­tions Prairial ont réédi­té « La vie l’amour la mort le vide et de vent » de Roger Gilbert-Lecomte. Basarab Nicolescu a, quant à lui, publié un livre sur Daumal et son ensei­gne­ment auprès d’Alexandre de Salzmann, aux édi­tions Le Bois d’Orion, Jean-Philippe de Tonnac vient de publier un article sur René Daumal dans la revue Ultreïa, sans par­ler du fait que les œuvres de Lecomte et Daumal sont tra­duites dans de nom­breuses langues et qu’ils sont très appré­ciés, en Californie, par exemple, car consi­dé­rés comme des pré­cur­seurs de la Beat Generation.

Les Phrères n’ont pas fini de nous sur­prendre, ni de renaître.

 

 

L'histoire du Grand Jeu est mécon­nue, s'étant écrite dans l'ombre du sur­réa­lisme avec son pape hyper-média­tique André Breton. Pourtant, en 3 numé­ros publiés entre 1928 et 1930, le qua­trième n°, en épreuve en 1932 n'ayant été publié, incom­plet, qu'à l'occasion de la repa­ru­tion de la série com­plète, par Jean-Michel Place en 1977, son influence est-elle appe­lée, selon vous, à nour­rir la conscience de l'humanité qui vient, davan­tage que le sur­réa­lisme qui relè­ve­rait du pas­sé ?

Je n’ai rien contre le sur­réa­lisme qui com­porte, en son sein, de grands artistes. Il me semble que cha­cun a sa place. L’art est une immense chaîne qui remonte aux temps immé­mo­riaux et qui s’étendra jusqu’au bout de la der­nière his­toire de l’Humanité. Les sur­réa­listes en sont un maillon, les poètes du Grand Jeu en sont un autre. L’un n’exclut pas l’autre, bien au contraire. Ils sont liés. Mais il est vrai qu’il y a, dans Le Grand Jeu, un souffle d’Éveil qui peut nous par­ler en ces temps troubles.

 

 

En notre époque par­ti­cu­liè­re­ment vio­lente et mena­çante à une échelle sans équi­valent par le pas­sé, le poème La guerre sainte, de Daumal relève-t-il d'une vision conju­ra­trice par anti­ci­pa­tion ?

« La guerre sainte » se pose à l’inverse de celles que prônent les fous de Dieu, à mon sens, car la guerre de Daumal est une guerre que l’on se livre à soi-même, pour lut­ter contre nos illu­sions tenaces, nos masques intimes. C’est un poème de paix. D’amour. Un amour intran­si­geant, exi­geant. Mais un poème qui ne pousse en aucun cas à tuer les autres, à les juger. Il s’agit de se juger soi-même pour s’extraire des pièges des pen­sées pré­fa­bri­quées. Pour s’émanciper de nos craintes et de nos bulles de confort. Pour atteindre l’être dis­si­mu­lé der­rière le paraître.

 

 

Dernière ques­tion, Claire BARRÉ : en quoi le poème peut-il aujourd'hui, tel que vous l'avez com­pris à tra­vers les hommes du Grand Jeu, être essen­tiel au monde mon­dia­li­sé auquel nous appar­te­nons ?

Le poème est essen­tiel car il est uni­ver­sel, jus­te­ment. Il est ce qui nous lie, au plus pro­fond, à notre huma­ni­té. Il est le chant pre­mier. Celui qui dit l’harmonie. L’unité cachée der­rière l’apparente mul­ti­pli­ci­té des êtres et des choses.

 

 

Merci chère Claire Barré.

C’est moi qui vous remer­cie.

 

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

X