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JEAN-LUC MAXENCE

Par | 2018-06-19T19:45:03+00:00 29 décembre 2013|Catégories : Blog|

 

Jean-Luc Maxence bon­jour, mer­ci d'accepter cet entre­tien pour Recours au Poème. Vous êtes poète, vous êtes édi­teur de poé­sie, diri­geant, avec Danny-Marc Le Nouvel Athanor, vous êtes écri­vain et vous diri­gez éga­le­ment la revue Les cahiers du sens. Pouvez-vous nous racon­ter votre his­toire poé­tique ? Comment le poème a pris la place qu'il occupe dans votre vie.

Mon his­toire poé­tique est celle d'un par­cours en ligne bri­sée, qui, cepen­dant, depuis plu­sieurs décen­nies, va vers une même direc­tion d'ensemble : dire l'indicible, quê­ter l'invisible et cher­cher au fil de ma marche de vie, le sens du monde (dans l'athanor du conscient et de l'inconscient). Tout a com­men­cé à l'âge de dix ans quand j'ai per­du mon père (le phi­lo­sophe Jean-Pierre Maxence) et que j'ai écrit un poème d'enfant pour expri­mer dou­leur et manque et révolte. Le jour­nal "Les Écoutes" a publié ce poème et mon aven­ture en domaine d'écriture a pu com­men­cer. La poé­sie est deve­nu au fil du temps, et de ses ren­contres humaines, mon mode d'expression pri­vi­lé­gié non point pour me mon­trer à autrui mais pour mieux "me voir" comme disait volon­tiers mon vieux cama­rade Luc Bérimont. Scribe trop oublié.

 

Votre obser­va­toire de revuiste et d'éditeur vous place dans une situa­tion idéale pour par­ler de la situa­tion poé­tique actuelle. Au 19e siècle, un homme qui se décla­rait poète pou­vait être admi­ré par la socié­té et dési­ré par les femmes. Aujourd'hui, on a davan­tage l'impression que se récla­mer de la poé­sie agit comme un répul­sif puis­sant. Ce chan­ge­ment d'image est-il réel ? A-t-il été orches­tré par les temps modernes ? Que tra­duit-il de la situa­tion poli­tique réelle ?

Je n'irai pas jusqu'à dire comme vous que la poé­sie agit comme un répul­sif puis­sant, mais presque ! Je ne suis même pas cer­tain non plus que le chan­ge­ment de l'image du poète soit défi­ni­tif. Pour l'appréhender il faut sans doute pen­ser en terme d'évolution per­ma­nente, le pas­sé comme tou­jours ser­vant de loupe de com­pré­hen­sion du pré­sent et d'intuition du futur. Le poète est demeu­ré "la mau­vaise conscience de son temps" et c'est tant mieux pour son temps ! La poé­sie me semble sou­vent la secrète musique de l'âme, la clef der­rière l'apparence des choses et des Hommes, un long pro­ces­sus d'individuation sem­blable sou­vent à ce qu'entendait par là un Carl-Gustav Jung par exemple.  Trop d'"ismes" en poé­sie ont sou­vent étouf­fé la spon­ta­néi­té et l'élan créa­tif véri­table. En ce début de siècle, avec inter­net, les réseaux sociaux (le sont-ils tou­jours "sociaux ?), Twitter and so on, tout semble avoir été bou­le­ver­sé, les trans­met­teurs de la poé­sie (Gutenberg, notam­ment), ne sont plus exclu­si­ve­ment les mêmes qu'au siècle der­nier. C'est un saut ver­ti­gi­neux, pas­sion­nant,  dans l'inconnu. Les idéo­lo­gies se heurtent, la suf­fi­sance des idéo­logues a tué les "voyants" (hommes en avance habi­tés de pres­cience ) et les "libé­rés" du dedans. La poé­sie ne se cherche plus, elle rede­vient audible et effi­cace, une cer­taine poé­sie scru­tant la psy­cho­lo­gie des pro­fon­deurs et la part reli­gieuse de l'humanité.

 

Votre revue, Les cahiers du Sens, a publié la grande majo­ri­té des paroles poé­tiques qui comptent dans notre époque. Si vous deviez faire une syn­thèse, ou don­ner une image de la poé­sie contem­po­raine, à quoi res­sem­ble­rait-elle ?

