À l'occa­sion des 50 ans de la col­lec­tion Poésie/​Gallimard, vous faites par­tie, Zéno Bianu, des douze élus choi­sis pour fêter cet évé­ne­ment édi­to­rial. Vient de paraître un beau livre, ras­sem­blant deux ouvrages déjà parus chez Galli­mard en grand for­mat : Infiniment proche, publié en 2000, puis Le déses­poir n'existe pas, publié en 2010.
La présen­ta­tion bio­gra­phique, à la fin du volume, se ter­mine ain­si : « Toute son œuvre peut se lire comme un long poèmeran­don­née, dont l'archi­tec­ture d'ensemble, en modu­la­tions et varia­tions constantes, invite à recon­si­dé­rer la poé­sie comme une forme ultime d'enga­ge­ment exis­ten­tiel ».
La poésie avaitelle per­du consi­dé­ra­tion ?

La poé­sie reste sin­gu­liè­re­ment consi­dé­rable, et ceci dans tous les sens. Elle demeure, selon la puis­sante for­mule de Leopardi, le plus haut état de la langue. Mais c’est une éner­gie qu’il convient, disons, de réac­ti­ver cycli­que­ment, de don­ner à lire et à relire… et à entendre encore et toujours.
La vraie ques­tion serait : le fameux « ça ne veut pas rien dire » lan­cé par Rimbaud n’aurait-il plus rien à nous dire aujourd’hui ? La poé­sie aurait-elle fini d’interroger les limites de notre compréhension ?
Et si, tout au contraire, en un temps de manque voué aux fabri­ca­tions média­tiques, la poé­sie était — et res­tait — ce qui met à mal toutes les pseu­do-com­pré­hen­sions – une écri­ture d’inten­si­té ?
La poé­sie ne serait-elle plus une urgence majeure ? N’y aurait-il plus vrai­ment de verbe capable d’irriguer notre pré­sent, de ris­quer l’utopie ?
La poé­sie, au sens le plus cha­vi­ré, reste et demeure notre com­bus­tible. Notre com­bus­tible de créa­tion vivante. Notre voix cen­trale, celle qui rend la vie plus incan­des­cente. La dévoile comme un ter­ri­toire de per­pé­tuelle nou­veau­té. Une voix qui nous dit que les rai­sons de se pas­sion­ner n’ont aucune rai­son de disparaître.
Le plus haut état de la langue – et, peut-être bien, le plus haut état de la vie…

 

 

Qu'est-ce qui lui confère cette dimen­sion ultime ?

Un sur­croît de pré­sence au monde. Là encore, la ques­tion serait : et si l’on pou­vait tou­cher vrai­ment le cœur de la réa­li­té ? Nous par­lons ici d’une poé­sie qui excède le poème, ou plu­tôt, dont le poème est le pré­cieux trem­plin. Quelque chose que j’ai essayé d’approcher dans ma pré­face à Marina Tsvétaïéva, Le ciel brûle (Poésie/​Gallimard), jus­te­ment inti­tu­lé « L’état poé­tique ». Toute poé­sie qui ne relève pas de cette aven­ture inté­rieure me glisse des mains, me tombe des yeux et du cœur.

Plutôt que des réponses toutes faites, ne sommes-nous pas, au fond, des ques­tions per­pé­tuelles ? Des êtres-ques­tions, tra­ver­sés, tou­jours tra­ver­sés… De ce ques­tion­ne­ment qui nous fonde et nous habite, la poé­sie demeure pour moi la clef abso­lue : clef de sol, clef des songes, clef des champs. Ou, si l’on pré­fère, le chant, le rêve et la liber­té. Inlassable, elle conti­nue de se tenir au centre, obs­ti­né­ment, comme une pen­sée qui chante, fût-ce au cœur même du désen­chan­te­ment. Elle des­sine sans relâche la vraie géo­gra­phie men­tale de la pla­nète. En ce qu’elle est le lieu où la langue bat son plein, elle marque et magni­fie notre sin­gu­la­ri­té, contre une socié­té avide d’un clo­nage tou­jours plus vaste, contre ce qu’il faut bien appe­ler l’hégémonie de l’apparence.

