> Rencontre Jean MAISON [1ère partie]

Rencontre Jean MAISON [1ère partie]

Par | 2018-02-25T12:29:17+00:00 13 juin 2012|Catégories : Rencontres|

Mon cher Jean, nous com­men­çons un entre­tien au long cours, au gré des occa­sions qui nous seront don­nées de nous réunir. Pour entrer dans le vif, peux-tu nous par­ler de ton recueil Consolamentum ?

Tout d’abord, je vais essayer de déve­lop­per en quelques mots la genèse de Consolamentum. Je vais par­ler à la marge pos­sible.
L’écriture est impli­ci­te­ment auto­bio­gra­phique, le propre de la poé­sie est de trans­cen­der le bio­gra­phique.
Le titre  est comme sou­vent un de mes points de départ. Celui-ci appelle la ques­tion de la conso­la­tion cathare. Je me suis beau­coup inté­res­sé au catha­risme, et j’ai cher­ché à tra­vers  des lec­tures, et la visite des lieux his­to­riques à com­prendre ce pro­jet spi­ri­tuel.  Je me suis inter­ro­gé sur ce fait : que devient le sol­dat qui va com­battre dans les der­nières heures de Montségur, et qui a reçu au préa­lable le Consolamentum, c'est-à-dire  une forme d’extrême-onction ? C’est un sacre­ment d’un niveau tout à fait par­ti­cu­lier. Il y a un enga­ge­ment et une qua­si impos­si­bi­li­té de retour en arrière. Je me suis inter­ro­gé : qu’est-il  adve­nu des com­bat­tants qui ont échap­pé à la mort après la défaite ? Ma réflexion étant : "est-ce que le poète d’aujourd’hui n’est pas à l’image de ces   res­ca­pés qui ont reçu la conso­la­tion et qui sont en condi­tion de sur­vie dans ce monde ?"

Catharisme et catho­li­cisme : pour­quoi le catha­risme ?

Je suis un catho­lique sur­vi­vant à mon catho­li­cisme. Je suis pas­sé par une mul­ti­tude d’épreuves qui m’ont fait cir­cu­ler dans les dif­fé­rents registres de la pen­sée. D’autre part Saint Augustin, est au cœur de ma vie pour diverses rai­sons, en par­ti­cu­lier, celle la plus évi­dente de mon ber­ceau fami­lial. J’ai appro­ché le mani­chéisme, puis les cathares, et conjoin­te­ment j’ai pour­sui­vi ma redé­cou­verte de  la langue limou­sine, ma langue mater­nelle. Ce groupe a été de fait le défen­seur impli­cite des cultures d’Oc.

D’autre part j’ai ima­gi­né que le catha­risme avait pio­ché dans les racines les plus pri­mi­tives du chris­tia­nisme, ce qui est pour une grande part faux. Les Cathares m’ont fas­ci­né par cer­tains aspects de leur mode de vie et de leurs convic­tions. Après appro­fon­dis­se­ment de la ques­tion, je me suis spi­ri­tuel­le­ment éloi­gné d’eux mais j’ai gar­dé les frag­ments d’absolu dont ils me sem­blaient être  por­teurs.

Tu fais un lien en tant que mort-vivant ?

Je n’oserais pas dire mort-vivant car le poète est plei­ne­ment vivant. Je dirais : le com­bat­tant revient, il a conscience de ce qui lui est arri­vé et il sait qu’il est aus­si bles­sé, infirme, inca­pable d’assumer cet état de fait à hau­teur exacte de ce qu’il croit pos­sible

Quel état de fait ?

Etre au monde en ayant cette charge de conscience. Il doit néan­moins pour­suivre le che­min dans une pré­ca­ri­té extrême mais ani­mé d’une sourde confiance. C’est une situa­tion pré­caire voire dan­ge­reuse. Je veux dire par là que le poète, celui qui tente d’atteindre à la poé­sie, per­çoit des mani­fes­ta­tions qui lui donnent une ligne de conduite. Dans l’hypothèse où ces mani­fes­ta­tions sont pure­ment ima­gi­naires ou sub­jec­tives, il n’en demeure pas moins qu’il y a une foi en la poé­sie comme moyen de conti­nui­té pour appré­hen­der intui­ti­ve­ment le mys­tère de la vie et "l’être au monde".

Dans quel sens ?

J’essaie dans Consolamentum de mon­trer par défaut le plus sou­vent ce qu’est l’essence poé­tique. Et d’autre part, j'insiste sur le rap­port essen­tiel de l’amour et de la poé­sie, qui sont indis­so­ciables, une conso­la­tion par l’amour de « l’amour per­du ». Ce qui d’ailleurs n’est pas une grande nou­veau­té. C’est une façon d’ouvrir « une nou­velle porte ouverte. » En par­ti­cu­lier les trou­ba­dours limou­sins, Bernard de Ventadour en tête et l’amour cour­tois ont pla­cé l’amour au centre de l’œuvre poé­tique.

