Com­ment définiriez-vous la quête poé­tique qui a jalon­né votre vie ?
Il me paraît dif­fi­cile, voire impos­si­ble,  d’ôter au Poème sa légitim­ité, laque­lle se définit par l’authen­tic­ité. C’est à l’intérieur de cette sphère vitale que germe le texte. Hors de ce lieu de vie, toute écri­t­ure se réduit à un piétine­ment morne dans le règne du copié/collé et des métaphores gra­tu­ites. Quand on écrit, on s’écrit soi-même, devenant simul­tané­ment le moule et le con­tenu ; notre lan­gage se développe alors au rythme d’une dou­ble pul­sa­tion : cérébrale et char­nelle. Le poète habite ses mots et les irrigue en y incor­po­rant la chaleur de son sang, toute la sève de son regard intérieur. En ce qui me con­cerne, je me suis effor­cée, dès le départ, d’injecter dans l’encre l’essence de mon pro­pre Moi, autrement dit de rester  le plus proche pos­si­ble de ce que j’appellerai l’écriture du dedans.
Que vous a per­mis la parole poétique ? 
 Nous por­tons en nous-mêmes, à l’état embry­on­naire, la mar­que en creux d’un appel.  Tout se passe comme si voie et voix se mêlaient pour dessin­er le tracé du chemin à suiv­re. En somme, on naît poète ; on ne fait pas choix du poème, on le reçoit, héri­ti­er légitime habil­ité à don­ner forme et corps au dit, à éten­dre son roy­aume. La parole poé­tique, lorsqu’elle émerge  des pro­fondeurs, nous autorise à bous­culer les stéréo­types où s’emprisonne l’identité et à faire usage d’une gram­maire renou­velée, en quelque sorte autonome. 
Si chaque indi­vidu repro­duit, sur le plan biologique, des car­ac­tères acquis trans­mis de nais­sance en nais­sance, peut-être cer­tains dons de l’esprit se com­mu­niquent-ils lorsque le ter­rain et les cir­con­stances se révè­lent favor­ables ? Le fait que mon père était lui-même poète ne m’a‑t-il pas favorisé l’accès à  la parole poé­tique, fût-ce dans une  autre langue ? J’aime  cette idée d’un feu que l’on se partage entre fugi­tifs dans les forêts de la nuit.
Votre œuvre a été encour­agée par Georges Schehadé. Quelle influ­ence ce poète a‑t-il eue sur vos poèmes ?
Dans les années soix­ante, le poète et dra­maturge libanais Georges Schehadé occu­pait des fonc­tions au Ser­vice de Coopéra­tion cul­turelle et tech­nique de l’ambassade de France, à Bey­routh. C’est dans son bureau  encom­bré de papiers et de livres qu’il me rece­vait de temps à autre afin de jeter un regard vig­i­lant sur les poèmes que je lui soumet­tais et dont il éval­u­ait les pre­mières lueurs ; son œil  d’oiseau pico­rait les textes avec avid­ité avant de s’emparer d’un vers ou d’une métaphore heureuse, émet­tant par­fois une sug­ges­tion de détail tou­jours élé­gante : « Vous êtes sur la bonne voie », me ras­sur­ait-il enfin. Aus­si puis-je affirmer avec recon­nais­sance que Schehadé me  fut un guide éclairant et sub­til, dont l’œuvre n’a pas cessé de ray­on­ner mal­gré ses dimen­sions rel­a­tive­ment mod­estes : un seul recueil aug­men­té d’un petit nom­bre d’inédits, d’année en année.
Quelque temps  après, lorsque je devins jour­nal­iste, mon lien avec l’épouse française du poète con­tribua  à sceller notre ami­tié : Brigitte dirigeait dans la zone ouest de la cap­i­tale libanaise un cen­tre d’art d’avant-garde, lequel con­sti­tua bien­tôt une espèce de pont  entre Paris et Bey­routh. C’est en par­tie grâce à son esprit vif et inven­tif que le Liban con­nut alors une riche effer­ves­cence picturale.
