HOMMAGE A CLAUDE MICHEL CLUNY
QUI NOUS A MALHEUREUSEMENT QUITTES DIMANCHE 11 JANVIER 2015

CLAUDE-MICHEL CLUNY NOUS AVAIT ACCORDE UN ENTRETIEN EN JANVIER 2013

 

 

Claude Michel Cluny, les édi­tions de la Dif­férence vien­nent de rééditer le pre­mier vol­ume de votre œuvre poé­tique. Il rassem­ble des poèmes depuis 1960 jusqu’à 1980. Par­tons de votre pre­mier ensem­ble, Désor­dres. La qua­trième de cou­ver­ture nous indique que vous l’avez écrit sans vous souci­er des mots d’or­dre de l’époque, ni des écoles ou des clans. Pou­vez-vous nous par­ler de cette péri­ode, ou vous entrez en lit­téra­ture en vous affran­chissant du con­texte immé­di­at ? Pou­vez-vous nous par­ler du pro­jet de Désor­dres, qui s’ab­strait des lignes de force de l’époque qui, par déf­i­ni­tion, influ­en­cent incon­sciem­ment toute une génération ?

          L’éblouissement à la lec­ture de Valéry, que l’on dis­ait obscur, m’incita, vers dix-sept ans, à l’imiter ; puis d’autres con­tem­po­rains, Cocteau, Reverdy, Jacob… C’était poé­tique­ment désas­treux, sauf que j’appris là le « méti­er », le mer­veilleux arti­sanat du lan­gage. L’apprentissage, d’une écri­t­ure l’autre, me libéra des influ­ences d’abord, puis la réflex­ion cri­tique me débar­ras­sa des mots d’ordre et des écoles. L’indépendance m’était naturelle ; je ne me suis jamais affil­ié à quoi que ce soit. J’attendis longtemps avant de pub­li­er, afin de pren­dre du champ. Je voy­ais tant de mau­vais livres paraître ! Désor­dres n’était pas un pro­jet, tout juste une mai­gre récolte. Assez per­son­nelle, sans doute, pour que des graines entêtées aient à leur guise ense­mencé pour une part jusqu’à mes derniers livres.

 

Vous avez atten­du longtemps afin de pren­dre du champ, dites-vous. Pou­vez-vous nous racon­ter votre “devenir” poé­tique, depuis ce mys­térieux “après-midi d’ac­ca­blante exal­ta­tion, de doute et d’en­t­hou­si­asme”, ain­si que vous l’écrivez dans la pré­face, et qui vous fit vous engager dans le champ poétique ?

          À la fin de l’adolescence, nous allâmes, un ami de col­lège et moi, vivre l’été en Provence. Le hasard nous offrit la décou­verte d’un lieu mag­ique par son isole­ment et par sa beauté. Après les ruines antiques que nous venions de voir, je pou­vais y rêver d’Horace et de Vir­gile, mais aus­si d’une parole qui ne craindrait pas l’usure du temps. Nous écrivons et nous créons pour échap­per au temps, pour inven­ter la vie, apprenant jour après jour que l’indicible est ce qui reste à dire. J’eus plus tard à Delphes, en écho alors dés­espéré, le choc d’une inter­ro­ga­tion sur le sens de l’histoire. Si je pou­vais répon­dre à votre ques­tion, pourquoi aurais-je ten­té d’écrire ?

 

Vous par­lez d’une parole qui ne craindrait pas l’usure du temps. Dans votre pré­face, vous dites : “Ce qui est nou­veau, c’est une volon­té de naufrage, une com­plai­sance dans l’anéan­tisse­ment (habile­ment exploité par les trafi­quants d’arts plas­tiques) et la cul­ture des débris”. Pensez-vous avoir con­juré cette volon­té de naufrage en arrachant au néant une parole qui ne craindrait donc pas l’usure du temps ? Et par quels moyens, quels sortilèges ?

          Non, nous essayons de maîtris­er notre art, acte con­scient tech­nique­ment, mais dont le(s) sens nous sont dic­tés  autant par l’inconnu qui nous habite que par la vie et la con­nais­sance, ce que Pin­dare résuma comme « l’épuisement du pos­si­ble ». L’effort nous appar­tient, pas le des­tin des choses. Je ne crois pas aux cer­ti­tudes. Autant que le tra­vail, dans l’effort d’accom­plir notre art, d’atteindre à ce que nous essayons d’arracher à l’inattendu, les refus nous font − par défaut, peut-être − aus­si ce que nous sommes. S’il y a sor­tilèges, nous ne pou­vons être leur maître. Leur servi­teur, qui sait ? Leur truche­ment, ain­si désig­nait-on autre­fois les traducteurs…

 

Qu’en­ten­dez-vous par “volon­té de naufrage” ?