 

 

Comment êtesvous « entré » en poé­sie, Zéno Bianu ?

Mon pre­mier poème écrit, je ne m’en sou­viens pas, sinon qu’il y était ques­tion du ciel et que ce ciel avait un « souffle au coeur ». C’était en 1963, à Paris, j’avais douze-treize ans. Je lisais tout, sans jamais (dans mon sou­ve­nir) avoir appris à lire, sur­tout des romans « ini­tia­tiques », notam­ment Moby Dick  et  Voyage au centre de la terre. Au-des­sous du vol­can vien­drait plus tard. Rituel de la lec­ture, rituel de la marche. La Grande Galerie et le viva­rium du Jardin des Plantes consti­tuaient mon ter­ri­toire magique : espace de mélan­co­lie et de jubi­la­tion. C’était en 1963, donc, en classe de cin­quième, au lycée Lavoisier. Il y avait ce vers d’Hugo dans le poème « Enthousiasme »  : « Frères de l’aigle, aimez la mon­tagne sau­vage ! » qui ouvrait avec une vigueur toute höl­der­li­nienne notre manuel Vers et Prose — classe de cin­quième (Fernand Nathan), et cet autre vers évo­quant « le voya­geur de nuit dont on entend la voix », qui conti­nue d’étinceler pour moi comme la figure même de la poésie.

Puis, Rimbaud a sur­gi, comme un grand déclen­cheur… Celui qui a cris­tal­li­sé tout cela quand j’avais 14-15 ans. Rimbaud, qui exi­geait l’éternité sur le champ. Rimbaud venu dire inimi­ta­ble­ment la néces­si­té du départ inté­rieur et exté­rieur : « Départ dans l’affection et le bruit neufs. »

Dans un second temps, après la lec­ture vivi­fiante des sur­réa­listes, ma pas­sion pour Artaud s’est révé­lée fon­da­trice. De quoi s’agissait-il ? D’incarnation, encore et tou­jours. « D’accrocher – pour reprendre Artaud – cer­tains points orga­niques de vie ». Je vois der­rière cette exi­gence de véri­té en acte – exi­gence que j’ai retrou­vée plus tard chez un Ghérasim Luca,  autre pas­seur ascen­dant, cise­lant sans fin le noyau incan­ta­toire de la langue – la volon­té de don­ner inlas­sa­ble­ment sa vraie chair à la parole, de mettre au jour sa teneur en chant.

 

 

Une prose ouvre votre livre Le déses­poir n'existe pas, comme une sorte d'introduction ou de préalable à la lec­ture. Dans cet extrait, vous écri­vez : « Des poèmes ani­més par un pari farouche : trans­for­mer le pire en force d'ascen­sion. Des poèmes pour reprendre souffle et tenir parole. Ouvrir un espace aimanté, irri­guer le réel dans une époque vouée à l'hyp­nose. Transmettre quelque chose d'irrem­pla­çable : une pré­sence ardente au monde, une sub­ver­sion féé­rique. La poé­sieou la riposte de l'émer­veille­ment ».

Au-delà du grand conten­te­ment à lire la claire énoncia­tion du devoir du poète en nos temps néga­tifs, com­ment le poète actuel peutil irri­guer le réel du monde à l'ins­tar de ce que réa­li­sa, par exemple, Homère pour toute la civi­li­sa­tion médi­ter­ra­néenne ?

Tout poète un peu sérieux devrait avoir l’ambition d’être un « irri­ga­teur de la sen­si­bi­li­té contem­po­raine ». Revendiquant une œuvre qui ne craint pas de tout inter­ro­ger. Mes textes entrent volon­tiers en réso­nance, comme dans une chambre d’échos per­pé­tuels, avec les figures-limites de l’art : d’Antonin Artaud  aux Poètes du Grand Jeu, de Van Gogh à Yves Klein, de Chet Baker à John Coltrane. Tout cela, au fond, pro­cède du même souffle. Facettes chan­geantes d’une poly­pho­nie. Démultiplications de l’expérience. Poèmes, essais, théâtre, lec­tures publiques, antho­lo­gies, entre­tiens, tra­duc­tions – la poé­sie demeure au centre. On se sou­vient que Cocteau avait clas­sé son œuvre foi­son­nante en dif­fé­rents registres poé­tiques : poé­sie de roman, poé­sie de théâtre, poé­sie de ciné­ma, poé­sie gra­phique, etc.

