> Marc ALYN, Le temps est un faucon qui plonge

Marc ALYN, Le temps est un faucon qui plonge

Par | 2018-05-16T11:11:42+00:00 5 mai 2018|Catégories : Marc Alyn, Rencontres|

Avec Le temps est un fau­con qui plonge, les édi­tions Pierre-Guillaume de Roux nous offrent de dis­po­ser, grâce à ces mémoires de Marc Alyn, du maté­riau com­plet com­po­sé par le poète.

Entre 2011 et cette der­nière auto­bio­gra­phie, l’œuvre entière est deve­nue enfin visible. Les édi­tions du Castor Astral ont publié La Combustion de l’ange, inté­gra­li­té de l’œuvre poé­tique d’Alyn de 1956 à 2011, puis Proses de l’intérieur du poème en 2015 ras­sem­blant toute sa poé­sie en prose, publiant à part, fin 2017 Les alpha­bets du feu, chef d’œuvre du poète. Entre temps, début 2017, l’Atelier du Grand Tétras a édi­té Le centre de gra­vi­té, soit l’intégralité des apho­rismes de l’auteur tan­dis qu’en 2012 les édi­tions des Vanneaux sor­taient, dans sa col­lec­tion Présence de la poé­sie, une antho­lo­gie des poèmes d’Alyn pré­sen­tant le grand inté­rêt d’une belle étude géné­rale de cette poé­sie par le poète André Ughetto.

Tout ce maté­riau enfin visible disions-nous car, outre l’accessibilité à la beau­té d’une ins­pi­ra­tion inin­ter­rom­pue, nous est offert désor­mais, grâce aux mémoires du poète, de com­prendre dans quelles condi­tions a pu émer­ger cette œuvre de haute tenue.

 

Marc ALYN, Le temps est un fau­con qui plonge, Editions Pierre-Guillaume de Roux, avril 2018, 220 pages, 23 euros.

 

Ceci est d’un grand inté­rêt pour mesu­rer les méta­mor­phoses d’un monde où le seul maté­ria­lisme étend son empire exclu­sif sur les êtres, à une époque, celle d’il y a fina­le­ment quelques secondes, où un homme pou­vait déci­der « de deve­nir poète à temps com­plet pour le reste de (s)es jours, quoi qu’il pût (lui) en coû­ter. » Ceci ne fut pas sans sacri­fices, natu­rel­le­ment, mais prendre aujourd’hui la même déci­sion, les pages lit­té­raires des jour­naux s’étant réduites comme peau de cha­grin et la fonc­tion de cri­tique de poé­sie ayant dis­pa­ru en même temps que l’intérêt du public pour le savoir que contient le poème, relè­ve­rait du sui­cide.

Aussi pou­vons-nous lire ces mémoires de Marc Alyn avec nos deux yeux : notre œil gauche, celui du cœur, pas­sion­né par la vie d’un grand poète ayant don­né une œuvre comme un guide de sur­vie face à l’anéantissement pro­gram­mé du trans­cen­dan­tal ; notre œil droit, celui capable de rece­voir un ensei­gne­ment pour les enjeux liés à ce que repré­sente la poé­sie dans la réa­li­té frag­men­tée actuelle. Et de cette vision com­plète tirer les consé­quences pour sa propre vie. Autant dire que ces mémoires rem­plissent ain­si leur fonc­tion de livre vital, de livre vivant pour qui sou­haite tenir compte de la par­ti­tion main­te­nant en cours sur le monde. Et donc choi­sir son camp par une trans­po­si­tion en nos condi­tions actuelles.

