> Rencontre avec Nohad Salameh

Rencontre avec Nohad Salameh

Par |2018-02-24T16:49:59+00:00 13 juin 2014|Catégories : Nohad Salameh, Rencontres|
Comment défi­ni­riez-vous la quête poé­tique qui a jalon­né votre vie ?
Il me paraît dif­fi­cile, voire impos­sible,  d’ôter au Poème sa légi­ti­mi­té, laquelle se défi­nit par l’authen­ti­ci­té. C’est à l’intérieur de cette sphère vitale que germe le texte. Hors de ce lieu de vie, toute écri­ture se réduit à un pié­ti­ne­ment morne dans le règne du copié/​collé et des méta­phores gra­tuites. Quand on écrit, on s’écrit soi-même, deve­nant simul­ta­né­ment le moule et le conte­nu ; notre lan­gage se déve­loppe alors au rythme d’une double pul­sa­tion : céré­brale et char­nelle. Le poète habite ses mots et les irrigue en y incor­po­rant la cha­leur de son sang, toute la sève de son regard inté­rieur. En ce qui me concerne, je me suis effor­cée, dès le départ, d’injecter dans l’encre l’essence de mon propre Moi, autre­ment dit de res­ter  le plus proche pos­sible de ce que j’appellerai l’écriture du dedans.
Que vous a per­mis la parole poé­tique ?       
 Nous por­tons en nous-mêmes, à l’état embryon­naire, la marque en creux d’un appel.  Tout se passe comme si voie et voix se mêlaient pour des­si­ner le tra­cé du che­min à suivre. En somme, on naît poète ; on ne fait pas choix du poème, on le reçoit, héri­tier légi­time habi­li­té à don­ner forme et corps au dit, à étendre son royaume. La parole poé­tique, lorsqu’elle émerge  des pro­fon­deurs, nous auto­rise à bous­cu­ler les sté­réo­types où s’emprisonne l’identité et à faire usage d’une gram­maire renou­ve­lée, en quelque sorte auto­nome.  
Si chaque indi­vi­du repro­duit, sur le plan bio­lo­gique, des carac­tères acquis trans­mis de nais­sance en nais­sance, peut-être cer­tains dons de l’esprit se com­mu­niquent-ils lorsque le ter­rain et les cir­cons­tances se révèlent favo­rables ? Le fait que mon père était lui-même poète ne m’a-t-il pas favo­ri­sé l’accès à  la parole poé­tique, fût-ce dans une  autre langue ? J’aime  cette idée d’un feu que l’on se par­tage entre fugi­tifs dans les forêts de la nuit.
Votre œuvre a été encou­ra­gée par Georges Schehadé. Quelle influence ce poète a-t-il eue sur vos poèmes ?
Dans les années soixante, le poète et dra­ma­turge liba­nais Georges Schehadé occu­pait des fonc­tions au Service de Coopération cultu­relle et tech­nique de l’ambassade de France, à Beyrouth. C’est dans son bureau  encom­bré de papiers et de livres qu’il me rece­vait de temps à autre afin de jeter un regard vigi­lant sur les poèmes que je lui sou­met­tais et dont il éva­luait les pre­mières lueurs ; son œil  d’oiseau pico­rait les textes avec avi­di­té avant de s’emparer d’un vers ou d’une méta­phore heu­reuse, émet­tant par­fois une sug­ges­tion de détail tou­jours élé­gante : « Vous êtes sur la bonne voie », me ras­su­rait-il enfin. Aussi puis-je affir­mer avec recon­nais­sance que Schehadé me  fut un guide éclai­rant et sub­til, dont l’œuvre n’a pas ces­sé de rayon­ner mal­gré ses dimen­sions rela­ti­ve­ment modestes : un seul recueil aug­men­té d’un petit nombre d’inédits, d’année en année.