Si je consi­dère atten­ti­ve­ment ma tra­jec­toire, je constate que j’ai tou­jours été aiman­té par une esthé­tique du par­tage. De mes pre­miers poèmes poly­pho­niques réa­li­sés pour France Culture à la tra­duc­tion des poé­tiques d’Orient, des hai­kus aux adap­ta­tions théâ­trales, de l’anthologie sous toutes ses formes aux essais spi­ri­tuels, mon par­cours s’est tou­jours tenu, inva­ria­ble­ment, du côté de la voix vivante. Il y a quelques années, j’ai ten­té de concré­ti­ser cette pers­pec­tive dans un pro­jet poly­pho­nique inti­tu­lé « Constellation des voix », pro­jet qui se situait à l’intersection de l’écriture poé­tique, de la musique et du théâtre – et qui fut mis en scène par Claude Guerre à la Maison de la Poésie de Paris. Un dia­logue que j’avais écrit au « pas­sé pré­sent », une sorte d’opéra où un acteur (Denis Lavant, com­plice poé­tique par excel­lence) et un com­po­si­teur-per­cus­sion­niste, Gérard Siracusa, répon­daient à la galaxie sonore des poètes du XXe siècle, d’Apollinaire à Celan – de tous ceux qui nous ont lais­sé, dans les archives de la radio, la trace orale de leur poé­sie.  Un témoi­gnage ardent de l’état  de poésie.

Il y avait là, dans le tour­billon conti­nu de ces voix, quelque chose d’irremplaçable. Quelque chose de l’ordre du par­tage et de la trans­mis­sion. Ouvrant dans l’instant une brèche sur un monde autre, qui tien­drait vrai­ment debout– un monde repas­sion­né. Dans une époque vouée à la déré­lic­tion et à un renon­ce­ment hyp­no­tique, ma poé­sie vou­drait, avant tout, impo­ser une rup­ture ardente.

 

 

Vos poèmes, dans Infiniment proche, convoquent les étoiles, le para­dis, le psaume, le cre­do, la dimen­sion ascen­sion­nelle, le dedans, mais aus­si le vide et le sans lieu. Ne peut-on voir là l'impor­tance de la tra­di­tion médi­ter­ra­néenne, avec son pou­voir, avec son devoir alchimique ?

Ce devoir alchi­mique, ce pour­rait être « poé­ti­ser par le feu », comme nous nous sommes ris­qués à le faire avec André Velter dans notre Prendre feu (Gallimard), qui ouvre une sorte de syn­thèse rédemp­trice entre le soleil et la parole. Ou don­ner, par exemple, à entendre un Credo (l’un de mes poèmes fétiches) où se conjuguent le jazz, la Beat gene­ra­tion, le Grand Jeu et l’Orient. Autrement dit, tra­quer le feu sans âge, la révé­la­tion où affleure tou­jours un uni­vers pos­sible. Dans les mots, dans le souffle, dans l’attention exacte au réel, inven­ter des poèmes, entre séisme et lumière, sem­blables à des silex qui gar­de­raient en eux les échos d’un cho­rus des pro­fon­deurs et l’éclat d’un embra­se­ment souverain.

Étendre même les fastes d’Orphée jusqu’aux sources du Gange, comme j’ai pu le faire dans mon ora­to­rio dan­sé Gangâ, avec Brigitte Chataignier et Alain Kremski. Faire tour­ner la parole à l’infini, et les poèmes comme des man­tras de haute alti­tude. L’Inde, on le sait, a por­té au plus loin sa médi­ta­tion sur la cor­res­pon­dance intime du  cos­mo­go­nique et du pho­né­tique, sur l’énergie uni­ver­selle des pho­nèmes par laquelle tout existe. Donner un nom, selon la pen­sée indienne, c’est don­ner de l’être — au sens où le nom est l’être même de ce qui est nom­mé. Toute la créa­tion tourne ain­si dans la parole. Les choses sont — onto­lo­gi­que­ment — issues des mots. Mieux, l’énergie, c’est la parole. Tout est fait de parole, rien n’existe qui lui soit exté­rieur — et tout y retourne. L’univers est per­çu comme une sur­abon­dance vibratoire.

