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Jean-Pierre Lemaire

Par |2018-11-21T02:53:35+00:00 1 novembre 2013|Catégories : Blog|

 

Bonjour Jean-Pierre Lemaire. Vous venez de publier un livre de poèmes, Faire place, aux édi­tions Gallimard, dont nous avons ren­du compte dans Recours au Poème
Pouvez-vous nous dire pré­ci­sé­ment la place qu'occupe ce livre arri­vant main­te­nant dans votre œuvre, publié 30 ans après Les Marges du jour, votre pre­mier livre de poé­sie paru alors à La Dogana ?

Si je me sou­viens bien, le che­min de la poé­sie s'est ouvert pour moi pré­ci­sé­ment quand j'ai com­men­cé à "faire place", en renon­çant à enva­hir tout l'espace de l'expression pour être atten­tif à ce que les choses, la terre muette, les hommes inaper­çus dans "Les marges du jour", le "Dieu dehors" avaient à me dire. Dans le der­nier recueil, ce sont les "nou­veaux venus" qui frappent ain­si à la porte.

 

 

Vous pour­sui­vez donc, si je com­prends bien, une poé­sie issue de la contem­pla­tion et du silence, que vous nom­mez "la terre muette". Ce choix d'une parole rare, issue du silence, dia­logue secrè­te­ment avec cette volon­té ini­tiale de "faire place" née à l'origine de votre poé­sie. Ce mou­ve­ment va de l'avant comme en remon­tant le cours de son ini­tia­tion, et vous dites, dans le beau poème "Naissance" de la par­tie inti­tu­lée "Les nou­veaux venus" :

 

Jusqu'à ton arri­vée, un niveau mys­té­rieux
du ciel res­tait fer­mé. Pour ta petite âme,
on a ouvert là-haut une pièce blanche
et l'air est bras­sé à tous les étages
de la Création. Le doux soleil d'automne
brille deux fois plus, même dans les nuages,
et le fil de brume qui liait nos langues
est enfin dis­sous. Nous sommes expo­sés
pour un moment aux souffles de l'Eden :
toutes les pen­sées sortent de nos cœurs
comme si un pivert en frap­pait l'écorce ;
nous deman­dons par­don pour le mal caché
et nous vou­drions être entiè­re­ment visibles
dans le temps qui va de nou­veau vers la vie.

 

Ce poème, à la dia­lec­tique méta­phy­sique, semble trou­ver son point d'ancrage dans la vie concrète, la vie d'un grand-père accueillant sa des­cen­dance. Est-ce là le lieu de votre poé­sie, jamais cou­pée des réa­li­tés quo­ti­diennes comme pour mieux se faire entendre ?

Oui, la vie quo­ti­dienne est en géné­ral le "lieu" de ma poé­sie, non pour faire de celle-ci une col­lec­tion de "choses vues", comme il arrive par­fois, mais parce que la vie quo­ti­dienne est l'occasion d'être sur­pris par la réa­li­té. Si nous enten­dons les ques­tions que celle-ci nous pose, des fenêtres s'ouvriront dans le cou­loir de nos habi­tudes, les ques­tions se relie­ront à notre demande pro­fonde et c'est ce lien qui est à la source des images, des accords d'un poème.

 

La réa­li­té pose des ques­tions à notre demande pro­fonde. Pouvez-vous éclai­rer cette ques­tion de "demande pro­fonde" ?

Par "demande pro­fonde", j'entends le désir obs­cur qui fait que, dans les ren­contres quo­ti­diennes, cer­taines "nous parlent", parce qu'elles ont un rap­port (sou­vent obs­cur lui-même) avec ce désir qui nous habite. Ainsi, quand Umberto Saba, s'adressant au Café Tergeste (à Trieste), dit qu'il récon­ci­lie tard, auprès de son billard, l'Italien et le Slave, sa vision s'approfondit peut-être en répon­dant à un besoin de fra­ter­ni­té, que le poète exprime ailleurs. Il est d'autant plus émou­vant ici qu'il appa­raît tra­duit par un détail concret : les simples choses deviennent alors des signes.