Quelque temps  après, lorsque je devins jour­na­liste, mon lien avec l’épouse fran­çaise du poète contri­bua  à scel­ler notre ami­tié : Brigitte diri­geait dans la zone ouest de la capi­tale liba­naise un centre d’art d’avant-garde, lequel consti­tua bien­tôt une espèce de pont  entre Paris et Beyrouth. C’est en par­tie grâce à son esprit vif et inven­tif que le Liban connut alors une riche effer­ves­cence pic­tu­rale.
Plus tard encore, lors d’un long séjour pari­sien, tan­dis que mon pays vivait les pires moments de la guerre civile, Brigitte me deman­da de l’assister à sa gale­rie, rue des Tournelles, à Paris, me pro­po­sant le petit loge­ment, proche du sien,  des­ti­né aux amis…
Quand  il m’arrive de son­ger aux Schéhadé, une cer­taine ten­dresse s’empare de moi et ne me quitte pas de long­temps. S’y ajoute le bon­heur d’avoir été, sans doute, l’unique jour­na­liste liba­naise à avoir obte­nu pour mon jour­nal Le Réveil une page d’entretien  avec le  très secret poète des trans­pa­rences et de la méta­mor­phose.
Vous êtes née et avez vécu au Liban puis à Paris. Vous inter­ro­gez la ques­tion du ter­ri­toire dans votre œuvre. N’est-ce pas parce que la poé­sie a une dimen­sion supé­rieu­re­ment poli­tique que le monde-mar­ke­ting l’ignore ?
N’est-il pas vrai que nous appar­te­nons tou­jours à une géo­gra­phie, à un lieu, à une Histoire ? Mais quel soleil, quel air res­pi­rons-nous lorsque nous som­brons, navire au fond du mot : est-ce l’oxygène de la terre d’origine ou celui du pays d’adoption ? Dans mon recueil Les Lieux visi­teurs, le Nous de l’angoisse, face  à l’exil et à l’errance impo­sés par les muta­tions géo­gra­phiques, se tra­duit par quelques inter­ro­ga­tions majeures :
Où se situe le Lieu ?
Où com­mence et finit notre fuite vers le non-dic­té
affi­ché aux portes de l’île ?
Où s’édifie la Résidence : sous la flèche de l’aube
qui déjà nous vit depuis des sai­sons
ou contre le mur lézar­dé lorsque le noir
se découpe en palmes bleues ? 
Cette pré­oc­cu­pa­tion du ter­ri­toire s’impose d’emblée à l’esprit de tout écri­vain à double appar­te­nance car elle s’investit de dimen­sion iden­ti­taire. Toutefois, si nous par­tons du fait que toute poé­sie implique un enga­ge­ment total, il convient d’y inclure l’acte d’assumer la part du poli­tique –  à condi­tion qu’elle concerne le des­tin fon­ciè­re­ment humain de cha­cun de nous.
En m’impliquant  direc­te­ment dans le conflit liba­nais à tra­vers la rédac­tion d’un jour­nal de guerre, Les Enfants d’avril,  et mes chro­niques parues à  Beyrouth dans le quo­ti­dien Le Réveil  lors des années d’occupation  syrienne, mon JE iden­ti­taire, fusion­nant  avec le NOUS  col­lec­tif, demeu­rait fidèle à l’écriture du dedans :  le cri et l’écrit se rejoi­gnaient pour deve­nir cri/​écrit.  Au nom de l’inactuel, le poète résiste à la des­truc­tion du réel ; la poé­tique atté­nue les ravages du poli­tique.
La poé­sie contem­po­raine se méfie du lyrisme. Certains affirment qu’il ne doit pas exis­ter en poé­sie, d’autres qu’il faut user d’un « lyrisme aride ». Que tra­duit selon vous cette ques­tion du lyrisme ?        