 

 

Les présences de Daumal et Gilbert-Lecomte vous accom­pagnent. Dans Initiation, vous par­lez d'effondrement. À la dif­fé­rence des poètes du Grand Jeu, de quels moyens usezvous pour faire l'expé­rience, dans votre œuvre construc­tive, de la confron­ta­tion à la mort qui, ici, « s'est endormie » ? 

La vraie force du Grand Jeu, c’est de faire jouer sans relâche tous les contraires. Dans une réforme hale­tante de l’entendement. Dada et l’Orient. Orphée et Faust. Les Védas revi­si­tés par les Poètes du Chat Noir. Aventure éphé­mère, mar­quée au sceau de la révolte, de l’humour, de la spi­ri­tua­li­té ico­no­claste et de la prise de risque, le Grand Jeu prit l'allure fou­droyante et contra­dic­toire d'une comète col­lec­tive. Avec mon antho­lo­gie consa­crée aux Poètes du Grand Jeu (Poésie/​Gallimard) et ma pré­face à La Vie l’Amour la Mort le Vide et le Vent  de Roger Gilbert-Lecomte (où j’ai jus­te­ment ten­té d’éclairer cette notion de « Mort-dans-la-Vie »), j’ai vou­lu faire revivre, « réac­ti­ver » l’un des mou­ve­ments d’avant-garde les plus atta­chants du siècle pas­sé, un moment de grâce dans l’histoire de la poé­sie, com­pa­rable, toutes pro­por­tions gar­dées, à l’irruption de Mai 68 dans le champ du poli­tique. Moment qui a excé­dé de toutes parts la seule lit­té­ra­ture en vue de créer un authen­tique cou­rant spi­ri­tuel, jouant à la fois de l’immémorial et de l’inouï. Tradition/​modernité. Révélation/​Révolution. Expérience et abso­lu. Après Rimbaud, et par­fois jusqu’au tra­gique, les poètes du Grand Jeu ont témoi­gné authen­ti­que­ment pour la poé­sie vécue. En ce sens-là, on peut tenir poé­ti­que­ment qu’ils ont « endor­mi la mort » en vivant dans leur vie leur « mort à soi-même ». Écoutons atten­ti­ve­ment le jeune Daumal, qui écri­vait dès 1925 : « Il ne faut dis­til­ler qu’après avoir tout brûlé. » 

 

 

Alain Borer, dans la préface qu'il consacre à votre poé­sie, dit que vous êtes « un poète nucléaire, contem­po­rain de la phy­sique ato­mique. »
D'être contem­po­rain de la phy­sique ato­mique, qu'estce que cela induit, dans la langue, dans la vision, dans la res­pon­sa­bi­lité, dans la forme,  pour un poète ?

L’homme ne peut vivre sans feu, répètent les Upanishads, et com­ment faire vrai­ment du feu sans se brû­ler soi-même ? Certains poètes, je songe ici à Gilbert-Lecomte, à Jean-Pierre Duprey, à Joë Bousquet et à bien d’autres, ne cessent de brû­ler ain­si, comme s’ils obéis­saient à une loi d’effondrement incon­ce­vable. Leurs réserves d’énergie épui­sées, ils implosent et par­fois se trans­fi­gurent, à la manière des trous noirs, dont la gra­vi­té croît jusqu’à rete­nir même la lumière. Ce sont, en un sens, des astro­phy­si­ciens de la poésie.