          La for­tune des « instal­la­tions »,  bric à brac, né il y a près d’un siè­cle avec Dada, s’étale comme néga­tion (rémunéra­trice) de l’art dans les galeries et les musées Les poètes min­i­mal­istes nient le verbe. Michel Deguy m’avouait, lui, ne plus pou­voir revenir au lyrisme sans « per­dre la face » devant ses étu­di­ants ! Là, nous sommes bien éloignés des enjeux financiers des arts plas­tiques ! Nous sommes passés de l’ère du soupçon  à celle du reniement puis à l’imposture comme rai­son sociale.

 

Ne plus pou­voir revenir au lyrisme sans per­dre la face devant ses étu­di­ants, voilà qui paraît être le monde à l’en­vers ; la soumis­sion du poète au dik­tat social, voilà qui remet­trait en ques­tion l’é­tat de poète de ces dits poètes, ne trou­vez-vous pas ?
Com­ment percevez-vous le poème aujour­d’hui ? Vous par­liez des min­i­mal­istes. Quelles lignes de force se déga­gent main­tenant, et de quels poètes de notre temps aimez-vous lire l’œuvre ?

          Que le dik­tat soit d’ordre poli­tique, social ou d’école, de groupe − tel le sur­réal­isme hier − un dik­tat est un abrasif. On ne peut que le subir, le con­tourn­er, ou s’en abstraire.
Je ne vois aujourd’hui ni école ni ligne de force, et la plu­ral­ité n’en pâtit pas. Les mots d’ordre sont tou­jours destruc­teurs de talents.
Les médias ne le sont pas moins, qui ont pra­tique­ment élim­iné la présence de la poésie de la presse écrite, de la radio et de la télévi­sion. L’une des raisons tient à l’évidente volon­té non dite de lim­iter le lan­gage à l’utilitaire.  Nivel­er par le bas fait les peu­ples dociles.

 

Vous abor­dez la dimen­sion indocile de la poésie. Ma ques­tion ne pousse pas à l’orgueil, elle suit le cours de l’en­tre­tien : en quoi lire votre œuvre poé­tique per­met-il par­ti­c­ulière­ment de s’ar­racher à la volon­té de nivèle­ment des peuples ?

          Écar­tons le ridicule du « mes­sage ». J’aimerais avoir don­né une œuvre en lib­erté, fidèle à ce que je crois être la véri­ta­ble patrie d’un poète, sa langue, avec ses racines, sa richesse, son inven­tiv­ité, son pou­voir de partage et d’incitation non seule­ment à main­tenir mais à réin­ven­ter. Rien en art n’est à jamais figé. La créa­tion ne s’arrête jamais, encore que tou­jours men­acée, plus que jamais men­acée. Il importe de refuser, après le « poli­tique­ment cor­rect », la réduc­tion du lan­gage, donc de l’asservissement de l’esprit, de la réflex­ion et la créa­tiv­ité au « degré zéro ». 

 

Nous ouvrons votre livre par un poème superbe nom­mé Acanthes.

                    Les acan­thes ornaient le silence bleu du sud. De grands pans de mémoire se per­daient dans la mer, et toi. Et de toi je m’é­ton­nais, et ne te recon­nais­sais plus par­mi les bustes abat­tus dont le temps avait bu les lèvres cœur dévoré par la nuit.

                    Alors j’ai su que les désas­tres ne sauraient plus t’é­mou­voir. Tu étais devenu le lieu de ces palais déserts aux voûtes écroulées. J’é­tais mort et ne le savais pas

 

Au delà des images d’écroule­ment, il y a cette fin de poème : J’é­tais mort et ne le savais pas. La nais­sance de tout homme n’a-t-elle pas lieu au moment alchim­ique où il prend con­science que se croy­ant vivant, il était en réal­ité mort ?

          Ce sen­ti­ment – ou cette lec­ture de la vie − sans doute chez moi récur­rent, je le traduis ailleurs par « avoir vécu sans avoir été » − mais alors pour sig­ni­fi­er ce que l’imaginaire apporte par les trans­ferts d’identité, tels les hétéronymes de Pes­soa. Intime­ment, il est lié au con­stat, pour le passé, comme à la con­vic­tion de l’échec répéti­tif des civil­i­sa­tions. En pren­dre con­science dans les ruines de Delphes fut une nais­sance philosophique, encore que le terme me paraisse bien exagéré. Je m’étonne encore que ce poème de jeunesse soit chargé de ces clés ; et que l’ordre aveu­gle alphabé­tique l’ait ain­si placé en clé de voûte !

 

Par­lons main­tenant de la col­lec­tion Orphée, que vous avez fondée et que vous dirigez. Pou­vez-vous nous par­ler de l’his­toire de cette col­lec­tion mer­veilleuse ? Com­ment est-elle née, com­ment avez-vous choisi les poètes ? Pourquoi la relancez-vous aujourd’hui ?

