JEAN-LUC MAXENCE

Par | 29 décembre 2013|Catégories : Blog|

 

Jean-Luc Max­ence bon­jour, mer­ci d’ac­cepter cet entre­tien pour Recours au Poème. Vous êtes poète, vous êtes édi­teur de poésie, dirigeant, avec Dan­ny-Marc Le Nou­v­el Athanor, vous êtes écrivain et vous dirigez égale­ment la revue Les cahiers du sens. Pou­vez-vous nous racon­ter votre his­toire poé­tique ? Com­ment le poème a pris la place qu’il occupe dans votre vie. 

Mon his­toire poé­tique est celle d’un par­cours en ligne brisée, qui, cepen­dant, depuis plusieurs décen­nies, va vers une même direc­tion d’ensem­ble : dire l’indi­ci­ble, quêter l’in­vis­i­ble et chercher au fil de ma marche de vie, le sens du monde (dans l’athanor du con­scient et de l’in­con­scient). Tout a com­mencé à l’âge de dix ans quand j’ai per­du mon père (le philosophe Jean-Pierre Max­ence) et que j’ai écrit un poème d’en­fant pour exprimer douleur et manque et révolte. Le jour­nal “Les Écoutes” a pub­lié ce poème et mon aven­ture en domaine d’écri­t­ure a pu com­mencer. La poésie est devenu au fil du temps, et de ses ren­con­tres humaines, mon mode d’ex­pres­sion priv­ilégié non point pour me mon­tr­er à autrui mais pour mieux “me voir” comme dis­ait volon­tiers mon vieux cama­rade Luc Béri­mont. Scribe trop oublié.

 

Votre obser­va­toire de revuiste et d’édi­teur vous place dans une sit­u­a­tion idéale pour par­ler de la sit­u­a­tion poé­tique actuelle. Au 19e siè­cle, un homme qui se déclarait poète pou­vait être admiré par la société et désiré par les femmes. Aujour­d’hui, on a davan­tage l’im­pres­sion que se réclamer de la poésie agit comme un répul­sif puis­sant. Ce change­ment d’im­age est-il réel ? A‑t-il été orchestré par les temps mod­ernes ? Que traduit-il de la sit­u­a­tion poli­tique réelle ? 

Je n’i­rai pas jusqu’à dire comme vous que la poésie agit comme un répul­sif puis­sant, mais presque ! Je ne suis même pas cer­tain non plus que le change­ment de l’im­age du poète soit défini­tif. Pour l’ap­préhen­der il faut sans doute penser en terme d’évo­lu­tion per­ma­nente, le passé comme tou­jours ser­vant de loupe de com­préhen­sion du présent et d’in­tu­ition du futur. Le poète est demeuré “la mau­vaise con­science de son temps” et c’est tant mieux pour son temps ! La poésie me sem­ble sou­vent la secrète musique de l’âme, la clef der­rière l’ap­parence des choses et des Hommes, un long proces­sus d’in­di­vid­u­a­tion sem­blable sou­vent à ce qu’en­tendait par là un Carl-Gus­tav Jung par exem­ple.  Trop d’ ”ismes” en poésie ont sou­vent étouf­fé la spon­tanéité et l’élan créatif véri­ta­ble. En ce début de siè­cle, avec inter­net, les réseaux soci­aux (le sont-ils tou­jours “soci­aux ?), Twit­ter and so on, tout sem­ble avoir été boulever­sé, les trans­met­teurs de la poésie (Guten­berg, notam­ment), ne sont plus exclu­sive­ment les mêmes qu’au siè­cle dernier. C’est un saut ver­tig­ineux, pas­sion­nant,  dans l’in­con­nu. Les idéolo­gies se heur­tent, la suff­i­sance des idéo­logues a tué les “voy­ants” (hommes en avance habités de pre­science ) et les “libérés” du dedans. La poésie ne se cherche plus, elle rede­vient audi­ble et effi­cace, une cer­taine poésie scru­tant la psy­cholo­gie des pro­fondeurs et la part religieuse de l’humanité.

 

Votre revue, Les cahiers du Sens, a pub­lié la grande majorité des paroles poé­tiques qui comptent dans notre époque. Si vous deviez faire une syn­thèse, ou don­ner une image de la poésie con­tem­po­raine, à quoi ressemblerait-elle ? 

La poésie de ce début de siè­cle ressem­ble à une immense tapis­serie brûlante, belle et con­tra­dic­toire, cap­tant dans ses doigts d’araignée incon­sciente tout le drame humain éter­nel dans sa diver­sité. Mon ouvrage “Au tour­nant du siè­cle” (à paraître en mars 2014 chez Seghers) est un essai dés­espéré cher­chant à jeter un regard cri­tique sur tout cela !

