> Elie-Charles Flamand, La vigilance domine les hauteurs

Elie-Charles Flamand, La vigilance domine les hauteurs

Par |2018-08-15T15:32:32+00:00 28 juillet 2016|Catégories : Blog|

 

Les poètes, aujourd'hui, sont des êtres de cata­combes. La figure du poète mau­dit, héri­tée du XIXème siècle, semble être un arché­type que la pre­mière moi­tié du XXème siècle, avant la dépré­cia­tion orches­trée par la culture, aura su conju­rer.

Saint John Perse reçut le prix Nobel et sa parole, outre son œuvre obéis­sant à la tra­di­tion des grands chants élé­men­taires, eut l'occasion d'être enten­du lorsqu'il s'exprima dans son dis­cours de récep­tion. Il avait conscience des enjeux atta­chés au poème puisqu'il posa la pro­blé­ma­tique de la coexis­tence de la poé­sie et de la science dans un monde dont le poète pres­sen­tait déjà l'entier acca­pa­re­ment par la per­cée scien­to-maté­ria­liste. Avec lui il y eut Char, Aragon, Eluard ou Claudel dont la pen­sée exis­tait en leur temps et nous est par­ve­nue.

La consé­quence de l'oppression tech­no-scien­ti­fique fut, éloi­gnant l'homme de la Nature, ce phé­no­mène de régres­sion  qui a ins­tal­lé aujourd'hui l'image du poète à la res­sem­blance des des­tins de Rimbaud, de Verlaine, de Baudelaire. A la dif­fé­rence près qu'à cette image s'est ajou­tée la déri­sion que confère la relé­ga­tion dans un temps révo­lu de qui se réclame de la poé­sie. Un arrié­ré dou­blé d'un fan­tasque, c'est ce que l'inconscient col­lec­tif à en tête lorsqu'on dit de quelqu'un "c'est un poète".

Les poètes ne sont plus mau­dits, ils appar­tiennent à un autre temps, et pour l'inconscient col­lec­tif, ils sont des pas­séistes. Donc des inexis­tants face à la règle du pro­grès qui ins­taure la loi dans cette moder­ni­té mal­en­ten­due.

Les poètes appar­tiennent cepen­dant à un autre temps, et ce temps n'est pas un temps pas­sé mais un hors temps conte­nant simul­ta­né­ment tous les temps. Leurs cata­combes sont leurs vies dévo­lues au réel, et non vouées aux appa­rences de ce que la moder­ni­té veut nous faire prendre pour l'unique vrai. Ils se ras­semblent, ces poètes, car ils ont langue com­mune et conversent, par publi­ca­tions inter­po­sées, chez des édi­teurs au mili­tan­tisme dis­cret, sou­cieux de la pré­sence de leur parole.

Ils se réunissent dans des revues et agissent, depuis le lieu vir­tuel qui croit les avoir exclu, pour le main­tien de la ligne du réel.

Recours au Poème appar­tient à cette vision des cata­combes, offrant à tous de prendre connais­sance de cette pen­sée en acte. La poé­sie est essen­tiel­le­ment poli­tique et Recours au Poème un lieu méta poé­tique.

C'est dans cette pers­pec­tive que nous avons la joie de pré­sen­ter la parole mira­cu­leuse d'Elie-Charles Flamand, en son der­nier recueil inti­tu­lé La vigi­lance domine les hau­teurs.

Aucune sang­sue publi­ci­taire ne pour­ra récu­pé­rer la sub­stance de son œuvre et la détour­ner, obéis­sant ain­si au mode opé­ra­toire qui est le propre de la publi­ci­té. Car le poète a su accou­cher d'une parole ô com­bien ver­rouillée aux convoi­tises du monde mar­chand. Elle n'en demeure pas moins active car son secret, lui, déver­rouille une à une les clenches des auto­ma­tismes modernes consis­tant à machi­na­le­ment agir sur nos cer­veaux pour faire de chaque indi­vi­du une per­sonne mani­pu­lée aux inté­rêts de la consom­ma­tion et de la déper­son­na­li­sa­tion.

Elie-Charles Flamand déver­rouille les clenches du cer­veau, per­met­tant ain­si à l'esprit de s'écouler comme une rivière d'argent et d'habiter le crâne.

Trente-deux poèmes à cette main voyante pour mur­mu­rer au monde sa parole affran­chie. Bien-sûr, cette poé­sie ne se donne pas à la pre­mière lec­ture. Mais cette pre­mière lec­ture laisse dans l'être un grand mou­ve­ment de beau­té qui appelle à une rela­tion sou­te­nue. Elle est tout entière don et géné­ro­si­té de cœur, mais la har­diesse des images conquises à l'invisible prennent en compte le fac­teur temps pour que la boîte noire de l'inconscient laisse se déve­lop­per la lumière dans la conscience agie.

Langue rare, haute ins­pi­ra­tion, cou­rage des images font le pou­voir de cette poé­sie.

Les lignes de force de ce recueil dansent entre une aspi­ra­tion hau­tu­rière, la mise en image vir­tuose des émo­tions sur la plu­part des­quelles le com­mun des mor­tels ne sau­rait mettre de mots, la consi­dé­ra­tion des évé­ne­ments inté­rieurs qui agissent en géné­ral en l'homme sans qu'il s'en aper­çoive, et le rap­port entre les mou­ve­ments musi­caux et la réa­li­té ascen­dante de l'être mal­gré les appa­rences contra­dic­toires que laisse entendre la vieillesse avec la déré­lic­tion du corps. Tout final musi­cal, même s'il est dimi­nuen­do, est une apo­théose par le silence qu'il ins­talle dans le cœur de l'auditeur et qui dilate en lui la beau­té de la com­po­si­tion. Cette apo­théose est à l'image de la vie de tout vieil homme qui, per­clus de dou­leurs et empê­ché phy­si­que­ment, pour­suit son che­min ascen­sion­nel. D'où le titre du recueil : La vigi­lance domine les hau­teurs.