L’univers est en vibra­tion constante. Apogée-déclin, plein-vide, aller-retour, ombre-lumière. Quoi de plus somp­tueux, de plus ins­pi­rant pour un poète ? Nous n’aurons jamais assez de souffle pour res­pi­rer le monde comme un mys­tère inépui­sable. Le big bang recouvre encore le ciel de ses der­nières lueurs. Tout, autour de nous, en appelle à l’infiniment ouvert, à l’expansion de notre radar intime. Tout s’aimante à la puis­sante éner­gie du désir. Traversée d’afflux inces­sants, scin­tille­ment d’autres logiques : supé­rieures, vibra­toires, enchanteresses.

Le cos­mos ne tient debout qu’en dan­sant avec le chaos.

Dans l’imprévisible bruis­se­ment chao­tique, au fond du cœur comme au fond du ciel, éclosent en conti­nu des spi­rales d’ordre. Un monde ordonné/​ désor­don­né, un man­da­la qui tou­jours se dilate, un pré­sent en deve­nir illi­mi­té, un océan de pos­sibles. Autant de facettes tour­billon­nantes pour décli­ner notre pas­sion poé­tique du vivant.

 

 

Vous nom­mez le deuxième ensemble : Le déses­poir n'existe pas.  Pourtant, le mot existe. Est-ce un titre conjurateur ?

Au sens où il s’agit d’écarter les ondes néfastes, oui. Les poèmes, comme le marque Michaux, sont peut-être les vrais exor­cismes d’aujourd’hui, capables de « tenir en échec les puis­sances envi­ron­nantes du monde hos­tile ». Le déses­poir n'existe pas est un titre que j’emprunte à Rabbi Nahman, l’un des maîtres les plus sin­gu­liers du has­si­disme, auquel on doit des apho­rismes tels que : « Dieu ne fait jamais deux fois la même chose. » Mais, puisqu’il est ques­tion de mots, soyons clairs, je ne dis pas « la souf­france n’existe pas », « le mal n’existe pas », ou « l’ignominie n’existe pas ». Je dis sim­ple­ment qu’il est pos­sible, tel que je l’ai vécu moi-même après une épreuve de vie, de « déses­pé­rer le déses­poir » ou de « trans­for­mer le pire en force d’ascension ». Tenir parole sans ces­ser de reprendre souffle.

 

 

Vous ouvrez ce livre par un poème inti­tu­lé « Rituel d'amplification du monde », com­po­sé de dix par­ties com­mençant cha­cune par ce vers : Je com­men­ce­rai pas être, ren­voyant peut-être à la Genèse : Au com­men­ce­ment, Dieu créa  ain­si qu'à l'Evangile de Jean : Au com­men­ce­ment était le Verbe.
La situa­tion de la poésie aujourd'hui doit-elle pro­non­cer la parole au futur, par rap­port au passé et à l'impar­fait des Écritures ; ain­si que d'affir­mer le pou­voir essen­tiel du poète ?

Rimbaldiennement, encore et tou­jours, la poé­sie se doit d’aller « devant », comme une rai­son rai­son­nant (réso­nant) sur un plan plus déme­su­ré que la rai­son. Ce pro­cès poé­tique fait à la rai­son dis­cur­sive comme fonc­tion­ne­ment ordi­naire de l’esprit, l’Occident contem­po­rain ne l’a pas tou­jours exclu de sa réflexion.  Je songe aus­si bien à l’aveu radi­cal de Heidegger décryp­tant Hölderlin :« Le der­nier pas, mais aus­si le plus dif­fi­cile, de toute inter­pré­ta­tion, consiste à dis­pa­raître avec tous ses éclair­cis­se­ments devant la pure pré­sence du poème » – qu’à cer­tain constat ébloui de Wittgenstein – « Ce qui est mys­tique, ce n’est pas com­ment  est le monde, mais le fait  qu’il soit ». Ou encore à Roland Barthes s’émerveillant devant le sato­ri, qu’il défi­nis­sait comme le « blanc qui efface en nous le règne des Codes, la cas­sure de cette réci­ta­tion inté­rieure qui consti­tue notre personne ».

N’y a-t-il pas là le rap­pel d’un tré­sor autre, qui s’oppose au cris­pé d’une voie pure­ment ana­ly­tique, où l’esprit est lit­té­ra­le­ment cou­pé du cœur ? Quand vous com­men­cez à écou­ter vrai­ment l’univers, allez-vous vous conten­ter de rem­pla­cer un aca­dé­misme par un autre ?