 

Ques­tion dif­fi­cile et déli­cate, que je pose régulière­ment aux poètes qui acceptent ces con­ver­sa­tions avec moi : quel est le rôle du poème aujour­d’hui dans le monde ? 

Le poème, aujour­d’hui, est un pain de dyna­mite jeté dans les dor­toirs des con­tents d’eux-mêmes. Le rôle du poème est d’ou­vrir toutes les ques­tions méta­physiques les plus inat­ten­dues, de les affich­er partout, et d’ex­iger ain­si une amélio­ra­tion générale des con­di­tions de vie de l’humanité.

 

Ques­tion sub­séquente, encore plus ardue, mais cela devrait être aisé pour un homme qui a nom­mé sa revue Les Cahiers du Sens, et ses édi­tions Le Nou­v­el Athanor : com­ment qual­i­fieriez-vous votre pro­pre œuvre poé­tique dans l’émer­gence de la poésie contemporaine ? 

Quand j’avais vingt ans à peine, j’avais établi le plan d’un jour­nal de poésie que j’avais bap­tisé “L’a­n­ar­chiste chré­tien” ! De l’a­n­ar­chiste, il est resté mon besoin de tout bous­culer pour com­bat­tre l’opac­ité des vit­res des fenêtres qui sont les leur­res des familles humaines. Du chré­tien, il m’est resté le besoin absolu de prier, je ne sais trop qui, hélas, et le sou­venir d’une parole de l’É­vangile affir­mant que le Christ n’est pas venu apporter la Paix, mais l’Épée. Mon œuvre poé­tique, si œuvre il y a, se souhaite aus­si éloignée de l’hu­mil­ité des mou­tons à genoux devant des cer­ti­tudes dog­ma­tiques que des hédon­istes ennuyeux comme des déserts sans nomades.

 

Maçon­ner­ie, Psy­ch­analyse, Alchimie, Chris­tian­isme, Poésie : avez-vous réus­si la syn­thèse de toutes ces lignes de force qui, pour beau­coup, sem­blent contradictoires ?

Ce qui réu­nit, de façon con­sciente ou non dans la tête des pro­tag­o­nistes, les démarch­es de la psy­ch­analyse, de la maçon­ner­ie, de l’alchimie, de la quête chré­ti­enne, c’est la soif insa­tiable d’une cer­taine con­jonc­tion des opposés. Je m’ef­force d’être une syn­thèse et non point un syn­crétisme comme me dis­ait sou­vent ma vieille amie Marie-Madeleine Davy dont je ne me suis jamais consolé !

 

 

Recours au Poème con­sid­ère que le retrait de la poésie est une illu­sion. La preuve, notre lec­torat ne cesse de croître de façon expo­nen­tielle, alors qu’au­cun quo­ti­di­en nation­al n’ac­corde le moin­dre intérêt à la poésie, que les libraires con­sta­tent du coup un dés­in­térêt com­mer­cial pour la poésie. La poésie con­tient vis­i­ble­ment quelque chose de dan­gereux, que les pou­voirs suc­ces­sifs récents ten­tent de neu­tralis­er. On a fait du poète un imbé­cile amoureux des fleurs et des oiseaux. Recours au Poème tra­vaille au rétab­lisse­ment de la poésie à la place qui est la sienne : au cœur de l’homme, au cen­tre de l’ac­tion. Qu’est-ce que votre expéri­ence de Jungien aurait à dire sur ce sujet ? 

Oui, je vous rejoins et vous le savez en toute con­science. J’aime la beauté mys­térieuse des fleurs et des oiseaux, mais je m’en fous tout autant, d’une cer­taine manière. C’est l’océan du dedans de l’homme qui me fascine et d’où je tire ma poésie per­son­nelle. Poète d’in­spi­ra­tion jungi­en­ne ? Je rêve d’être un jour recon­nu comme tel. Alors, je n’au­rai peut-être pas don­né ma vie pour quelques prunes “écologiques” !

 

Pou­vez-vous nous par­ler de vos admi­ra­tions poé­tiques, de vos influ­ences et de vos poèmes compagnons ? 