Une poé­sie ambi­tieuse et se don­nant les moyens de son ambi­tion à l'heure de la vitesse-consom­ma­trice.

Le livre s'ouvre par le poème "Dépaysement". Ce poème semble nous par­ler du chan­ge­ment de pays du poète, mais aus­si du chan­ge­ment de pays de tout deve­nir humain. Ici, la "contrée vacille", l'état humain n'étant que pro­vi­soire, et la conscience guide l'existence quo­ti­dienne dans un lieu ouvert et res­pi­rable : "la prai­rie". Les "regrets", s'ils sont là, ne sont d'aucune puis­sance construc­tive et attachent la vie à la nos­tal­gie ou la mélan­co­lie régres­sive. Aussi faut-il tour­ner son regard vers des impres­sions ver­ti­cales, "un simple vol d'éphémères/emperlé de gout­te­lettes qu'irisent les ave­nirs". Car c'est dans ce mou­ve­ment qu' "aus­si­tôt la bouche céleste les dévore", nour­ris­sant son appé­tit de méta­mor­phoses d'âmes impré­gnées de lumière.

La voix d'Elie-Charles Flamand est une voix unique. Aucune autre ne lui res­semble. Il n'a copié dans l'imaginaire d'aucun autre poète. Homme de grand âge, c'est un poète neuf car ayant su per­ce­voir la voix ancienne rodant en lui et lui offrant l'outil de son exis­tence pour com­bler ses espé­rances d'incarnation renou­ve­lée.

Après ce "dépay­se­ment" le poète va nous mener sur un che­min ascen­sion­nel, pour un autre jour. Flamand scrute en lui-même les forces qui le com­posent et ordonne ce mael­ström pour nous léguer un chant du deve­nir pré­pa­ré au grand pas­sage. Dans le poème "Précisément", le poète évoque le soir de l'existence, celui qui réca­pi­tule la vie et "dis­sipe la fougue des sou­haits". L'expérience parle, la jeu­nesse et l'innocence se sont trans­for­mées en rela­tions, depuis les­quelles la vision domine l'horizon. Dans le feu de l'action du jour, il y avait des coups de sang, des écueils qu'il fal­lait affron­ter. Mais reve­nu de ces illu­sions for­ma­trices, le poète en appelle à un autre feu, un feu éta­blis­sant la vie dans la durée. Le feu de l'action laisse place au feu agis­sant à un niveau supé­rieur, et que l'on attise par des "caresses fon­da­trices".

La langue du poète Elie-Charles Flamand est ain­si une porte. Elle peut demeu­rer fer­mée par trop d'obscurité, mais elle peut aus­si être lim­pide et ouvrir sur l'au-delà de ce que cachent les mots. Cette porte ne mène pas à un lieu, mais à un état. L'état du tout amour, de la séré­ni­té et de l'unité.

Nous pour­rions inter­pré­ter ici chaque poème, comme un voyant inter­prète la réa­li­té d'un rêve. Mais cela com­po­se­rait un essai que nous des­ti­ne­rons à un autre pro­jet édi­to­rial. Nous ter­mi­ne­rons cepen­dant en évo­quant le der­nier poème de ce magni­fique ensemble aux échos sub­tils : Fermer le cercle. La musique s'est fait entendre, avec ses len­to, alle­gro, ses vibra­to ; lais­sant adve­nir les ombres lim­pides per­met­tant d'atteindre un rivage convain­cant. Il faut alors fer­mer le cercle, c'est à dire finir de com­po­ser cet état de per­fec­tion car le cercle évoque l'idée du par­fait, du ciel en l'homme, des contraires conci­liés.

 

 

 

Ce qui se passe dans les confins d'autrefois
Disloque peu à peu le trouble
Dont les bri­sures viennent dal­ler le virage
Menant à la ron­ce­raie où l'aube s'attarde
Et affine le très sen­sible aiguillon du jour
Puis couvre d'un voi­lage tis­sé par le recueille­ment
Le cor­tège du vrai retour
Alors qu'il se coule entre cam­pa­niles et cam­pa­nules

Le fil de l'aventure se noue à la vue
Qui s'effondre par­mi les moires défi­geant l'autre voix
Son appel pré­pare une fougue à venir

Plus avant sur le tra­jet que lan­ça un sou­rire rouillé
L'éphémère devient assen­ti­ment
Et ce legs par­fois ondu­leux récon­ci­lie les essors contraires
Dès que le silence entaille les ténèbres
Pour explo­rer la mémoire du ciel

La roche du vou­loir
Fruit qui gonfle et entre en gira­tion
Te concerte d'abord sous l'arche incrus­tée
De sou­haits et de patiences

Pourtant les fon­taines scel­lées se délivrent
Et leur jaillis­se­ment va sus­ci­ter puis conduire
Le cours qui se déploie­ra en une échap­pée
Vers le renou­veau de l'originel

 

Telle est la voix unique d'Elie-Charles Flamand, que nous vous invi­tons à fré­quen­ter à l'aune de ses propres paroles reven­di­quées dans un Manifeste daté de 1979, ain­si qu'à tra­vers un entre­tien qu'il nous a accor­dé récem­ment.

Elie-Charles Flamand, où "quand l'esprit du Poème sublime la pro­li­fé­ra­tion de la prose", pour une res­tau­ra­tion de la haute langue.

 

 

Elie-Charles Flamand, 1981

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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