Comme je l’avais écrit, en manière de slo­gan, il y a quelques années :

 

La poé­sie c’est
un réflexe de survie
une effrac­tion continue
la per­sis­tance du souffle
le vrai coeur de la planète
le contraire de l’inhumanité croissante

 

 

En même temps que paraît ce volume chez Gallimard sort un autre beau livre, au Castor Astral, inti­tu­lé Satori Express. Est-ce un stade alchi­mique d'apothéose que ces paru­tions simultanées ?

Après mes quatre recueils consa­crés à Chet Baker, Jimi Hendrix, John Coltrane et Bob Dylan – quatre por­teurs de voix, quatre por­teurs de vie –publiés au Castor Astral, je me suis atta­ché, avec Satori Express, à pour­suivre, cise­ler mon « auto­por­trait poé­tique » com­men­cé avec Infiniment Proche et Le déses­poir n’existe pas. J’entends ici « sato­ri » dans son sens le plus radi­cal : une sus­pen­sion du sens ordi­naire, un exer­cice de plon­gée dans le cœur du monde

 

 

La qua­trième de cou­ver­ture pré­sente Satori Express comme une revi­si­ta­tion d'une cer­taine tra­di­tion de l'éloge. Pouvez-vous nous pré­sen­ter votre Satori Express ?

J’ai conçu, com­po­sé ce livre comme un trai­té d’instants accom­plis. « Apprenons à rayon­ner », disait for­te­ment Jacques Lacarrière. Et peut-être, du reste, devrions-nous mesu­rer les poèmes à leur indice de rayon­ne­ment… L’éloge devient alors une sorte de néces­si­té orga­nique, un hom­mage à toutes les icônes por­teuses d’énergie qui façonnent une vie, la modulent et l’irisent. Surgissent alors comme de grands fan­tômes pro­pul­seurs Artaud, Gilbert-Lecomte, Joë Bousquet, Jack Kerouac, Jean-Pierre Duprey, tous ceux qui ont ris­qué quelque chose dans les mots de leurs vie ou dans la vie de leurs mots, afin que nous puis­sions – peut-être – y voir plus clair dans le grand puzzle de notre chaos/​lumière.

 

 

Dans la liste de tous ces éloges fabu­leux, l'un, à titre per­son­nel, me touche par­ti­cu­liè­re­ment : celui que vous consa­crez à Thélonius Monk. Quelle influence Monk a-t-il joué sur votre poétique ?

Il faut, d’une manière ou d’une autre, que le poème jazze. La décou­verte de Monk, avec ses ritour­nelles quan­tiques, sa façon de peler les notes comme des oranges, est liée à cette époque du milieu des années soixante, où je com­men­çais vrai­ment à écrire, où après la tri­lo­gie fon­da­trice Baudelaire-Rimbaud-Lautréamont, je décou­vrais les Manifestes du Surréalisme, puis la Beat Generation, par l’entremise de l’anthologie publiée chez Denoël par Alain Jouffroy et Jean-Jacques Lebel. Pour quelqu’un qui entend confron­ter la poé­sie à d’autres champs artis­tiques, notam­ment à la musique, le déhan­che­ment mélo­dique de Monk, sa grâce de l’irrésolution, sont de puis­sants vec­teurs magnétiques.

 

 

Magnétisme, c'est un mot qui pour­rait défi­nir votre poé­sie. Quel mot, selon vous, la ras­sem­ble­rait, la contien­drait toute, ce mot-étoile qui vous aurait guidé ?

Irisation, peut-être. Pour ten­ter de dire cette fra­ter­ni­té conti­nue de la foudre et du silence. Ce trem­ble­ment interne, en art comme en amour, où la vie entre enfin en résonance.

 

Merci cher Zéno Bianu.

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu'en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l'absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, "Nox", aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : "Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole", édi­tions de l'Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : "Le Corps du Monde", édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : "La nuit phoe­nix", Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : " Alphabétique d'aujourd'hui" édi­tions L'Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poésie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.