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Claude Michel Cluny

Par |2018-10-17T18:18:30+00:00 11 janvier 2015|Catégories : Rencontres|

HOMMAGE A CLAUDE MICHEL CLUNY
QUI NOUS A MALHEUREUSEMENT QUITTES DIMANCHE 11 JANVIER 2015

CLAUDE-MICHEL CLUNY NOUS AVAIT ACCORDE UN ENTRETIEN EN JANVIER 2013

 

 

Claude Michel Cluny, les édi­tions de la Différence viennent de réédi­ter le pre­mier volume de votre œuvre poé­tique. Il ras­semble des poèmes depuis 1960 jusqu'à 1980. Partons de votre pre­mier ensemble, Désordres. La qua­trième de cou­ver­ture nous indique que vous l'avez écrit sans vous sou­cier des mots d'ordre de l'époque, ni des écoles ou des clans. Pouvez-vous nous par­ler de cette période, ou vous entrez en lit­té­ra­ture en vous affran­chis­sant du contexte immé­diat ? Pouvez-vous nous par­ler du pro­jet de Désordres, qui s'abstrait des lignes de force de l'époque qui, par défi­ni­tion, influencent incons­ciem­ment toute une géné­ra­tion ?

          L’éblouissement à la lec­ture de Valéry, que l’on disait obs­cur, m’incita, vers dix-sept ans, à l’imiter ; puis d’autres contem­po­rains, Cocteau, Reverdy, Jacob… C’était poé­ti­que­ment désas­treux, sauf que j’appris là le « métier », le mer­veilleux arti­sa­nat du lan­gage. L’apprentissage, d’une écri­ture l’autre, me libé­ra des influences d’abord, puis la réflexion cri­tique me débar­ras­sa des mots d’ordre et des écoles. L’indépendance m’était natu­relle ; je ne me suis jamais affi­lié à quoi que ce soit. J’attendis long­temps avant de publier, afin de prendre du champ. Je voyais tant de mau­vais livres paraître ! Désordres n’était pas un pro­jet, tout juste une maigre récolte. Assez per­son­nelle, sans doute, pour que des graines entê­tées aient à leur guise ense­men­cé pour une part jusqu’à mes der­niers livres.

 

Vous avez atten­du long­temps afin de prendre du champ, dites-vous. Pouvez-vous nous racon­ter votre "deve­nir" poé­tique, depuis ce mys­té­rieux "après-midi d'accablante exal­ta­tion, de doute et d'enthousiasme", ain­si que vous l'écrivez dans la pré­face, et qui vous fit vous enga­ger dans le champ poé­tique ?

          À la fin de l’adolescence, nous allâmes, un ami de col­lège et moi, vivre l’été en Provence. Le hasard nous offrit la décou­verte d’un lieu magique par son iso­le­ment et par sa beau­té. Après les ruines antiques que nous venions de voir, je pou­vais y rêver d’Horace et de Virgile, mais aus­si d’une parole qui ne crain­drait pas l’usure du temps. Nous écri­vons et nous créons pour échap­per au temps, pour inven­ter la vie, appre­nant jour après jour que l’indicible est ce qui reste à dire. J’eus plus tard à Delphes, en écho alors déses­pé­ré, le choc d’une inter­ro­ga­tion sur le sens de l’histoire. Si je pou­vais répondre à votre ques­tion, pour­quoi aurais-je ten­té d’écrire ?

 

Vous par­lez d'une parole qui ne crain­drait pas l'usure du temps. Dans votre pré­face, vous dites : "Ce qui est nou­veau, c'est une volon­té de nau­frage, une com­plai­sance dans l'anéantissement (habi­le­ment exploi­té par les tra­fi­quants d'arts plas­tiques) et la culture des débris". Pensez-vous avoir conju­ré cette volon­té de nau­frage en arra­chant au néant une parole qui ne crain­drait donc pas l'usure du temps ? Et par quels moyens, quels sor­ti­lèges ?

          Non, nous essayons de maî­tri­ser notre art, acte conscient tech­ni­que­ment, mais dont le(s) sens nous sont dic­tés  autant par l’inconnu qui nous habite que par la vie et la connais­sance, ce que Pindare résu­ma comme « l’épuisement du pos­sible ». L’effort nous appar­tient, pas le des­tin des choses. Je ne crois pas aux cer­ti­tudes. Autant que le tra­vail, dans l’effort d’accom­plir notre art, d’atteindre à ce que nous essayons d’arracher à l’inattendu, les refus nous font − par défaut, peut-être − aus­si ce que nous sommes. S’il y a sor­ti­lèges, nous ne pou­vons être leur maître. Leur ser­vi­teur, qui sait ? Leur tru­che­ment, ain­si dési­gnait-on autre­fois les tra­duc­teurs…

 

Qu'entendez-vous par "volon­té de nau­frage" ?

