> James Longenbach, Résistance à la poésie

James Longenbach, Résistance à la poésie

Par | 2018-05-24T02:25:14+00:00 10 mai 2013|Catégories : Critiques|

 

Ce livre de James Longenbach est remar­quable. Il pose une ques­tion essen­tielle quant à la place de la poé­sie dans le monde : la poé­sie doit-elle avoir pignon sur rue ? Et, à tra­vers un essai pré­cis, au fil de neuf cha­pitres convo­quant la grande poé­sie amé­ri­caine, l'auteur, par la méthode de la com­pa­rai­son, répond néga­ti­ve­ment à cette ques­tion. La poé­sie ne doit pas avoir pignon sur rue. Non seule­ment elle ne le doit pas, mais elle ne le peut pas, car là n'est pas son rôle.

Voilà un sujet qui inté­resse au pre­mier plan Recours au Poème tant la posi­tion de l'auteur semble entrer en contra­dic­tion avec l'ambition d'une revue inter­na­tio­nale et heb­do­ma­daire de poé­sie. Cependant la contra­dic­tion est appa­rence. Car Longenbach, affir­mant que la poé­sie est elle-même résis­tance, résis­tance par essence, et résis­tance à elle-même, affirme que pour goû­ter plei­ne­ment la séman­tique d'un poème il y a de la part du lec­teur un effort à four­nir, un effort qui par­ti­cipe de l'éminent plai­sir pro­cu­ré par la poé­sie, effort pour sai­sir les entre­lacs de la forme, du rythme, des nuances, bref, de la tech­nique signi­fiante du poème. En ceci, la poé­sie s'oppose fon­da­men­ta­le­ment à la prose roma­nesque qui se laisse abor­der par la nar­ra­tion pro­cu­rant un plai­sir immé­diat mais sou­vent pas­sa­ger. La poé­sie qu'étudie Longenbach relève de la phi­lo­so­phie subli­mée. La lire, c'est la faire sienne, l'intégrer à son être, à la véri­té de son être, l'avoir conquise, avoir for­cé sa résis­tance pour ren­for­cer sa propre vie.

Le poème, nous dit Longenbach, ne nous parle, au-delà du signi­fiant, au-delà des émo­tions, au-delà des images qu'il nous pré­sente, que de lan­gage. Écrire un poème, c'est ren­trer dans le bain du lan­gage et ten­ter de le modi­fier, de le faire évo­luer. Bien des poètes, et non des moindres (on son­ge­ra ici à Jean Grosjean), affir­me­ront le contraire, c'est-à-dire que le lan­gage n'évolue pas. Cependant, tra­vailler le poème, c'est tra­vailler la langue. Et per­ce­voir les nuances tis­sées dans un poème relève d'une exi­geante et haute atten­tion. Voilà le rôle de la poé­sie. Son état propre. Il y est ques­tion de lan­gage, c'est-à-dire de ce qui nous fonde en propre, nous autres êtres humains.

Dans cette pers­pec­tive, l'auteur ne dit pas qu'il faut résis­ter à l'émancipation de la poé­sie. Qu'elle soit lue par le grand nombre ou par des hap­py few ne modi­fie en rien son essence exi­geante. Mais plus de lec­teurs s'y adon­ne­ront, plus le niveau de lan­gage s'en trou­ve­ra his­sé.

L'ouvrage de Longenbach s'organise autour de neuf cha­pitres, ain­si nom­més : 1- La résis­tance à la poé­sie. 2- La fin du vers. 3- Formes de dis­jonc­tion. 4- L'histoire et la chan­son. 5- Une occu­pa­tion pas très nette. 6- La voix de la poé­sie. 7- Ou d'un autre côté. 8- Ne pas tout dire. 9- Composer l'étonnement. L'auteur rentre avec une pré­ci­sion inter­pré­ta­tive d'orfèvre dans les poèmes de Robert Burns, d'Ezra Pound, de William Carlos Williams, de  Yeats, d'Eliot, d'Oppen, de John Ashbery, de Auden, de Wordsworth etc, et étu­die la ver­si­fi­ca­tion, la syn­taxe, la dis­jonc­tion, toute nuance tech­nique qu'à pre­mière lec­ture le lec­teur pren­drait pour des détails sans impor­tance mais qui sont la fon­da­tion de toute grande poé­sie. Il est ici impos­sible de don­ner un aper­çu de la richesse de cet essai, tout en sub­ti­li­té, tout en nuances, étu­diant la por­tée par exemple de la ver­si­fi­ca­tion ou de la fin de la ver­si­fi­ca­tion chez Williams.

À l'heure de la mar­chan­di­sa­tion de la poé­sie cor­res­pon­dant à celle du monde, à l'heure de l'avènement d'un modèle stan­dard, Longenbach affirme par son essai vir­tuose que dans la poé­sie se trouve la liber­té échap­pant à toute forme de norme et d'emprise. La poé­sie est l'espace de liber­té. "La poé­sie n'attend de nous aucune jus­ti­fi­ca­tion ; elle nous demande d'exister" affirme Longenbach. C'est exac­te­ment ce qui anime Recours au Poème, cet esprit de résis­tance déjouant la norme poli­cière dans laquelle le monde chaque jour s'enferme avec tant d'entrain et d'assentiment.

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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