          Son orig­ine est le pari que, fin 1987, le directeur de La Dif­férence, le mer­veilleux Joaquim Vital, fit d’une col­lec­tion de poche ouverte sur le temps et sur le monde, et qui serait néces­saire­ment bilingue pour toute tra­duc­tion. Il m’en exposa les principes et me deman­da d’en assur­er la direc­tion. « Vous aurez carte blanche, m’assura-t-il ; je ne veux inter­venir  en rien. »
Après quelques jours de réflex­ion, j’acceptai. C’était une gageure lourde de risques, mais je ne déteste pas ce genre de respon­s­abil­ité. Je fis tout d’abord un choix de titres aisés à met­tre rapi­de­ment en œuvre, soit une douzaine, afin d’assurer d’entrée de jeu une présence en librairie de la col­lec­tion – vis­i­bil­ité oblige ! À peine annon­cée dans ses principes, la col­lec­tion sus­ci­ta un réel engoue­ment et je vis affluer les pro­jets et suggestions.

          Si je sus trou­ver des con­seils, et par­fois cor­riger mes idées pré­conçues, les choix sont miens et je les assume entière­ment. Je refu­sai beau­coup de « can­di­dats » et de tra­duc­tions médiocres. Le but était d’ouvrir la col­lec­tion aux clas­siques oubliés, aux courants divers, aux incon­nus, aux  tra­duc­tions nou­velles, aux voix encore inaudi­bles. Ce fut pas­sion­nant, mais ter­ri­ble­ment stéril­isant en ce qui con­cerne mon pro­pre tra­vail. Puis,d’année en année les con­di­tions économiques se firent paralysantes.

          Sans toutes ces années après l’arrêt d’ « Orphée », la recherche des titres pub­liés  et l’espoir que la col­lec­tion renaî­trait par­ve­naient chez l’éditeur, ou à moi-même. Je n’ai accep­té d’en repren­dre la direc­tion qu’avec un rythme de pub­li­ca­tion plus raisonnable, soit six titres annuels.

 

Avez-vous quelques “anec­dotes” mar­quantes à nous con­ter sur l’his­toire de la col­lec­tion Orphée ? Com­ment avez-vous décou­vert ces “incon­nus” qui enrichissent et sin­gu­larisent cette belle col­lec­tion ? Com­ment choi­sis­sez-vous les tra­duc­teurs et présen­ta­teurs de chaque poète ?

          Non, pas d’anecdote dont je me sou­vi­enne. Plutôt des espérances déçues de vieux ama­teurs de poésie jamais pub­liés ; ou bien des atti­tudes, des pos­tures, plus fréquentes chez les jeunes imbus de leur igno­rance. Ain­si d’une « poétesse » qui, lors d’un salon du Livre, voy­ait ses vingt pages de niais­eries paraître dans « Orphée ».

         − Aux côtés de Novalis et de Lor­ca ? Cela ne vous gên­erait pas ? Quels sont vos poètes préférés ?

         − Pourquoi cela me gên­erait-il ? D’abord, moi, j’écris, je ne m’occupe (sic) pas des autres. »

         Il n’y aurait pas de crise en poésie, dis­ait Joaquim Vital, si, au lieu de gri­bouiller, les gens lisaient. L’incuriosité n’a jamais été source de talent.

         Aujourd’hui, si l’art n’est pas mon­nayable, il n’a plus de statut que celui du mépris. Pour­tant, com­bi­en d’écrivains étrangers ne m’ont-ils dit déplor­er l’absence dans leur pays d’une col­lec­tion semblable !

          Mon meilleur atout fut sans doute, et demeure, je crois, mon indépen­dance et le bon­heur de décou­vrir. De con­fi­er les pré­faces à des esprits libres. Chaque cas est par­ti­c­uli­er. Les principes de tra­duc­tion  évolu­ent d’époque en époque, et doivent trou­ver pour chaque poète la clé juste, capa­ble de nous faire par­venir l’écho d’une voix sou­vent si loin­taine de par le temps ou la dis­tance culturelle.

 

Dernière ques­tion, cher Claude Michel Cluny : vous ter­minez votre pré­face par ces mots : “Non que la poésie se soit, sinon lors de quelques vagues sui­cidaires, coupée du monde. Le silence qui l’en­toure vient de ce que le monde, lui, est sourd, aveu­gle, insen­si­ble à ce qui est le plus beau don de l’e­sprit humain : l’in­ven­tion du divin.” Dire cela, aujour­d’hui, après les posi­tions rad­i­cales du sur­réal­isme, est-ce ouvrir une voie ?

          Peut-être. Le divin est en nous ou il n’est pas.

 

Pro­pos recueil­lis par Gwen Garnier-Duguy

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Gar­nier-Duguy pub­lie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réal­isme, Supérieur Incon­nu, à laque­lle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ticipe au col­loque con­sacré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’ab­sence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Rober­to Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’At­lan­tique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Cor­levour, pré­facé par Pas­cal Boulanger.
2015 : “La nuit phoenix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabé­tique d’au­jour­d’hui” édi­tions L’Ate­lier du Grand Tétras, dans la Col­lec­tion Glyphes, avec une cou­ver­ture de Rober­to Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Bau­mi­er le mag­a­zine en ligne Recours au poème, exclu­sive­ment con­sacré à la poésie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bor­des, édi­tions Gal­li­mard, col­lec­tion Poésie/Gallimard, 2015.