La poé­sie de ce début de siècle res­semble à une immense tapis­se­rie brû­lante, belle et contra­dic­toire, cap­tant dans ses doigts d'araignée incons­ciente tout le drame humain éter­nel dans sa diver­si­té. Mon ouvrage "Au tour­nant du siècle" (à paraître en mars 2014 chez Seghers) est un essai déses­pé­ré cher­chant à jeter un regard cri­tique sur tout cela !

 

Question dif­fi­cile et déli­cate, que je pose régu­liè­re­ment aux poètes qui acceptent ces conver­sa­tions avec moi : quel est le rôle du poème aujourd'hui dans le monde ?

Le poème, aujourd'hui, est un pain de dyna­mite jeté dans les dor­toirs des contents d'eux-mêmes. Le rôle du poème est d'ouvrir toutes les ques­tions méta­phy­siques les plus inat­ten­dues, de les affi­cher par­tout, et d'exiger ain­si une amé­lio­ra­tion géné­rale des condi­tions de vie de l'humanité.

 

Question sub­sé­quente, encore plus ardue, mais cela devrait être aisé pour un homme qui a nom­mé sa revue Les Cahiers du Sens, et ses édi­tions Le Nouvel Athanor : com­ment qua­li­fie­riez-vous votre propre œuvre poé­tique dans l'émergence de la poé­sie contem­po­raine ?

Quand j'avais vingt ans à peine, j'avais éta­bli le plan d'un jour­nal de poé­sie que j'avais bap­ti­sé "L'anarchiste chré­tien" ! De l'anarchiste, il est res­té mon besoin de tout bous­cu­ler pour com­battre l'opacité des vitres des fenêtres qui sont les leurres des familles humaines. Du chré­tien, il m'est res­té le besoin abso­lu de prier, je ne sais trop qui, hélas, et le sou­ve­nir d'une parole de l'Évangile affir­mant que le Christ n'est pas venu appor­ter la Paix, mais l'Épée. Mon œuvre poé­tique, si œuvre il y a, se sou­haite aus­si éloi­gnée de l'humilité des mou­tons à genoux devant des cer­ti­tudes dog­ma­tiques que des hédo­nistes ennuyeux comme des déserts sans nomades.

 

Maçonnerie, Psychanalyse, Alchimie, Christianisme, Poésie : avez-vous réus­si la syn­thèse de toutes ces lignes de force qui, pour beau­coup, semblent contra­dic­toires ?

Ce qui réunit, de façon consciente ou non dans la tête des pro­ta­go­nistes, les démarches de la psy­cha­na­lyse, de la maçon­ne­rie, de l'alchimie, de la quête chré­tienne, c'est la soif insa­tiable d'une cer­taine conjonc­tion des oppo­sés. Je m'efforce d'être une syn­thèse et non point un syn­cré­tisme comme me disait sou­vent ma vieille amie Marie-Madeleine Davy dont je ne me suis jamais conso­lé !

 

 

Recours au Poème consi­dère que le retrait de la poé­sie est une illu­sion. La preuve, notre lec­to­rat ne cesse de croître de façon expo­nen­tielle, alors qu'aucun quo­ti­dien natio­nal n'accorde le moindre inté­rêt à la poé­sie, que les libraires constatent du coup un dés­in­té­rêt com­mer­cial pour la poé­sie. La poé­sie contient visi­ble­ment quelque chose de dan­ge­reux, que les pou­voirs suc­ces­sifs récents tentent de neu­tra­li­ser. On a fait du poète un imbé­cile amou­reux des fleurs et des oiseaux. Recours au Poème tra­vaille au réta­blis­se­ment de la poé­sie à la place qui est la sienne : au cœur de l'homme, au centre de l'action. Qu'est-ce que votre expé­rience de Jungien aurait à dire sur ce sujet ?

Oui, je vous rejoins et vous le savez en toute conscience. J'aime la beau­té mys­té­rieuse des fleurs et des oiseaux, mais je m'en fous tout autant, d'une cer­taine manière. C'est l'océan du dedans de l'homme qui me fas­cine et d'où je tire ma poé­sie per­son­nelle. Poète d'inspiration jun­gienne ? Je rêve d'être un jour recon­nu comme tel. Alors, je n'aurai peut-être pas don­né ma vie pour quelques prunes "éco­lo­giques" !

 

Pouvez-vous nous par­ler de vos admi­ra­tions poé­tiques, de vos influences et de vos poèmes com­pa­gnons ?