 

On peut lire dans les simples choses des signes. Ces signes forment un lien avec notre pro­fon­deur, ce lien "qui est à la source des images, des accords d'un poème". Le rôle du poète est-il de choi­sir entre les images qu'il entend pour les bien­faits du monde ?

Je ne suis pas sûr que le poète puisse "choi­sir" entre les images. L'amorce de celles-ci est tou­jours don­née, et on a rare­ment l'embarras du choix… Bien sûr, on doit par­fois écar­ter l'une ou l'autre quand elles ne s'accordent pas avec les images voi­sines, quand elles ne sont pas dans la tona­li­té géné­rale, etc… Mais une image ne vient pas iso­lé­ment : elle est por­tée par le mou­ve­ment pro­fond du poème ; c'est ce mou­ve­ment qui garde les unes et éli­mine celles qui s'écartent de sa tra­jec­toire.

 

 

Par quoi est ins­pi­rée votre poé­sie, et avec quelles fra­ter­ni­tés poé­tiques, (je pense ici aux autres poètes), contem­po­raines ou pas­sées, dia­logue-t-elle ?

Il me semble que ma poé­sie est ins­pi­rée par les ques­tions que me pose la vie, quand une ren­contre, une évé­ne­ment, un sou­ve­nir par­fois, viennent rejoindre une orien­ta­tion pro­fonde, une attente de sens que je ne sau­rais for­mu­ler abs­trai­te­ment, mais qui prennent forme au contact des lieux, des per­sonnes, des mots trou­vés sur mon che­min. La mesure du vers aide à les réunir pour en faire un poème. Mes maîtres en ce domaine ont été des poètes étran­gers : Pasternak, Saba, Holan, Pilinski, Ritsos, Luzi… Ils nous mettent en contact direct avec la vie qui les inter­roge, alors que chez nous, les ques­tions qu'elle pose sont sou­vent "média­ti­sées" par une réflexion anté­rieure, une œuvre d'art, une réfé­rence lit­té­raire… Non que celles-ci soient à reje­ter (le mythe en par­ti­cu­lier est un outil puis­sant d'intégration du sens), mais j'aime que le pre­mier contact soit "brut".

 

Votre poé­sie sui­vrait donc un mou­ve­ment d'incarnation, une incar­na­tion du lan­gage, jamais cou­pée des hommes ni de la terre ?

Oui. Ma poé­sie tâche en effet de suivre ce mou­ve­ment d'incarnation qui per­met au lec­teur d'habiter le poème comme un corps ou une mai­son.

 

Merci Jean-Pierre Lemaire.

 

Propos recueillis par Gwen Garnier-Duguy

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

Jean-Pierre Lemaire

Par |2018-11-21T02:53:35+00:00 9 septembre 2012|Catégories : Blog|

     Jean-Pierre Lemaire, né en 1948, enseigne les lettres au lycée Henri IV et à Sainte-Marie de Neuilly. Après une enfance dans le Nord de la France, il s’installe en région pari­sienne avec sa famille. Il com­mence à publier de la poé­sie dans les années 80, avec le sou­tien de Jean Grosjean et Philippe Jaccottet. Il a fait paraître à ce jour huit recueils de poèmes, prin­ci­pa­le­ment chez Gallimard, et un essai sur la poé­sie. Il a reçu en 1999 le Grand Prix de poé­sie de l’Académie fran­çaise.

     Derniers titres parus : L’Intérieur du monde (Cheyne, 2002) ; Figure humaine (Gallimard, 2008) ; Marcher dans la neige, un par­cours en poé­sie (Bayard, 2008).

     A paraître en 2013 : Bernadette Soubirous, la plus secrète des saintes (L’Age d’Homme) ; Faire place (Gallimard).

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