          La for­tune des « ins­tal­la­tions »,  bric à brac, né il y a près d’un siècle avec Dada, s’étale comme néga­tion (rému­né­ra­trice) de l’art dans les gale­ries et les musées Les poètes mini­ma­listes nient le verbe. Michel Deguy m’avouait, lui, ne plus pou­voir reve­nir au lyrisme sans « perdre la face » devant ses étu­diants ! Là, nous sommes bien éloi­gnés des enjeux finan­ciers des arts plas­tiques ! Nous sommes pas­sés de l’ère du soup­çon  à celle du renie­ment puis à l’imposture comme rai­son sociale.

 

Ne plus pou­voir reve­nir au lyrisme sans perdre la face devant ses étu­diants, voi­là qui paraît être le monde à l'envers ; la sou­mis­sion du poète au dik­tat social, voi­là qui remet­trait en ques­tion l'état de poète de ces dits poètes, ne trou­vez-vous pas ?
Comment per­ce­vez-vous le poème aujourd'hui ? Vous par­liez des mini­ma­listes. Quelles lignes de force se dégagent main­te­nant, et de quels poètes de notre temps aimez-vous lire l'œuvre ?

          Que le dik­tat soit d’ordre poli­tique, social ou d’école, de groupe − tel le sur­réa­lisme hier − un dik­tat est un abra­sif. On ne peut que le subir, le contour­ner, ou s’en abs­traire.
Je ne vois aujourd’hui ni école ni ligne de force, et la plu­ra­li­té n’en pâtit pas. Les mots d’ordre sont tou­jours des­truc­teurs de talents.
Les médias ne le sont pas moins, qui ont pra­ti­que­ment éli­mi­né la pré­sence de la poé­sie de la presse écrite, de la radio et de la télé­vi­sion. L’une des rai­sons tient à l’évidente volon­té non dite de limi­ter le lan­gage à l’utilitaire.  Niveler par le bas fait les peuples dociles.

 

Vous abor­dez la dimen­sion indo­cile de la poé­sie. Ma ques­tion ne pousse pas à l'orgueil, elle suit le cours de l'entretien : en quoi lire votre œuvre poé­tique per­met-il par­ti­cu­liè­re­ment de s'arracher à la volon­té de nivè­le­ment des peuples ?

          Écartons le ridi­cule du « mes­sage ». J’aimerais avoir don­né une œuvre en liber­té, fidèle à ce que je crois être la véri­table patrie d’un poète, sa langue, avec ses racines, sa richesse, son inven­ti­vi­té, son pou­voir de par­tage et d’incitation non seule­ment à main­te­nir mais à réin­ven­ter. Rien en art n’est à jamais figé. La créa­tion ne s’arrête jamais, encore que tou­jours mena­cée, plus que jamais mena­cée. Il importe de refu­ser, après le « poli­ti­que­ment cor­rect », la réduc­tion du lan­gage, donc de l’asservissement de l’esprit, de la réflexion et la créa­ti­vi­té au « degré zéro ». 

 

Nous ouvrons votre livre par un poème superbe nom­mé Acanthes.

                    Les acanthes ornaient le silence bleu du sud. De grands pans de mémoire se per­daient dans la mer, et toi. Et de toi je m'étonnais, et ne te recon­nais­sais plus par­mi les bustes abat­tus dont le temps avait bu les lèvres cœur dévo­ré par la nuit.

                    Alors j'ai su que les désastres ne sau­raient plus t'émouvoir. Tu étais deve­nu le lieu de ces palais déserts aux voûtes écrou­lées. J'étais mort et ne le savais pas

 

Au delà des images d'écroulement, il y a cette fin de poème : J'étais mort et ne le savais pas. La nais­sance de tout homme n'a-t-elle pas lieu au moment alchi­mique où il prend conscience que se croyant vivant, il était en réa­li­té mort ?

          Ce sen­ti­ment – ou cette lec­ture de la vie − sans doute chez moi récur­rent, je le tra­duis ailleurs par « avoir vécu sans avoir été » − mais alors pour signi­fier ce que l’imaginaire apporte par les trans­ferts d’identité, tels les hété­ro­nymes de Pessoa. Intimement, il est lié au constat, pour le pas­sé, comme à la convic­tion de l’échec répé­ti­tif des civi­li­sa­tions. En prendre conscience dans les ruines de Delphes fut une nais­sance phi­lo­so­phique, encore que le terme me paraisse bien exa­gé­ré. Je m’étonne encore que ce poème de jeu­nesse soit char­gé de ces clés ; et que l’ordre aveugle alpha­bé­tique l’ait ain­si pla­cé en clé de voûte !

 

Parlons main­te­nant de la col­lec­tion Orphée, que vous avez fon­dée et que vous diri­gez. Pouvez-vous nous par­ler de l'histoire de cette col­lec­tion mer­veilleuse ? Comment est-elle née, com­ment avez-vous choi­si les poètes ? Pourquoi la relan­cez-vous aujourd'hui ?