Comment la montres-tu, cette essence poé­tique ?

L’essence poé­tique, je l’entrevois aus­si  par défaut, c'est-à-dire je per­çois l’ensemble de ce qu’elle n’est pas, de ce qu’elle ne peut pas être à mes yeux et en cela je me donne une ligne de conduite.

Ensuite je place la poé­sie dans ma vie comme l’art essen­tiel et donc, com­ment dire, de fait un art à sa source silen­cieux. Je sais qu’il n’est pas de bon ton aujourd’hui de hié­rar­chi­ser les arts, mais pour ma part, c’est ain­si. Ceci dit, j’admire et je suis à l’écoute de bien  d’autres formes d’expressions

D’autre part, pour échap­per à la par­tie séduc­tion d’une poé­sie émo­tive, qui peut par­fois être un moteur poé­tique, mais qui donne en géné­ral des résul­tats faibles dans l’essence, il faut tra­vailler à une rete­nue où s’équilibrent l’intuition poé­tique, la qua­li­té for­melle et ce qui relève de la nature du poète en tant que per­sonne. Lorsque cet ensemble est accom­pli, on est sur la voie d’une écri­ture poé­tique.

Art essen­tiel­le­ment écrit, dis-tu. Mais l’oralité ?

Avant de répondre à cette ques­tion, il y a un élé­ment que je n’ai pas déve­lop­pé de Consolamentum et qui en est le moteur essen­tiel. J’évoque tout au long du recueil  l’amour que l’on découvre par une femme, tant sur le plan des émo­tions intel­lec­tuelles, des émo­tions sen­ti­men­tales, du désir et de leur accom­plis­se­ment. Consolamentum se vou­drait comme un creu­set de la néces­saire conci­lia­tion de l’ensemble des élé­ments consti­tuant l’amour. Et Consolamentum aus­si, comme toute poé­sie qui cherche,  plonge dans l’interrogation vers la mort, sans mor­bi­di­té. Voilà.

Je reviens à la ques­tion de l’oralité. Il y a un contre­sens per­ma­nent avec le mot chant, accep­té sou­vent  pour des rai­sons poli­tiques. Ce contre­sens est main­te­nu car il per­met d’élargir consi­dé­ra­ble­ment la spé­cu­la­tion. Or pour moi, les mises en musique, des accom­pa­gne­ments divers relèvent de moments excep­tion­nels, la poé­tique est une res­pi­ra­tion abs­traite du lan­gage, elle s’accomplit plei­ne­ment, dans un cer­tain recueille­ment Sa pré­sence muette  dans les livres n’exclut en rien sa par­ti­ci­pa­tion au monde. Ça n’exclut pas les pos­si­bi­li­tés de mise en voix, de lec­tures publiques, ni l’accompagnement musi­cal s’ils per­mettent une audience plus large, une forme de pré­sence aux autres. Mais l’écrit poé­tique et la lec­ture du poème sont dans leur plé­ni­tude dans l’intimité silen­cieuse.

Politique ?

Je veux dire, il y a une sur­en­chère déma­go­gique menée depuis bien long­temps autour de l’expressivité, et en par­ti­cu­lier depuis quelques géné­ra­tions, qui pousse à une faci­li­té : la mélo­di­sa­tion des émo­tions. Donc à pro­duire une émo­ti­vi­té, une hyper­sen­si­bi­li­té autour du « sen­ti­men­tal » ou du « guer­rier » aux dépens de la rete­nue néces­saire. Politique parce que cette déma­go­gie ren­force les faux sem­blants, donnent à croire que tout est équi­valent dans l’expression. Il ne s’agit pas pour moi là de prô­ner une culture éli­tiste car je pense bien au contraire que la poé­sie la plus exi­geante s’adresse à cha­cun. Ça n’est pas pour autant que cha­cun est poète. A com­pa­rer, celui qui bâtit une mai­son bâtit pour celui qui va y loger. Celui qui va y loger n’est pas for­cé­ment un bâtis­seur. Ce qui n’enlève rien ni à l’un ni à l’autre, il s’agit de dis­cer­ne­ment.

Une audience plus large. Est-ce la voca­tion de la poé­sie ?

Il y a une contra­dic­tion appa­rente mais pas vrai­ment car il y a une liber­té d’entreprendre en art qui ne doit être gou­ver­née par per­sonne d’autre que celle ou celui qui mène ce che­min. Je consi­dère que l’on peut,  dans un sou­ci de par­tage  avoir envie d’aller vers un public qui sera rete­nu davan­tage par la pré­sence d’un acteur lisant. Il n’y a pas un inter­dit de cette nature dans mon rai­son­ne­ment. Mais dans le pre­mier état poé­tique, il y a le silence ouvrant  l’écoute à une voix inté­rieure. Restituer cela, en tout cas, en conser­ver la pos­si­bi­li­té est fon­da­men­tal.