Marc Alyn est né en 1937 à Reims, terre du sacre de nos Rois. Reims est aus­si la ville où se for­ma par l’amitié le cercle du Grand Jeu, réunis­sant les poètes René Daumal, André-Rolland de Renéville et Roger Gilbert-Lecomte, à l’ombre d’un sur­réa­lisme tapa­geur. Naître en ces terres d’authenticité dis­pose favo­ra­ble­ment au spi­ri­tuel et à la rec­ti­tude lorsqu’on se sent tôt inves­ti par la parole poé­tique. Le pre­mier sou­ve­nir qu’évoque Marc Alyn en ses mémoires est l’incendie de l’Eglise qu’il contemple depuis sa fenêtre d’enfance dans les bras de son grand frère. Ce bap­tême du feu le ren­voie à la fas­ci­na­tion de sa mère pour le per­son­nage de Fantômas dont elle aimait tel­le­ment les aven­tures qu’elle don­na pour pré­nom à son fils le nom d’un de ses auteurs, Marcel Allain. Enfance en temps de guerre, avec les pri­va­tions que cela engendre, la soli­tude, fai­sant naitre le sens de l’observation : la grande école de la vie.

« L’excitation de la Résistance retom­bée, la France sem­blait ne plus avoir besoin de poètes (…) J’appartenais à une espèce en voie de dis­pa­ri­tion ». Cet aveu, dit avec soixante-dix ans de recul, mais appar­te­nant à l’époque où Marc Alyn décide de consa­crer sa vie à la poé­sie, nous dit quelque chose de ce qui s’est pas­sé en France depuis lors. Nous dit aus­si l’état de conscience du poète tôt enga­gé dans une cause qu’aujourd’hui encore l’on dit per­due. Le poète, espèce en voie de dis­pa­ri­tion, à l’instar du grand requin, du tigre du Bengal, de l’éléphant d’Asie, du pan­da géant, de l’acajou, de l’ébène ou du cèdre du Cap ? Il ne faut seule­ment croire qu’en l’illusion d’une moder­ni­té qui dure­rait tou­jours et qui serait l’apothéose du genre humain pour accor­der cré­dit à la décon­si­dé­ra­tion de la poé­sie. Précoce, Alyn en prend conscience et s’engage dans une autre Résistance avec pour maquis le Poème.

Paris d’abord, et la publi­ca­tion de Le temps des autres qui rece­vra le prix Max Jacob alors que le poète vient d’avoir vingt ans. La recon­nais­sance, ou la gloire, est encore pos­sible dans la France d’alors pour un poète : Alyn aura le plai­sir d’entendre ses poèmes chan­tés par Jean-Louis Trintignant et Serge Reggiani. Il croise Aragon, Supervielle, Paulhan, Cocteau, Mac Orlan, et c’est sous cette constel­la­tion peut-être pro­tec­trice, cette pléiade poé­tique, qu’il par­ti­ra pour la guerre d’Algérie avec toute sa géné­ra­tion. 1958, et ces mots, dans ses mémoires : « J’avais beau­coup à apprendre et à oublier, avide de connais­sance plu­tôt que de savoir. Il conve­nait de lais­ser mûrir le Double des pro­fon­deurs à l’écart, loin des bains de la foule et du culte de la déesse rai­son. »

Qui n’entend pas cette ques­tion du Double n’entrera pas dans l’éminence de la parole de Marc Alyn, ni dans aucune poé­sie à vrai dire, du moins celle qu’Alyn défi­nit ici par­fai­te­ment, la poé­sie des pro­fon­deurs. Entrer dans son œuvre, c’est-à-dire la lire ! Car lire la poé­sie per­met d’être sai­si par la réa­li­té cha­ma­nique qu’elle contient, et ouvre à la chance d’établir en nous-mêmes ce lien avec notre propre pro­fon­deur, le Double sin­gu­lier que cha­cun porte en soi.

Après la guerre, c’est le retour en France, l’installation à Aubervilliers avec sa femme d’alors, dans un minus­cule appar­te­ment, ce qui lui fait écrire : « Je pris l’habitude de trou­ver en moi-même l’air que je res­pi­rais », sen­tence de sur­vie liée à la res­pi­ra­tion essen­tielle.