Plus tard encore, lors d’un long séjour parisien, tan­dis que mon pays vivait les pires moments de la guerre civile, Brigitte me deman­da de l’assister à sa galerie, rue des Tour­nelles, à Paris, me pro­posant le petit loge­ment, proche du sien,  des­tiné aux amis…
Quand  il m’arrive de songer aux Schéhadé, une cer­taine ten­dresse s’empare de moi et ne me quitte pas de longtemps. S’y ajoute le bon­heur d’avoir été, sans doute, l’unique jour­nal­iste libanaise à avoir obtenu pour mon jour­nal Le Réveil une page d’entretien  avec le  très secret poète des trans­parences et de la métamorphose.
Vous êtes née et avez vécu au Liban puis à Paris. Vous inter­ro­gez la ques­tion du ter­ri­toire dans votre œuvre. N’est-ce pas parce que la poésie a une dimen­sion supérieure­ment poli­tique que le monde-mar­ket­ing l’ignore ?
N’est-il pas vrai que nous appartenons tou­jours à une géo­gra­phie, à un lieu, à une His­toire ? Mais quel soleil, quel air respirons-nous lorsque nous som­brons, navire au fond du mot : est-ce l’oxygène de la terre d’origine ou celui du pays d’adoption ? Dans mon recueil Les Lieux vis­i­teurs, le Nous de l’angoisse, face  à l’exil et à l’errance imposés par les muta­tions géo­graphiques, se traduit par quelques inter­ro­ga­tions majeures :
Où se situe le Lieu ?
Où com­mence et finit notre fuite vers le non-dicté
affiché aux portes de l’île ?
Où s’édifie la Rési­dence : sous la flèche de l’aube
qui déjà nous vit depuis des saisons
ou con­tre le mur lézardé lorsque le noir
se découpe en palmes bleues ? 
Cette préoc­cu­pa­tion du ter­ri­toire s’impose d’emblée à l’esprit de tout écrivain à dou­ble appar­te­nance car elle s’investit de dimen­sion iden­ti­taire. Toute­fois, si nous par­tons du fait que toute poésie implique un engage­ment total, il con­vient d’y inclure l’acte d’assumer la part du poli­tique —  à con­di­tion qu’elle con­cerne le des­tin fon­cière­ment humain de cha­cun de nous.
En m’impliquant  directe­ment dans le con­flit libanais à tra­vers la rédac­tion d’un jour­nal de guerre, Les Enfants d’avril,  et mes chroniques parues à  Bey­routh dans le quo­ti­di­en Le Réveil  lors des années d’occupation  syri­enne, mon JE iden­ti­taire, fusion­nant  avec le NOUS  col­lec­tif, demeu­rait fidèle à l’écriture du dedans :  le cri et l’écrit se rejoignaient pour devenir cri/écrit.  Au nom de l’inactuel, le poète résiste à la destruc­tion du réel ; la poé­tique atténue les rav­ages du politique.
La poésie con­tem­po­raine se méfie du lyrisme. Cer­tains affir­ment qu’il ne doit pas exis­ter en poésie, d’autres qu’il faut user d’un « lyrisme aride ». Que traduit selon vous cette ques­tion du lyrisme ? 
Bien enten­du,  nous con­damnons  tout épanche­ment bavard né d’un débor­de­ment émo­tion­nel gra­tu­it, sans cohérence ni con­sis­tance, n’ayant aucune attache avec ce que les Andalous enten­dent par Can­to Jon­do, le chant pro­fond.  Il n’en va pas de même lorsqu’il s’agit de ce filet incan­ta­toire fusant des entrailles du texte, que les poètes arabes nom­ment tarab  en rai­son de cette forme de volup­té qu’il pro­cure chez le lecteur. Car toute poésie dénuée de cet élé­ment vital demeure dés­in­car­née, vouée à la décrépi­tude et à une abstrac­tion décourageante.   On com­prend pourquoi en Ori­ent la poésie, tra­di­tion­nelle­ment irriguée par cette lumi­nosité du chant de l’origine, est par­v­enue à con­serv­er  jusqu’à présent ses hauts  suf­frages, tan­dis qu’en Occi­dent, elle tend à  per­dre son pou­voir de fascination.