J'aime d'admiration, pêle-mêle, Claudel et Aragon, pour l'universalité des grandes orgues qu'ils portent sans cesse dans les pou­mons  quand ils laissent der­rière eux leurs cer­ti­tudes d'école. J'apprécie  Pierre-Jean Jouve pour les infi­nies et sub­tiles nuances mys­tiques de son œuvre, Jean Grosjean pour les insi­nua­tions divines que lui ins­pire la moindre brise. Je lis encore Franck Venaille pour ses révoltes déses­pé­rées, et André Laude aus­si. Je me sou­viens avec pas­sion de  Ghislaine Amon (Raphaële George) pour sa furie  fémi­nine et révol­tée, jamais "fabri­co­tée". Je reste fidèle à presque tous les poètes que j'ai édi­té au moins deux fois (plus d'une cen­taine !) parce que, comme l'écrit Jouve quelque part, "ils com­battent  aux fron­tières de l'intimité et de l'avenir". Quant à mes poèmes amis de la mémoire et de ma des­ti­née, ce sont ceux qui me mettent la conscience à vif, en quelque sorte, qui m'aident à prendre conscience du refou­lé en moi. Ceux qui disent la fra­gi­li­té de l'Homme. Et la gran­deur de la trans­cen­dance. "Les Pâques à New-York" de Blaise Cendrars. "Garder le mort" de Jean-Louis Giovannoni. L'ensemble du recueil !  

 

Vous avez consa­cré une très belle étude au poète magni­fique Jean Grosjean. Il me semble que Grosjean a com­po­sé une œuvre poé­tique abso­lu­ment ico­no­claste, dans une dis­cré­tion abso­lue. Le nihi­lisme spec­ta­cu­laire a ten­té de faire croire qu'il fal­lait être tapa­geur et vul­gaire pour être rebelle, signe d'élection du poète d'excellence misant sur un avant-gar­disme par défi­ni­tion inexis­tant. Comment voyez-vous ce jeu de dupe, d'une part, et où pla­ce­riez-vous la dimen­sion ico­no­claste de la parole de Grosjean ?

Garder sans relâche une "dimen­sion ico­no­claste dans une dis­cré­tion abso­lue" comme a su le faire Jean Grosjean durant toute sa vie (j'ai beau­coup aimé écrire "son" Poète d'aujourd'hui" chez Seghers) me semble excep­tion­nel dans la poé­sie contem­po­raine fran­çaise de ces der­nières années. Être rebelle sans être gueu­lard, révo­lu­tion­naire sans code révo­lu­tion­naire, clas­sique sans le vou­loir par­fois, moderne sans y pen­ser, à la mode sans le faire exprès, inven­teur comme en pas­sant, ras­sem­bleur sans ser­mon, voi­ci mes uto­pies, mes obses­sions, ce qui fait ma seconde nature.

 

Vous avez diri­gé une antho­lo­gie de la poé­sie mys­tique, ain­si qu'une antho­lo­gie de la prière contem­po­raine. Est-ce là un acte de pro­vo­ca­tion sal­va­trice de votre part ?

J'ai en effet diri­gé une antho­lo­gie de poé­sie mys­tique parue aux Presses de la Renaissance, en 1999,  une antho­lo­gie de prières d'aujourd'hui chez le même édi­teur, au début de ce siècle, "L'Athanor des poètes, 1991-2011", avec mon épouse Danny-Marc, sous la marque du Nouvel Athanor. "Rassembler ce qui est épars" s'avère pour moi un réflexe vital, autant dire une thé­ra­peu­tique ! Je rêve, sur ce plan, d'être un suc­ces­seur de Jean Rousselot, de Serge Brindeau, de Bernard Delvaille,  de Robert Sabatier, d'Alain Bosquet même,   en moins caté­go­rique tou­te­fois.  Le public juge­ra. Le public et le temps éga­le­ment.

 

Merci Jean-Luc Maxence

 

Propos recueillis par Gwen Garnier-Duguy

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

Jean-Luc Maxence

Par | 2018-06-19T19:45:04+00:00 25 octobre 2012|Catégories : Blog|

Jean-Luc Maxence, né en 1946, est un poète, écri­vain et édi­teur fran­çais. Son acti­vi­té édi­to­riale à la mai­son Nouvel Athanor qu'il dirige avec Danny-Marc est orien­tée vers la défense de la poé­sie contem­po­raine. Adossée aux édi­tions Nouvel Athanor, la revue Les Cahiers du Sens. Il a publié plu­sieurs recueils de poé­sie.
Dernier recueil paru : "Soleils au poing", pré­face P. Delbourg, éd. Le Castor Astral, 2011

http://​lenou​ve​la​tha​nor​.com/

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