> Au commencement des douleurs, de Pascal Boulanger

Au commencement des douleurs, de Pascal Boulanger

Par |2018-08-17T13:22:24+00:00 22 juin 2013|Catégories : Critiques|

 

Le poème, en France, s'est vu à des­sein relé­gué au rang d'une orne­men­ta­tion désuète. L'inconscient col­lec­tif, lorsqu'il pense poète, voit dans son esprit appa­raître une sorte d'errant dés­œu­vré, ou de dan­dy à jabot héri­té de l'imagerie dix-neu­viè­miste. Celui qui a des choses à dire, et dont on consi­dère la parole comme ayant jeu sur le monde, est le roman­cier ou l'essayiste, celui cadrant avec la forme que réclame l'époque mar­chande. On peut relier la parole d'un roman­cier au sérieux, sou­vent sur­joué, d'intellectuel pré­oc­cu­pé, voire habi­té, voire même tor­tu­ré par les pro­blèmes de la cité. L'imaginaire du roman­cier, pour les micros qui se tendent et les cadreurs du petit écran, est mon­té en épingle jusqu'au niveau poli­tique : on y voit la vision d'un pro­phète, les pou­voirs cha­ma­niques ou déca­lés d'une intel­li­gence capable de sai­sir les enjeux du monde contem­po­rain et d'en dres­ser le por­trait par des méta­phores for­cé­ment ima­gées habillant son pro­pos d'une auto­ri­té grave.

Cela est refu­sé aujourd'hui au poète. Reclus dans les cata­combes de l'Histoire immé­diate, et com­po­sant des œuvres sans aucune por­tée com­mer­ciale, il est éton­nant que les chantres de l'authenticité et de la rébel­lion au sys­tème, sous le visage du média­teur en place ser­vant le Simulacre, n'interrogent jamais un poète pour sa part mono­li­thique de véri­té. Car il y a de la véri­té à consa­crer sa vie à la com­po­si­tion d'une œuvre sans en attendre aucune recon­nais­sance ni aucun ren­de­ment finan­cier. Etonnante moder­ni­té, qui joue à se fabri­quer des figures déca­lées en tant qu'elles sont jus­te­ment inter­chan­geables et capable d'être cal­quées à volon­té sur le spec­tacle ambiant. Ce qui se reven­dique du non-confor­misme inté­gral peine à voir qu'il pour­rait nour­rir ses pages et ses écrans en glis­sant son micro dans les cata­combes de notre époque. Vrai modèle de l'arriviste col­la­bo­ra­teur : sa propre image, qu'il modèle à l'image de son fan­tasme d'ersatz de dis­si­dent, se fai­sant pas­ser pour celui qui risque sa vie mais se fil­mant et s'interviewant lui-même en boucle, à l'identique.

Il n'y a pas de fleurs dans Au com­men­ce­ment des dou­leurs. Il n'y a pas de petits oiseaux dans la parole de son auteur, Pascal Boulanger. A moins de consi­dé­rer sa vision poé­tique comme une rose­raie sau­vage essai­mant son pol­len dans les ruches des cœurs avides d'en faire leur miel. Leur miel armé. Leur miel capable de trans­for­mer le for inté­rieur en espace d'amour actif, dépas­sant la pauvre dua­li­té dont sont capables les masses contem­po­raines éri­gées en socié­té vio­lente, cruelle, hor­ri­fique.

Le livre de Pascal Boulanger parle, au fond, du troi­sième terme. Il y a l'homme, il y a la femme, et il y a l'enfant. Il y a le Père, il y a le Fils, et il y a le Saint Esprit. Il y a la socié­té, il y a le crime uni­fi­ca­teur sur lequel se bâtit chaque socié­té, et il y a l'individu re-né de ses cendres pour prendre sur son dos ce crime, le faire sien au nom de l'humilité, le rache­ter pour l'amour du sem­blable qui est aus­si l'amour de Dieu.

C'est cette vio­lence, plus que jamais éta­blis­sant sa loi et ses règles dans nos socié­tés sur­peu­plées, qu'interroge le poète, car, dit-il "Il y a un savoir biblique – et poé­tique – de la vio­lence". Ce crime, si confon­du par l'apparition du Christ, demeure aujourd'hui en cha­cun des indi­vi­dus. Il hante notre incons­cient, passe à l'acte à tra­vers les per­cées scien­ti­fiques, découd la pro­fon­deur humaine par son pro­gramme maté­ria­liste, et plu­tôt que d'être inté­gré par l'individu affron­tant sa part d'ombre pour lui don­ner la chance de la lumière, il entre dans le grand nihi­lisme humain contem­po­rain, qui est la marque de notre enfer et celui que nous répan­dons sur la pla­nète.

