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Juan Gelman, Vers le sud

Par | 2018-07-22T10:22:37+00:00 20 février 2015|Catégories : Critiques|

 

L'œuvre de Juan Gelman, poète argen­tin exi­lé au Mexique, fut cou­ron­née de récom­penses pres­ti­gieuses comme le prix Juan Rulfo, l'un des plus émi­nents d'Amérique latine. Cette recon­nais­sance ne fut cer­tai­ne­ment pas recher­chée par le poète et l'on peut s'interroger, au regard des évé­ne­ments qui ont conduit son ins­pi­ra­tion, sur le fait de savoir si les tra­gé­dies de sa propre vie trans­mu­tée en poèmes, en œuvre, ont pu secrè­te­ment influer sur la poli­tique d'Amérique latine.

Car la vie de Gelman fut une suite de souf­frances pro­fondes que son chant – nous devons l'appeler chant – par­vint à subli­mer comme per­sonne.

Gelman est né en 1930 à Buenos Aires. Il est mort à Mexico en 2014. Entre ces deux dates, que s'est-il pas­sé ? Les ter­ribles dic­ta­tures qu'imposèrent les mili­taires aux pays d'Amérique latine. Les deux enfants du poète furent séques­trés, ain­si que sa belle-fille enceinte. « Son fils, Ariel, ne repa­raî­tra pas et c'est seule­ment après douze ans de recherches que le poète fini­ra par retrou­ver sa petite-fille âgée de vingt-trois ans, née en pri­son, enle­vée à sa mère et, comme c'était cou­rant alors, clan­des­ti­ne­ment « adop­tée » en toute impu­ni­té par les familles des mili­taires ou de leurs proches et donc cou­pée de toutes ces racines », révèle Jacques Ancet, tra­duc­teur de ces poèmes, dans la belle pré­sen­ta­tion qu'il fait de ce volume.

Une vie de souf­france, de déchi­re­ment, de déra­ci­ne­ment, qui ont conduit Gelman à refu­ser de faire som­brer sa langue natale avec ce désastre natio­nal pour au contraire lui injec­ter la digni­té faite homme que le Poème a le pou­voir de por­ter.

Plus de cin­quante livres, c'est le nombre colos­sal pro­duit par Gelman. Le pré­sent volume publié par Gallimard ras­semble cinq livres com­po­sés pen­dant la période noire tra­ver­sée par le poète et ces peuples sud amé­ri­cains, période cou­vrant les années 1978-1984. Cinq livres : Notes, Commentaires, Citations, Cela et Vers le sud.

Le style du poète évo­lue au fil des années, tra­dui­sant sa méta­mor­phose inté­rieure ain­si que l'éventail de réfé­rences et d'inspirations auquel Gelman fit appel pour déployer son chant relié à la souf­france, et la dépas­sant pour demeu­rer en vie.

Cette ins­pi­ra­tion puise aus­si à la tra­di­tion mys­tique de son pays, celle por­tée par Jean de La Croix ou Thérèse d'Avila, notam­ment dans ses livres Commentaires et Citations. « Ce choeur, dit Jacques Ancet, par la bouche de son cory­phée, s'adresse à l'objet absent – Dieu, être aimé, terre/​mère per­due – obses­sion­nel­le­ment pré­sent sous la forme du VOS (du TOI en argen­tin), Nord (ou Sud !) de tant d'invocations, de tant d'interrogations. Toutes ces figures magné­tiques alternent, se super­posent et finissent par se confondre, don­nant au lec­teur cap­ti­vé ce sen­ti­ment d'absence infi­nie et, tout à la fois, de pré­sence obs­ti­né­ment sus­ci­tée. »

Juan Gelman a du assu­mer d'écrire après avoir reçu la haine, le déses­poir, la souf­france, l'amertume. Il a donc pris les res­pon­sa­bi­li­tés qui étaient les siennes, ses res­pon­sa­bi­li­tés de poète afin de soi­gner ces atro­ci­tés inhu­maines faites par des hommes pour les recou­vrir de lumière et d'amour. Ce fut la condi­tion du poète Gelman, qu'il accep­ta pour le miracle des hommes.

L'un de ses chefs d'œuvres, Vers le sud, donne la mesure de son génie, s'exprimant avec toute l'inventivité qui fut la sienne : néo­lo­gismes, construc­tions incor­rectes de vers, images lumi­neuses. Il cherche, nous dit Ancet, la langue d'avant le lan­gage, gageure extrême pour un poète.

Aussi trou­vons-nous là une voie d'authenticité, ayant su rame­ner de son séjour dou­lou­reux sur terre un tré­sor, qu'il légua comme on lègue son bien le plus pré­cieux à une huma­ni­té déso­rien­té : une vie, une voix, aug­men­tées.

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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