Jean-Pierre Lemaire

Par | 1 novembre 2013|Catégories : Blog|

 

Bon­jour Jean-Pierre Lemaire. Vous venez de pub­li­er un livre de poèmes, Faire place, aux édi­tions Gal­li­mard, dont nous avons ren­du compte dans Recours au Poème
Pou­vez-vous nous dire pré­cisé­ment la place qu’oc­cupe ce livre arrivant main­tenant dans votre œuvre, pub­lié 30 ans après Les Marges du jour, votre pre­mier livre de poésie paru alors à La Dogana ?

Si je me sou­viens bien, le chemin de la poésie s’est ouvert pour moi pré­cisé­ment quand j’ai com­mencé à “faire place”, en renonçant à envahir tout l’e­space de l’ex­pres­sion pour être atten­tif à ce que les choses, la terre muette, les hommes inaperçus dans “Les marges du jour”, le “Dieu dehors” avaient à me dire. Dans le dernier recueil, ce sont les “nou­veaux venus” qui frap­pent ain­si à la porte.

 

 

Vous pour­suiv­ez donc, si je com­prends bien, une poésie issue de la con­tem­pla­tion et du silence, que vous nom­mez “la terre muette”. Ce choix d’une parole rare, issue du silence, dia­logue secrète­ment avec cette volon­té ini­tiale de “faire place” née à l’o­rig­ine de votre poésie. Ce mou­ve­ment va de l’a­vant comme en remon­tant le cours de son ini­ti­a­tion, et vous dites, dans le beau poème “Nais­sance” de la par­tie inti­t­ulée “Les nou­veaux venus” : 

 

Jusqu’à ton arrivée, un niveau mystérieux
du ciel restait fer­mé. Pour ta petite âme,
on a ouvert là-haut une pièce blanche
et l’air est brassé à tous les étages
de la Créa­tion. Le doux soleil d’automne
brille deux fois plus, même dans les nuages,
et le fil de brume qui liait nos langues
est enfin dis­sous. Nous sommes exposés
pour un moment aux souf­fles de l’Eden :
toutes les pen­sées sor­tent de nos cœurs
comme si un pivert en frap­pait l’écorce ;
nous deman­dons par­don pour le mal caché
et nous voudri­ons être entière­ment visibles
dans le temps qui va de nou­veau vers la vie.

 

Ce poème, à la dialec­tique méta­physique, sem­ble trou­ver son point d’an­crage dans la vie con­crète, la vie d’un grand-père accueil­lant sa descen­dance. Est-ce là le lieu de votre poésie, jamais coupée des réal­ités quo­ti­di­ennes comme pour mieux se faire entendre ?

Oui, la vie quo­ti­di­enne est en général le “lieu” de ma poésie, non pour faire de celle-ci une col­lec­tion de “choses vues”, comme il arrive par­fois, mais parce que la vie quo­ti­di­enne est l’oc­ca­sion d’être sur­pris par la réal­ité. Si nous enten­dons les ques­tions que celle-ci nous pose, des fenêtres s’ou­vriront dans le couloir de nos habi­tudes, les ques­tions se relieront à notre demande pro­fonde et c’est ce lien qui est à la source des images, des accords d’un poème.

 

La réal­ité pose des ques­tions à notre demande pro­fonde. Pou­vez-vous éclair­er cette ques­tion de “demande profonde” ?

Par “demande pro­fonde”, j’en­tends le désir obscur qui fait que, dans les ren­con­tres quo­ti­di­ennes, cer­taines “nous par­lent”, parce qu’elles ont un rap­port (sou­vent obscur lui-même) avec ce désir qui nous habite. Ain­si, quand Umber­to Saba, s’adres­sant au Café Tergeste (à Tri­este), dit qu’il réc­on­cilie tard, auprès de son bil­lard, l’I­tal­ien et le Slave, sa vision s’ap­pro­fon­dit peut-être en répon­dant à un besoin de fra­ter­nité, que le poète exprime ailleurs. Il est d’au­tant plus émou­vant ici qu’il appa­raît traduit par un détail con­cret : les sim­ples choses devi­en­nent alors des signes.

 

On peut lire dans les sim­ples choses des signes. Ces signes for­ment un lien avec notre pro­fondeur, ce lien “qui est à la source des images, des accords d’un poème”. Le rôle du poète est-il de choisir entre les images qu’il entend pour les bien­faits du monde ?