Vous êtes une femme, ori­en­tale, et un poète (peut-être préféreriez-vous que l’on dise « une poète », « une poétesse » ?) Cette dou­ble con­di­tion a‑t-elle été pour vous un combat ?
Je pense que le foi­son­nement de l’être ne saurait dépen­dre d’une syn­taxe jouant sur les oppo­si­tions du féminin et du mas­culin. Pourquoi les arti­cles le ou la mod­i­fieraient-ils un esprit vrai­ment créa­teur ? Par ailleurs, cer­tains ter­mes se révè­lent usés, dépré­ciés, éven­tés, comme cette appel­la­tion poétesse dont le suf­fixe me sem­ble recel­er, qu’on le veuille ou non, une nuance péjorative.
Quant à mon statut de femme ori­en­tale por­teuse du don de poésie, il n’eut jamais rien d’écrasant: j’ai  gran­di  et  évolué  dans  une métro­pole qui fut tou­jours la plaque tour­nante du Lev­ant, le point de mire du monde arabe envi­ron­nant. Bey­routh  est l’unique cap­i­tale ori­en­tale qui ait choisi  – sans tourn­er le dos à ses racines – de se nour­rir du meilleur de la civil­i­sa­tion occi­den­tale : l’impact et l’influence de la présence française au Liban jusqu’en 1945 furent con­sid­érables pour le développe­ment d’une cul­ture alter­na­tive. Per­son­nelle­ment, j’appartiens à la généra­tion des écrivains femmes  qui a lais­sé loin der­rière elle les temps d’obscurantisme où le Moi féminin de l’écriture ne pou­vait émerg­er sans se heurter aux lim­ites des inter­dits et des tabous sociaux.
Vous êtes la femme du poète Marc Alyn, et avez com­posé une œuvre  en  par­al­lèle de la sienne pro­pre. Cepen­dant, est-ce telle­ment « en par­al­lèle » ?   Vos œuvres et vos poèmes se mari­ent-ils aussi ?
D’emblée, Marc Alyn s’est employé à sauve­g­arder la sin­gu­lar­ité de mes écrits en m’encourageant à préserv­er couleurs, par­fums et rythmes de mon paysage natal et men­tal. Il est vrai que je porte con­stam­ment en moi l’Orient dans toute sa dimen­sion mys­tique ; l’évoquer, c’est effectuer un retour à la mémoire de l’enfance sans pour autant créer une dis­tance infran­chiss­able avec mon quo­ti­di­en d’écrivain français vivant à Paris.
Assuré­ment, on ne vit pas avec un homme de haute cul­ture lit­téraire, lecteur de fond, sans partager quelque peu sa curiosité intel­lectuelle. A son con­tact, j’ai élar­gi le champ de mon savoir sans per­dre ma spon­tanéité. Con­juguer la rigueur et la présence n’est pas une entre­prise de tout repos. L’essentiel con­siste à habiter chaque texte de manière incon­tourn­able au lieu de n’y appa­raître que de loin en loin, ain­si qu’un fan­tôme invis­i­ble. J’espère pos­séder ain­si en per­ma­nence la con­science du mot juste ou de la métaphore en péril.
Quant à nos œuvres respec­tives, elles demeurent fort  net­te­ment dif­férentes dans la forme, les thèmes, le mode d’approche des idées ; cepen­dant, il nous arrive de nous rejoin­dre grâce à la simil­i­tude d’expériences partagées que je traite, pour ma part, dans l’optique de la vie quo­ti­di­enne, tan­dis que Marc cherche plus volon­tiers le fil occulte reliant choses et gens selon une per­spec­tive métaphysique.
Que pensez-vous de la sit­u­a­tion du Poème aujourd’hui en France ?