J’aime d’ad­mi­ra­tion, pêle-mêle, Claudel et Aragon, pour l’u­ni­ver­sal­ité des grandes orgues qu’ils por­tent sans cesse dans les poumons  quand ils lais­sent der­rière eux leurs cer­ti­tudes d’é­cole. J’ap­pré­cie  Pierre-Jean Jou­ve pour les infinies et sub­tiles nuances mys­tiques de son œuvre, Jean Gros­jean pour les insin­u­a­tions divines que lui inspire la moin­dre brise. Je lis encore Franck Venaille pour ses révoltes dés­espérées, et André Laude aus­si. Je me sou­viens avec pas­sion de  Ghis­laine Amon (Raphaële George) pour sa furie  fémi­nine et révoltée, jamais “fab­ri­cotée”. Je reste fidèle à presque tous les poètes que j’ai édité au moins deux fois (plus d’une cen­taine !) parce que, comme l’écrit Jou­ve quelque part, “ils com­bat­tent  aux fron­tières de l’in­tim­ité et de l’avenir”. Quant à mes poèmes amis de la mémoire et de ma des­tinée, ce sont ceux qui me met­tent la con­science à vif, en quelque sorte, qui m’aident à pren­dre con­science du refoulé en moi. Ceux qui dis­ent la fragilité de l’Homme. Et la grandeur de la tran­scen­dance. “Les Pâques à New-York” de Blaise Cen­drars. “Garder le mort” de Jean-Louis Gio­van­noni. L’ensem­ble du recueil ! 

 

Vous avez con­sacré une très belle étude au poète mag­nifique Jean Gros­jean. Il me sem­ble que Gros­jean a com­posé une œuvre poé­tique absol­u­ment icon­o­claste, dans une dis­cré­tion absolue. Le nihilisme spec­tac­u­laire a ten­té de faire croire qu’il fal­lait être tapageur et vul­gaire pour être rebelle, signe d’élec­tion du poète d’ex­cel­lence mis­ant sur un avant-gardisme par déf­i­ni­tion inex­is­tant. Com­ment voyez-vous ce jeu de dupe, d’une part, et où plac­eriez-vous la dimen­sion icon­o­claste de la parole de Grosjean ?

Garder sans relâche une “dimen­sion icon­o­claste dans une dis­cré­tion absolue” comme a su le faire Jean Gros­jean durant toute sa vie (j’ai beau­coup aimé écrire “son” Poète d’au­jour­d’hui” chez Seghers) me sem­ble excep­tion­nel dans la poésie con­tem­po­raine française de ces dernières années. Être rebelle sans être gueu­lard, révo­lu­tion­naire sans code révo­lu­tion­naire, clas­sique sans le vouloir par­fois, mod­erne sans y penser, à la mode sans le faire exprès, inven­teur comme en pas­sant, rassem­bleur sans ser­mon, voici mes utopies, mes obses­sions, ce qui fait ma sec­onde nature.

 

Vous avez dirigé une antholo­gie de la poésie mys­tique, ain­si qu’une antholo­gie de la prière con­tem­po­raine. Est-ce là un acte de provo­ca­tion sal­va­trice de votre part ?

J’ai en effet dirigé une antholo­gie de poésie mys­tique parue aux Press­es de la Renais­sance, en 1999,  une antholo­gie de prières d’au­jour­d’hui chez le même édi­teur, au début de ce siè­cle, “L’Athanor des poètes, 1991–2011”, avec mon épouse Dan­ny-Marc, sous la mar­que du Nou­v­el Athanor. “Rassem­bler ce qui est épars” s’avère pour moi un réflexe vital, autant dire une thérapeu­tique ! Je rêve, sur ce plan, d’être un suc­cesseur de Jean Rous­selot, de Serge Brindeau, de Bernard Del­vaille,  de Robert Sabati­er, d’Alain Bosquet même,   en moins caté­gorique toute­fois.  Le pub­lic jugera. Le pub­lic et le temps également.

 

Mer­ci Jean-Luc Maxence

 

Pro­pos recueil­lis par Gwen Garnier-Duguy

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Gar­nier-Duguy pub­lie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réal­isme, Supérieur Incon­nu, à laque­lle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ticipe au col­loque con­sacré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’ab­sence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Rober­to Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’At­lan­tique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Cor­levour, pré­facé par Pas­cal Boulanger.
2015 : “La nuit phoenix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabé­tique d’au­jour­d’hui” édi­tions L’Ate­lier du Grand Tétras, dans la Col­lec­tion Glyphes, avec une cou­ver­ture de Rober­to Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Bau­mi­er le mag­a­zine en ligne Recours au poème, exclu­sive­ment con­sacré à la poésie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bor­des, édi­tions Gal­li­mard, col­lec­tion Poésie/Gallimard, 2015.

Jean-Luc Maxence

Par | 25 octobre 2012|Catégories : Blog|

Jean-Luc Max­ence, né en 1946, est un poète, écrivain et édi­teur français. Son activ­ité édi­to­ri­ale à la mai­son Nou­v­el Athanor qu’il dirige avec Dan­ny-Marc est ori­en­tée vers la défense de la poésie con­tem­po­raine. Adossée aux édi­tions Nou­v­el Athanor, la revue Les Cahiers du Sens. Il a pub­lié plusieurs recueils de poésie.
Dernier recueil paru : “Soleils au poing”, pré­face P. Del­bourg, éd. Le Cas­tor Astral, 2011

http://lenouvelathanor.com/

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