Je ne suis pas sûr que le poète puisse “choisir” entre les images. L’amorce de celles-ci est tou­jours don­née, et on a rarement l’embarras du choix… Bien sûr, on doit par­fois écarter l’une ou l’autre quand elles ne s’ac­cor­dent pas avec les images voisines, quand elles ne sont pas dans la tonal­ité générale, etc… Mais une image ne vient pas isolé­ment : elle est portée par le mou­ve­ment pro­fond du poème ; c’est ce mou­ve­ment qui garde les unes et élim­ine celles qui s’é­car­tent de sa trajectoire.

 

 

Par quoi est inspirée votre poésie, et avec quelles fra­ter­nités poé­tiques, (je pense ici aux autres poètes), con­tem­po­raines ou passées, dialogue-t-elle ?

Il me sem­ble que ma poésie est inspirée par les ques­tions que me pose la vie, quand une ren­con­tre, une événe­ment, un sou­venir par­fois, vien­nent rejoin­dre une ori­en­ta­tion pro­fonde, une attente de sens que je ne saurais for­muler abstraite­ment, mais qui pren­nent forme au con­tact des lieux, des per­son­nes, des mots trou­vés sur mon chemin. La mesure du vers aide à les réu­nir pour en faire un poème. Mes maîtres en ce domaine ont été des poètes étrangers : Paster­nak, Saba, Holan, Pilin­s­ki, Rit­sos, Luzi… Ils nous met­tent en con­tact direct avec la vie qui les inter­roge, alors que chez nous, les ques­tions qu’elle pose sont sou­vent “médi­atisées” par une réflex­ion antérieure, une œuvre d’art, une référence lit­téraire… Non que celles-ci soient à rejeter (le mythe en par­ti­c­uli­er est un out­il puis­sant d’in­té­gra­tion du sens), mais j’aime que le pre­mier con­tact soit “brut”.

 

Votre poésie suiv­rait donc un mou­ve­ment d’in­car­na­tion, une incar­na­tion du lan­gage, jamais coupée des hommes ni de la terre ?

Oui. Ma poésie tâche en effet de suiv­re ce mou­ve­ment d’in­car­na­tion qui per­met au lecteur d’habiter le poème comme un corps ou une maison.

 

Mer­ci Jean-Pierre Lemaire.

 

Pro­pos recueil­lis par Gwen Garnier-Duguy

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Gar­nier-Duguy pub­lie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réal­isme, Supérieur Incon­nu, à laque­lle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ticipe au col­loque con­sacré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’ab­sence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Rober­to Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’At­lan­tique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Cor­levour, pré­facé par Pas­cal Boulanger.
2015 : “La nuit phoenix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabé­tique d’au­jour­d’hui” édi­tions L’Ate­lier du Grand Tétras, dans la Col­lec­tion Glyphes, avec une cou­ver­ture de Rober­to Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Bau­mi­er le mag­a­zine en ligne Recours au poème, exclu­sive­ment con­sacré à la poésie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bor­des, édi­tions Gal­li­mard, col­lec­tion Poésie/Gallimard, 2015.

Jean-Pierre Lemaire

Par | 9 septembre 2012|Catégories : Blog|

     Jean-Pierre Lemaire, né en 1948, enseigne les let­tres au lycée Hen­ri IV et à Sainte-Marie de Neuil­ly. Après une enfance dans le Nord de la France, il s’installe en région parisi­enne avec sa famille. Il com­mence à pub­li­er de la poésie dans les années 80, avec le sou­tien de Jean Gros­jean et Philippe Jac­cot­tet. Il a fait paraître à ce jour huit recueils de poèmes, prin­ci­pale­ment chez Gal­li­mard, et un essai sur la poésie. Il a reçu en 1999 le Grand Prix de poésie de l’Académie française.

     Derniers titres parus : L’Intérieur du monde (Cheyne, 2002) ; Fig­ure humaine (Gal­li­mard, 2008) ; Marcher dans la neige, un par­cours en poésie (Bayard, 2008).

     A paraître en 2013 : Bernadette Soubirous, la plus secrète des saintes (L’Age d’Homme) ; Faire place (Gal­li­mard).

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