Le Poème souf­fre actuelle­ment  d’une fon­da­men­tale dif­fi­culté d’être en rai­son des inter­dits qui le frap­pent : c’est un acte gra­tu­it dans une société où la finance fait la loi.  Sa sit­u­a­tion dépend étroite­ment de celle des édi­teurs, de plus en plus men­acés, et des libraires indépen­dants en voie d’extinction. Cet état de fait con­duit à remet­tre en ques­tion la longévité du recueil de poèmes papi­er, à la fois con­cur­rencé et peut-être  prochaine­ment sauvé par l’édition élec­tron­ique. Déjà,  grâce aux mul­ti­ples sites, aus­si bien en France qu’à tra­vers le monde, nous assis­tons au sacre du visuel et à l’uni­ver­sal­i­sa­tion du mot écrit. Mais ce procédé de dif­fu­sion con­tribuera-t-il pour autant à l’extension du nom­bre des lecteurs du fait qu’ils béné­fi­cient  à présent  de la gra­tu­ité et d’une facil­ité  d’accès à la poésie en train de se faire? Ma réponse sur ce plan se traduit par l’affirmative — et peu importe où niche la poésie, du moment qu’elle con­serve sa fac­ulté d’envol !  
Je cite ce poème que j’aime tant :
La douleur : notre fruit
plus écar­late que le sel.
Nous aimions comme on pleure en rêve
absents
et le cœur posé à côté de nous
sur la margelle.
Nous fûmes chute inopinée
peur merveilleuse
avec les pieds par-dessus tête :
flamme florale
saisie dans toute sa splendeur.
D’autres annon­ci­a­tions viendront
quand se rétré­ci­ra le monde
et que reten­ti­ra l’ordre
de s’effacer ensemble
sans masques ni parures
échap­pant à nos chairs
tel un feu à l’envers.
Quelles annon­ci­a­tions prévoyez-vous puisque ce vers donne son titre à votre dernier livre paru au Cas­tor astral ? 
Ceux qui ont eu l’occasion de lire mon flo­rilège, D’autres annon­ci­a­tions, notam­ment le pro­logue, savent que le titre ne s’investit d’aucune sig­ni­fi­ca­tion d’ordre religieux bien que mon prénom soit celui d’une des rares prophét­esses citées dans la Bible, Noa­dia… Cer­tains prê­tent à la poésie des orig­ines mag­iques, ce qui expli­querait l’irrévélé  de cer­tains textes.
Au seuil de ce choix de poèmes allant de 1980 à 2012 — c’est-à-dire, tout au long des muta­tions de mon Moi lit­téraire et con­ceptuel  —  j’ai  déployé  ce titre-espace  sus­cep­ti­ble  d’accueillir mes méta­mor­phoses intérieures tout en demeu­rant ouvert à des évo­lu­tions ultérieures. Le lecteur atten­tif notera le mou­ve­ment de bal­anci­er de ma courbe lyrique ori­en­tée vers un espace (Bey­routh), un temps (la guerre civile), puis dans la péri­ode d’après 1980, vers  le retour au lieu natal (Baal­bek) : le Poème tapi en moi se régénère avec suff­isam­ment de force pour rompre le cor­don ombil­i­cal  et pro­gress­er, libre, dans une nou­velle vie.
Mer­ci Nohad Salameh.
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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Gar­nier-Duguy pub­lie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réal­isme, Supérieur Incon­nu, à laque­lle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ticipe au col­loque con­sacré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’ab­sence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Rober­to Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’At­lan­tique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Cor­levour, pré­facé par Pas­cal Boulanger.
2015 : “La nuit phoenix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabé­tique d’au­jour­d’hui” édi­tions L’Ate­lier du Grand Tétras, dans la Col­lec­tion Glyphes, avec une cou­ver­ture de Rober­to Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Bau­mi­er le mag­a­zine en ligne Recours au poème, exclu­sive­ment con­sacré à la poésie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bor­des, édi­tions Gal­li­mard, col­lec­tion Poésie/Gallimard, 2015.