Au com­men­ce­ment des dou­leurs tient de l'Apocalypse, mais d'une Apocalypse d'aujourd'hui. Sa musique tra­verse le temps. Nous sommes à l'époque de la Révélation de Jean, et nous sommes dans les villes éclai­rées de nuit par les néons publi­ci­taires. Nous sommes en Grèce dyo­ni­siaque et nous sommes devant les vitrines de nos villes trans­pa­rentes. De quelle Apocalypse nous parle Boulanger ? De celle met­tant en lumière les méca­nismes du res­sen­ti­ment. La poé­sie a ce pou­voir, et le poète en joue pour révé­ler les contours de ce res­sen­ti­ment, dans l'espérance qu'ainsi vu, la conscience pour­ra donc en prendre acte et gagner la san­té.

 

L'égorgement l'éventrement l'encagement
L'emmurement le cru­ci­fie­ment l'enfouissement
L'empalement l'écrasement l'empoisonnement
 

L'écartèlement
 

La pré­ci­pi­ta­tion la trans­fixion la stran­gu­la­tion
La lapi­da­tion la pen­dai­son la déca­pi­ta­tion
 

L'écorchage le décou­page le dépe­çage
Le déchi­que­tage le ratis­sage la grillade
Le sciage le flé­chage le fouet­tage
 

La bas­ton­nade la noyage la fusillade
La chambre à gaz l'injection létale.
 

 

 

         Dis, tu crèves à ron­ger l'os moel­leux ?
         Tu attends encore l'ange d'apocalypse,
                                             (ayant la clé de cet abîme) ?
 

Ce livre tourne autour de trois axes : le pre­mier, inti­tu­lé jus­te­ment Au com­men­ce­ment des dou­leurs, sai­sit l'aptitude au crime de nos socié­tés de main­te­nant dans l'héritage de la vio­lence mil­lé­naire. Le téles­co­page tem­po­rel est rude­ment effi­cace car il rend par les termes la vio­lence syn­taxe pour syn­taxe, comme coup pour coup : le talion du rythme heur­té cari­ca­tu­rant quelque obs­cur slam rend l'effroi des vio­lences anciennes, dans un mou­ve­ment sans fin tra­gi­co-comique par­ti­ci­pant de l'aggravation du mal sur terre, certes, mais sur­tout en l'homme.

Le deuxième axe se nomme De grandes épo­pées, et c'est une cita­tion de De Gaulle qui donne la mesure de la conscience ici en acte : "Il est étrange de vivre consciem­ment la fin d'une civi­li­sa­tion".

 

Le temps humain n'avait plus court.
Nous n'étions plus que de simples maillons
dans la chaîne ali­men­taire des machines,
 

leur chep­tel.
 

A ce poème ini­tial répondent des poèmes à l'inspiration mor­dante : "la foule fon­due dans le tout social /​ le tout à l'égout /​ des urnes citoyennes". Comment ne pas voir dans l'utilisation du mot urne le lieu ou l'on enferme les cendres de la civi­li­sa­tion ?

Un rai d'espérance perce l'obscurité du ciel : "L'axe du monde sur qui /​ les brous­sailles épi­neuses /​ n'avaient pas de prise /​ recueille et déplie nos silences. /​ Sous la voûte d'une abbaye déserte /​ trente pièces d'argent /​ lèchent la pous­sière."

Il faut éga­le­ment invi­ter à lire le poème Saul, dédié à Pierre Oster, poème sublime de haute connais­sance.

Ici, les grandes épo­pées sont une image iro­nique, les pro­jec­tions sociales et pro­gres­sistes sin­geant les héroïsmes anciens à tra­vers les­quels tant d'êtres jouaient leur vie par fer­veur. Cette fer­veur déniée, remi­sée au rang des croyances naïves, ins­crit l'homme dans un espace à deux dimen­sions. Le héros, par défaut aujourd'hui, est celui qui prend conscience des peti­tesses de ces épo­pées du quo­ti­dien.

Et le troi­sième axe de ce livre, ren­dant à l'homme sa pro­fon­deur, se nomme Perfection. C'est un long poème sur le modèle des lita­nies, un poème dédi­ca­toire conju­rant la tié­deur assise sur le monde. Tout y est de ce que condamne la police de la pen­sée, jusqu'à l'emploi de mots inter­dits. Ce poème final est un acte de bra­voure tis­sé de poé­sie, d'Histoire et de poli­tique. Il se dresse tel Saint Georges devant le dra­gon de l'impensable contem­po­rain.

Nul ne pour­ra affir­mer qu'il ne puisse agir, sur un plan invi­sible de l'existence, dans les pro­fon­deurs de l'être, et trans­for­mer la force agres­sive du dra­gon en une belle femme dorée.

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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