> Paul Pugnaud, Sur les routes du vent

Paul Pugnaud, Sur les routes du vent

Par |2018-10-19T17:43:28+00:00 10 mai 2015|Catégories : Essais|

 

Les lec­teurs fidèles de Recours au Poème auront cer­tai­ne­ment rete­nu le nom de Paul Pugnaud, que nous avons pré­sen­té il y a peu lors de la paru­tion d'une antho­lo­gie de poèmes choi­sis publiée par Rougerie.

Sur les routes du vent, recueil post­hume de proses poé­tiques vient de voir le jour grâce aux édi­tions Folle Avoine. Nous devons ce ras­sem­ble­ment de poèmes à la fille du poète, Sylvie Pugnaud, et aux car­nets inédits que son père noir­cis­sait de façon régu­lière.

Dans la pré­face à ce livre post­hume, Jean-Pierre Siméon cite une dédi­cace faite par René Rougerie lorsque l'éditeur lui fait par­ve­nir Ecouter le silence : "À Jean-Pierre Siméon, en espé­rant que cette poé­sie ne dis­pa­raî­tra pas et que des poètes tels que vous conti­nue­ront à s'opposer à cer­taines ten­dances actuelles."

Nous sommes quelques uns, effec­ti­ve­ment, à ten­ter, grâce aux moyens qui sont les nôtres, de déso­cul­ter la poé­sie de Paul Pugnaud. À notre connais­sance, les der­nière revues lui ayant consa­crées une place sont Les Hommes sans Épaules, dans un dos­sier pré­pa­ré et pré­sen­té par Matthieu Baumier dont nous avions rele­vé l'importance ici, et Arpa, diri­gée par Gérard Bocholier.

Comme le sou­hai­tait René Rougerie, comme nous l'estimions de notre coté, la parole de Paul Pugnaud doit être écou­tée, doit être enten­due. Nous note­rons peut-être avec sur­prise cet enga­ge­ment net de Rougerie, déplo­rant "cer­taines ten­dances actuelles" et dési­rant s'y oppo­ser. C'est ce qu'il fit sa vie durant, dis­crè­te­ment mais fer­me­ment, par son tra­vail d'éditeur. Cette dis­cré­tion et cette fer­me­té, nous la trou­vons à l'identique dans l'œuvre de Pugnaud, et notam­ment dans le recueil pré­sent, où s'affirme une voix issue de ses car­nets, éton­ne­ment ferme. Ferme ? Non pas dans le sens d'une réac­tion, mais dans le sens d'une affir­ma­tion du pou­voir réel du lan­gage. Pugnaud savait que toute guerre est d'abord séman­tique. Sinon, pour­quoi écrire ? Pourquoi chan­ter ? Acte de foi, en l'occurrence, de cette foi en le tré­sor conte­nu dans les mots, dans les phrases, dans la magie de la gram­maire capable de conju­rer les attaques contre l'âme. Capable aus­si d'accompagner, et donc de réa­li­ser, les capi­tales méta­mor­phoses à l'œuvre au sein d'un être.

"Nous atten­dons la venue d'un souffle que la teinte des eaux sur l'horizon annonce".

Ce sens aigu de l'observation, cette atten­tion aux élé­ments et aux lumières, le poète Pugnaud en savait les arcanes méta­pho­riques. De quelles eaux parle-t-il ? De quel hori­zon ? Quant au souffle ?

Pugnaud voyait que le visible n'était qu'une image sous et à tra­vers laquelle se tra­mait le véri­table réel, celui orches­tré par le vaste invi­sible se ser­vant des appa­rences pour faire signe. C'est en cela que le visible, pou­vant alors être per­çu comme une illu­sion, s'oppose au Réel que la parole du poète modi­fie et crée.

"Les terres sen­sibles repro­duisent l'aspect trou­blé du monde et nous sommes obli­gés de croire que les choses ne se renou­vel­le­ront pas".

Le poète voit le lien ténu entre le remugle humain et sa marque sur les pay­sages qu'une sis­mo­gra­phie inté­rieure enre­gistre. Cet état devrait conduire la matière humaine à l'obligation de croire à une cer­taine défaite, voire à une cer­taine mort. Mais une autre parole, une autre sen­si­bi­li­té, sau­vées du désastre par la fidé­li­té aux pou­voirs de l'image, peuvent chan­ger cette obli­ga­tion.

"Une plainte vien­dra éveiller nos engour­dis­se­ments, et nous rap­pe­ler qu'il faut uti­li­ser tous les moyens pour lut­ter et réta­blir un ordre ancien."

Ferme, disions-nous ? De cette fer­me­té là, oui.

Paul Pugnaud est un grand poète. Chaque page de ce livre, lorsque nous le lisons avec l'attention qui lui est due, porte un enri­chis­se­ment mer­veilleux. Le tra­vail mené par le poète est d'excellence. À tra­vers les élé­ments exté­rieurs qui peuplent son envi­ron­ne­ment per­son­nel – lumière, nuit, braise, feu, oiseau, arbre – il des­sine une géo­gra­phie inté­rieure ajus­tée à ses sen­ti­ments, à ses émo­tions, rece­vant, comme chaque être humain sur cette terre, l'esprit ambiant issu du psy­chisme géné­ral de l'espèce humaine, et trans­for­mant toutes ces infor­ma­tions dans l'athanor qu'est sa vie pour affron­ter ces mou­ve­ments de rou­lis, de tem­pêtes, et tendre à l'accalmie du monde.

Le monde, aujourd'hui, s'éloigne des hommes par la faute des hommes. Nous nous sur­pre­nions nous-mêmes, il y a peu, à écou­ter un soir, ren­trant du tra­vail, un merle pos­té sur le faîte d'un toit, offrir son chant varié à qui vou­lait l'entendre. Nous sommes res­tés écou­ter. Surpris par les nuances sub­tiles de sa chan­son. Surpris par ce besoin qui sem­blait vis­cé­ral de sor­tir ce chant ailé pour le don­ner, à qui ? Surpris aus­si de s'attarder ain­si, alors que ce fut jadis une atti­tude cou­tu­mière aux hommes des forêts. Nous nous sur­pre­nions à consta­ter cet éloi­gne­ment que le monde nous impose comme mal­gré nous. Et nous lisons alors ce beau poème de Pugnaud, Fidèle à cet appel, au cœur duquel il dit : "Le chant d'un oiseau t'occupera et tu feras atten­tion à cette voix dont tu croi­ras aisé­ment qu'elle s'adresse à toi."

Pugnaud est un grand poète parce qu'il est un alchi­miste aver­ti, assu­mé.

"Au-delà de chaque geste, au-delà de toute expres­sion de refus, tu t'avances vers cet accueil."

Disparaître, la poé­sie de Paul Pugnaud ? Elle com­mence main­te­nant à modi­fier le monde…

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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