Bien enten­du,  nous condam­nons  tout épan­che­ment bavard né d’un débor­de­ment émo­tion­nel gra­tuit, sans cohé­rence ni consis­tance, n’ayant aucune attache avec ce que les Andalous entendent par Canto Jondo, le chant pro­fond.  Il n’en va pas de même lorsqu’il s’agit de ce filet incan­ta­toire fusant des entrailles du texte, que les poètes arabes nomment tarab  en rai­son de cette forme de volup­té qu’il pro­cure chez le lec­teur. Car toute poé­sie dénuée de cet élé­ment vital demeure dés­in­car­née, vouée à la décré­pi­tude et à une abs­trac­tion décou­ra­geante.   On com­prend pour­quoi en Orient la poé­sie, tra­di­tion­nel­le­ment irri­guée par cette lumi­no­si­té du chant de l’origine, est par­ve­nue à conser­ver  jusqu’à pré­sent ses hauts  suf­frages, tan­dis qu’en Occident, elle tend à  perdre son pou­voir de fas­ci­na­tion.
Vous êtes une femme, orien­tale, et un poète (peut-être pré­fé­re­riez-vous que l’on dise « une poète », « une poé­tesse » ?) Cette double condi­tion a-t-elle été pour vous un com­bat ?
Je pense que le foi­son­ne­ment de l’être ne sau­rait dépendre d’une syn­taxe jouant sur les oppo­si­tions du fémi­nin et du mas­cu­lin. Pourquoi les articles le ou la modi­fie­raient-ils un esprit vrai­ment créa­teur ? Par ailleurs, cer­tains termes se révèlent usés, dépré­ciés, éven­tés, comme cette appel­la­tion poé­tesse dont le suf­fixe me semble rece­ler, qu’on le veuille ou non, une nuance péjo­ra­tive.
Quant à mon sta­tut de femme orien­tale por­teuse du don de poé­sie, il n’eut jamais rien d’écrasant : j’ai  gran­di  et  évo­lué  dans  une métro­pole qui fut tou­jours la plaque tour­nante du Levant, le point de mire du monde arabe envi­ron­nant. Beyrouth  est l’unique capi­tale orien­tale qui ait choi­si  – sans tour­ner le dos à ses racines – de se nour­rir du meilleur de la civi­li­sa­tion occi­den­tale : l’impact et l’influence de la pré­sence fran­çaise au Liban jusqu’en 1945 furent consi­dé­rables pour le déve­lop­pe­ment d’une culture alter­na­tive. Personnellement, j’appartiens à la géné­ra­tion des écri­vains femmes  qui a lais­sé loin der­rière elle les temps d’obscurantisme où le Moi fémi­nin de l’écriture ne pou­vait émer­ger sans se heur­ter aux limites des inter­dits et des tabous sociaux.
Vous êtes la femme du poète Marc Alyn, et avez com­po­sé une œuvre  en  paral­lèle de la sienne propre. Cependant, est-ce tel­le­ment « en paral­lèle » ?   Vos œuvres et vos poèmes se marient-ils aus­si ?
D’emblée, Marc Alyn s’est employé à sau­ve­gar­der la sin­gu­la­ri­té de mes écrits en m’encourageant à pré­ser­ver cou­leurs, par­fums et rythmes de mon pay­sage natal et men­tal. Il est vrai que je porte constam­ment en moi l’Orient dans toute sa dimen­sion mys­tique ; l’évoquer, c’est effec­tuer un retour à la mémoire de l’enfance sans pour autant créer une dis­tance infran­chis­sable avec mon quo­ti­dien d’écrivain fran­çais vivant à Paris.
Assurément, on ne vit pas avec un homme de haute culture lit­té­raire, lec­teur de fond, sans par­ta­ger quelque peu sa curio­si­té intel­lec­tuelle. A son contact, j’ai élar­gi le champ de mon savoir sans perdre ma spon­ta­néi­té. Conjuguer la rigueur et la pré­sence n’est pas une entre­prise de tout repos. L’essentiel consiste à habi­ter chaque texte de manière incon­tour­nable au lieu de n’y appa­raître que de loin en loin, ain­si qu’un fan­tôme invi­sible. J’espère pos­sé­der ain­si en per­ma­nence la conscience du mot juste ou de la méta­phore en péril.