C’est à cette époque, il a 23 ans, qu’il ren­contre François Mauriac, per­ce­vant dans l’œuvre du Prix Nobel le sou­bas­se­ment poé­tique de ses visions roma­nesques. Mauriac est alors moqué par toute l’intelligentsia pari­sienne tan­dis qu’Alyn entre­prend de rendre hom­mage par un livre à la dimen­sion poé­tique de Mauriac. Alyn devien­dra par la suite cri­tique de poé­sie au Figaro.

Des voyages et des ren­contres capi­tales conti­nuent de nour­rir la vie de Marc Alyn, voyage en Slovénie, en Bosnie, ren­contre avec le peintre T’ang Haywen. Il devient direc­teur de la col­lec­tion de poé­sie que les édi­tions Flammarion viennent, grâce à lui, de créer. C’est le temps des alliés sub­stan­tiels en les per­sonnes de Bernard Noël, Lorand Gaspar, Andrée Chédid. Mais le pari­sia­nisme lit­té­raire et les vues éco­no­miques pré­si­dant à l’existence des col­lec­tions édi­to­riales déci­de­ront de son départ pour Uzès, où d’autres alliés, tels Pierre Emmanuel, Laurence Durrell, vien­dront agran­dir ses hori­zons d’amitiés.

Mai 68 se pro­file, et dans le ciel noc­turne du poète passe sa Nuit majeure, ins­pi­ré par sa ren­contre avec le sud : « La struc­ture ver­bale de mon recueil Nuit majeure s’organisait en vers de qua­torze pieds réunis par strophes de cinq lignes elles-mêmes cou­pées de blancs – repo­soirs de la musique. Ainsi naquit le poème conçu comme un laby­rinthe dont le Minotaure eût été le poète lui-même cap­tif de sa vie inté­rieure et, plus lar­ge­ment, du monde contem­po­rain pri­vé de ses racines spi­ri­tuelles. »

Les années passent, sous ces coor­don­nées du sud qui l’aimantent, et la ren­contre à lieu lors d’un voyage en Orient. La ren­contre avec sa femme, ali­gnée avec la ren­contre avec sa grande vision née de la contem­pla­tion des pay­sages solaires : le fleuve Adonis, Baalbek, Byblos. Et la sur­im­pres­sion du visage de la poé­tesse Nohad Salameh, l’amour de sa vie. C’est là que lui est don­né son chef d’œuvre, Les alpha­bets du feu, qu’il met­tra plu­sieurs années à maté­ria­li­ser en chant avant d’avoir per­çu l’existence d’un « cadastre du sacré ».

Toutes ces années consa­crées à la poé­sie, la sienne et celle des autres en tant que cri­tique et direc­teur de col­lec­tion, lui ont ren­du, pour­rait-on croire, ce qu’il avait don­né. Il reçut le prix Max Jacob, le prix Apollinaire, le prix Goncourt de la poé­sie, le grand prix de poé­sie de la Société des Poètes fran­çais, remis par Senghor.

Mais qui, aujourd’hui, dans la rue, connaît le nom de Marc Alyn, c’est-à-dire qui a lu son œuvre ? Ce n’est pas le moindre des para­doxes des­ti­née à la poé­sie.

Aussi après toute cette recon­nais­sance du milieu, son œuvre com­mence enfin à deve­nir visible. Ce en quoi elle agit, pour qui a choi­si son camp dans la désa­cra­li­sa­tion de la matière. « Il n’y a pas d’autre issue à la crise que la trans­cen­dance, seule voie qui ne soit jamais mena­cée », écri­vait Arnaud Desjardins.

La trans­cen­dance, pour qui choi­sit de lire la poé­sie des grands poètes, agit en conta­gion.

Les grandes images de Marc Alyn sont de cette conta­gion bien­heu­reuse. Sa poé­sie conjure les hiver­nales de la moder­ni­té.

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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