Il faut creu­ser la ques­tion. Elle ren­voie, cette notion d’audience, à l’essence de la poé­sie et du lien entre le mot et le monde.

Tout d’abord je ne crois pas que le poète écrive pour l’univers entier. Le poète écrit dans une confi­dence à lui-même avec plu­sieurs des­seins, pro­ba­ble­ment au départ un sou­hait de séduc­tion. Il peut écrire aus­si pour cher­cher à tra­vers l’épuration de sa langue la carte d’identité ou l’essence de son propre lan­gage et donc de son appar­te­nance au monde, de sa réa­li­sa­tion dans ce monde et par l’établissement de son lan­gage, le réta­blis­se­ment ou l’établissement de sa per­sonne. Ensuite, le poète concentre ou peut concen­trer une recherche col­lec­tive incons­ciente et expose à tra­vers son art un état des lieux en un temps don­né. C’est pour­quoi il y a une his­to­ri­ci­té de l’écrit et du lan­gage et en même temps une évo­lu­tion de la langue et du lan­gage. C’est pour­quoi le poète est for­mel­le­ment dans une contem­po­ra­néi­té, mais il est éga­le­ment plei­ne­ment dans une tra­di­tion, consciem­ment ou non, nour­ri par ses filia­tions dans la pers­pec­tive du des­sein poé­tique qu’il porte.

L’émotion. Céline : « Au com­men­ce­ment, il y a l’émotion ». Ce disant, il dévie l’affirmation ori­gi­nelle : « Au com­men­ce­ment était le Verbe ». Il ne fait ain­si du verbe qu’un mou­ve­ment psy­chique.

Je par­tage ton point de vue. Cet auteur place l’émotion avant le verbe. Pourquoi pas ? Pour ma part, me réfé­rant à un des plus grands auteurs tant au point de vue spi­ri­tuel que lit­té­raire,   Saint Jean, je ne peux que dire, répé­tant sa for­mule : « Au com­men­ce­ment était le Verbe ». Je ne cherche pas à nier l’émotion et je rap­pel­le­rai ici le mer­veilleux texte de Reverdy « cette émo­tion appe­lée poé­sie », ou Pierre  Reverdy débute avec l'anecdote du scal­pel. Car pour moi l’émotion n’est pas que psy­cho­lo­gie, que per­cep­tion char­nelle. Lorsqu’elle est plei­ne­ment accom­plie, elle relève de sa cohé­rence entre les sens phy­siques et la sen­si­bi­li­té spi­ri­tuelle de l’être. Cette émo­tion montre à la fois la fra­gi­li­té de notre condi­tion et la qua­li­té de notre condi­tion, qua­li­té au sens de hau­teur, de pos­sible. L’émotion nous per­met la man­sué­tude, l’intelligence, la cha­ri­té, la per­cep­tion des nuances, elle ne limite pas nos états à la médio­cri­té de cer­tains de nos aspects,  à la dif­fé­rence de l’émotivité qui har­cèle l’émotion et la détourne vers  ce qu’il y a de plus som­maire dans les com­por­te­ments, et atteint le contrôle de nous-mêmes en flat­tant notre ego,   notre déses­pé­rance, notre mélan­co­lie, et qui joue avec l’incertitude comme avec une arme de guerre. Cette émo­ti­vi­té est alors attrac­tive dans ses extrêmes avan­cées, voire fas­ci­nante. Mais dans ses excès pur­geant l’urgence de vivre, dans un pré­sent sans conces­sions, voire sans limites, cela n’est pas une garan­tie de qua­li­té d’écriture. Il faut oser être sin­cère et simple.  Je ne veux pas nier l’existence de l’émotivité, je veux lui lais­ser libre cours dans la vie quo­ti­dienne. D’ailleurs, elle ne me demande pas mon avis pour être pré­sente. Mais je sou­haite l’écarter de l’écriture poé­tique pour cher­cher à atteindre la rive plé­nière.

La poé­sie est rémi­nis­cence. Elle inter­prète l’état du monde à un ins­tant don­né. C’est pour­quoi l’exercice que nous fai­sons est extrê­me­ment dif­fi­cile et fac­tuel­le­ment  com­plexe. La poé­sie est essence et peu théo­rie. Sur tout ce que je viens de dire, à la volée, il fau­dra pro­ba­ble­ment reve­nir dans quelques temps et cor­ri­ger ces pro­pos à l’aune du jour nou­veau.

 

Propos recueillis par Gwen Garnier-Duguy

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.