Quant à nos œuvres res­pec­tives, elles demeurent fort  net­te­ment dif­fé­rentes dans la forme, les thèmes, le mode d’approche des idées ; cepen­dant, il nous arrive de nous rejoindre grâce à la simi­li­tude d’expériences par­ta­gées que je traite, pour ma part, dans l’optique de la vie quo­ti­dienne, tan­dis que Marc cherche plus volon­tiers le fil occulte reliant choses et gens selon une pers­pec­tive méta­phy­sique.
Que pen­sez-vous de la situa­tion du Poème aujourd’hui en France ?
Le Poème souffre actuel­le­ment  d’une fon­da­men­tale dif­fi­cul­té d’être en rai­son des inter­dits qui le frappent : c’est un acte gra­tuit dans une socié­té où la finance fait la loi.  Sa situa­tion dépend étroi­te­ment de celle des édi­teurs, de plus en plus mena­cés, et des libraires indé­pen­dants en voie d’extinction. Cet état de fait conduit à remettre en ques­tion la lon­gé­vi­té du recueil de poèmes papier, à la fois concur­ren­cé et peut-être  pro­chai­ne­ment sau­vé par l’édition élec­tro­nique. Déjà,  grâce aux mul­tiples sites, aus­si bien en France qu’à tra­vers le monde, nous assis­tons au sacre du visuel et à l’uni­ver­sa­li­sa­tion du mot écrit. Mais ce pro­cé­dé de dif­fu­sion contri­bue­ra-t-il pour autant à l’extension du nombre des lec­teurs du fait qu’ils béné­fi­cient  à pré­sent  de la gra­tui­té et d’une faci­li­té  d’accès à la poé­sie en train de se faire ? Ma réponse sur ce plan se tra­duit par l’affirmative – et peu importe où niche la poé­sie, du moment qu’elle conserve sa facul­té d’envol !  
Je cite ce poème que j’aime tant :
La dou­leur : notre fruit
plus écar­late que le sel.
Nous aimions comme on pleure en rêve
absents
et le cœur posé à côté de nous
sur la mar­gelle.
Nous fûmes chute inopi­née
peur mer­veilleuse
avec les pieds par-des­sus tête :
flamme flo­rale
sai­sie dans toute sa splen­deur.
D’autres annon­cia­tions vien­dront
quand se rétré­ci­ra le monde
et que reten­ti­ra l’ordre
de s’effacer ensemble
sans masques ni parures
échap­pant à nos chairs
tel un feu à l’envers.
Quelles annon­cia­tions pré­voyez-vous puisque ce vers donne son titre à votre der­nier livre paru au Castor astral ?   
Ceux qui ont eu l’occasion de lire mon flo­ri­lège, D’autres annon­cia­tions, notam­ment le pro­logue, savent que le titre ne s’investit d’aucune signi­fi­ca­tion d’ordre reli­gieux bien que mon pré­nom soit celui d’une des rares pro­phé­tesses citées dans la Bible, Noadia… Certains prêtent à la poé­sie des ori­gines magiques, ce qui expli­que­rait l’irrévélé  de cer­tains textes.
Au seuil de ce choix de poèmes allant de 1980 à 2012 – c’est-à-dire, tout au long des muta­tions de mon Moi lit­té­raire et concep­tuel – j’ai  déployé  ce titre-espace  sus­cep­tible  d’accueillir mes méta­mor­phoses inté­rieures tout en demeu­rant ouvert à des évo­lu­tions ulté­rieures. Le lec­teur atten­tif note­ra le mou­ve­ment de balan­cier de ma courbe lyrique orien­tée vers un espace (Beyrouth), un temps (la guerre civile), puis dans la période d’après 1980, vers  le retour au lieu natal (Baalbek) : le Poème tapi en moi se régé­nère avec suf­fi­sam­ment de force pour rompre le cor­don ombi­li­cal  et pro­gres­ser, libre, dans une nou­velle vie.
Merci Nohad Salameh.
mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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