          Son ori­gine est le pari que, fin 1987, le direc­teur de La Différence, le mer­veilleux Joaquim Vital, fit d’une col­lec­tion de poche ouverte sur le temps et sur le monde, et qui serait néces­sai­re­ment bilingue pour toute tra­duc­tion. Il m’en expo­sa les prin­cipes et me deman­da d’en assu­rer la direc­tion. « Vous aurez carte blanche, m’assura-t-il ; je ne veux inter­ve­nir  en rien. »
Après quelques jours de réflexion, j’acceptai. C’était une gageure lourde de risques, mais je ne déteste pas ce genre de res­pon­sa­bi­li­té. Je fis tout d’abord un choix de titres aisés à mettre rapi­de­ment en œuvre, soit une dou­zaine, afin d’assurer d’entrée de jeu une pré­sence en librai­rie de la col­lec­tion – visi­bi­li­té oblige ! À peine annon­cée dans ses prin­cipes, la col­lec­tion sus­ci­ta un réel engoue­ment et je vis affluer les pro­jets et sug­ges­tions.

          Si je sus trou­ver des conseils, et par­fois cor­ri­ger mes idées pré­con­çues, les choix sont miens et je les assume entiè­re­ment. Je refu­sai beau­coup de « can­di­dats » et de tra­duc­tions médiocres. Le but était d’ouvrir la col­lec­tion aux clas­siques oubliés, aux cou­rants divers, aux incon­nus, aux  tra­duc­tions nou­velles, aux voix encore inau­dibles. Ce fut pas­sion­nant, mais ter­ri­ble­ment sté­ri­li­sant en ce qui concerne mon propre tra­vail. Puis,d’année en année les condi­tions éco­no­miques se firent para­ly­santes.

          Sans toutes ces années après l’arrêt d’ « Orphée », la recherche des titres publiés  et l’espoir que la col­lec­tion renaî­trait par­ve­naient chez l’éditeur, ou à moi-même. Je n’ai accep­té d’en reprendre la direc­tion qu’avec un rythme de publi­ca­tion plus rai­son­nable, soit six titres annuels.

 

Avez-vous quelques "anec­dotes" mar­quantes à nous conter sur l'histoire de la col­lec­tion Orphée ? Comment avez-vous décou­vert ces "incon­nus" qui enri­chissent et sin­gu­la­risent cette belle col­lec­tion ? Comment choi­sis­sez-vous les tra­duc­teurs et pré­sen­ta­teurs de chaque poète ?

          Non, pas d’anecdote dont je me sou­vienne. Plutôt des espé­rances déçues de vieux ama­teurs de poé­sie jamais publiés ; ou bien des atti­tudes, des pos­tures, plus fré­quentes chez les jeunes imbus de leur igno­rance. Ainsi d’une « poé­tesse » qui, lors d’un salon du Livre, voyait ses vingt pages de niai­se­ries paraître dans « Orphée ».

         − Aux côtés de Novalis et de Lorca ? Cela ne vous gêne­rait pas ? Quels sont vos poètes pré­fé­rés ?

         − Pourquoi cela me gêne­rait-il ? D’abord, moi, j’écris, je ne m’occupe (sic) pas des autres. »

         Il n’y aurait pas de crise en poé­sie, disait Joaquim Vital, si, au lieu de gri­bouiller, les gens lisaient. L’incuriosité n’a jamais été source de talent.

         Aujourd’hui, si l’art n’est pas mon­nayable, il n’a plus de sta­tut que celui du mépris. Pourtant, com­bien d’écrivains étran­gers ne m’ont-ils dit déplo­rer l’absence dans leur pays d’une col­lec­tion sem­blable !

          Mon meilleur atout fut sans doute, et demeure, je crois, mon indé­pen­dance et le bon­heur de décou­vrir. De confier les pré­faces à des esprits libres. Chaque cas est par­ti­cu­lier. Les prin­cipes de tra­duc­tion  évo­luent d’époque en époque, et doivent trou­ver pour chaque poète la clé juste, capable de nous faire par­ve­nir l’écho d’une voix sou­vent si loin­taine de par le temps ou la dis­tance cultu­relle.

 

Dernière ques­tion, cher Claude Michel Cluny : vous ter­mi­nez votre pré­face par ces mots : "Non que la poé­sie se soit, sinon lors de quelques vagues sui­ci­daires, cou­pée du monde. Le silence qui l'entoure vient de ce que le monde, lui, est sourd, aveugle, insen­sible à ce qui est le plus beau don de l'esprit humain : l'invention du divin." Dire cela, aujourd'hui, après les posi­tions radi­cales du sur­réa­lisme, est-ce ouvrir une voie ?

          Peut-être. Le divin est en nous ou il n’est pas.

 

Propos recueillis par Gwen Garnier-Duguy

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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