Xavier Bor­des, nous amorçons par cette ques­tion un exer­ci­ce qui pas­sion­nera je l’espère au moins vous et moi. Une plongée dans votre être-poème. J’ai dans les mains votre pre­mier livre pub­lié chez Gal­li­mard, “La pierre amour, poèmes 1972–1985”. Il s’ouvre par une dédi­cace “à la Femme que l’On dit mienne…”. Puis la voix d’Oscar Vences­las de Lubicz-Milosz nous apporte la prove­nance du titre choisi : 

 

“Et comme au fond du lac obscur la pau­vre pierre
Des mains d’un bel enfant cru­el jadis tombée :
Ain­si repose au plus triste du cœur,
Dans le limon dor­mant du sou­venir, le lourd amour.”

 

Ces vers inau­gurent une page nom­mée “Avant le hasard”, qui elle-même se tourne sur une page nom­mée “Achillées” qui, comme une div­ina­tion guéris­seuse à laque­lle son nom ren­voie, s’ouvre par ce vers : “Flûte éparse aux roseaux solitaire”.

Ce mou­ve­ment d’amorce, ce mail­lage séman­tique, pas­sant de la Femme à la flûte, c’est à dire de la Poésie au Chant, ou du Mys­tère au Chant, se dit “avant le hasard”.

Xavier Bor­des, au com­mence­ment ontologique, il s’agirait donc d’affirmer l’Amour par la div­ina­tion soignante du poème ?

 

- Xavier Bor­des : Pour un être humain ordi­naire, ce que je suis, l’amour est avant le hasard, puisque lorsqu’il n’est pas stérile, nous en sommes « l’ef­fet », l’en­fant. Cepen­dant lorsque cet enfant se res­saisit en tant que poète, il entre dans le hasard, il quitte la fil­i­a­tion ; il fait une révo­lu­tion intérieure. Le voici « sans père », et son instru­ment sym­bol­ique, la flûte, est donc orphe­line, soli­taire comme Orphée, errant amour fon­da­men­tal du « monde », éparse dans son chaos à la nais­sance du chant qui va se traduire par les «roseaux», les calames qui ser­vent à écrire. Le pre­mier poème des Achillées n’est donc pas encore un hexa­gramme du Yi-King, comme le sont les autres. C’est un « octogramme », chiffrant le 8 de l’in­fi­ni, le qua­tre de la vérité de l’aller, addi­tion­né du qua­tre de la vérité du retour. Une fig­ure du encore hors-tem­po­ral­ité. L’en­trée dans la vie fusion­nant avec l’an­nonce de la sor­tie, la mort, « aug­ment métaphysique ».

Vous employez le mot de div­ina­tion soignante, c’est assez juste. L’amour, l’Eros des grecs, est ce qui aimante entre eux les humains ; les Grecs croy­aient même que cela pou­vait arriv­er aux pier­res (ce que leur prou­vait l’ob­ser­va­tion des mag­nétites), sorte de sou­venir du temps où l’amour orphique fai­sait danser l’u­nivers. L’u­nivers, de fait, n’a rien d’u­ni, ni de désuni, avant que notre con­science ne lui donne l’ex­is­tence, comme chaque nou­veau-né le fait. Il appa­raît alors chaos com­plet, désunion infinie. La seule chose qui per­met de s’y retrou­ver, c’est la mère, « l’aimer la mère ». Fonde­ment guéris­seur du monde chao­tique, par les liens et attrac­tions qui se créent dans notre cerveau, notre corps qui pense. Cet amour peut être fille-mère/mère-fille (femme-femme) ou fils-mère/mère-fils (homme-femme), le rap­port au père étant évidem­ment sec­ond et moins char­nel puisque, nour­ris­sons, l’on ne « mange pas » le père. C’est pourquoi la langue du poème doit être la langue « mater­nelle », celle dont nous avons appris physique­ment la con­comi­tance entre les phonèmes et les sen­ti­ments dans le temps où nos émo­tions étaient hor­monale­ment indis­so­cia­bles de celles de notre mère, où nous viv­ions ses cris de colères, ses ron­ron­nements amoureux, et tous les états enreg­istrés dès le sep­tième mois par le fœtus en même temps que les artic­u­la­tions du lan­gage cor­re­spon­dantes enten­dues à tra­vers le corps maternel.

Dès la fécon­da­tion, le nou­v­el humain « entre dans le hasard », mais l’e­sprit ne com­mence à le faire, sem­ble-t-il, qu’à par­tir de ce fameux sep­tième mois. Il demeure que c’est ce qui donne à la « musique » de la langue mater­nelle, à ses into­na­tions, la force émo­tive (incon­sciente) que les autres langues appris­es par la suite ne recè­lent pas pour nous spon­tané­ment. C’est pourquoi cer­tains poèmes, typ­ique­ment ceux de Ver­laine tels que « soleils couchants » ou « le ciel est par dessus le toit…», ou « les san­glots longs… », ont, en dépit de la banal­ité rel­a­tive de leur con­tenu de sens, une force émo­tion­nelle pour un français, que n’éprou­ve pas un locu­teur étranger.

En place de div­ina­tion, à cette étape je dirais que l’amour, épars et sans vrai but défi­ni encore, est le pressen­ti­ment que la vie sera un échafaudage (plus ou moins) logi­fi­ant du chaos. Le tracé de lignes unifi­antes entre des choses qu’au­cun rap­port jusque là ne réu­nis­sait fon­da­men­tale­ment. C’est l’acte-même de « poésie », du « faire son monde ». Cette con­struc­tion est l’éro­ti­sa­tion des choses aperçues, saisies, appa­rais­santes par amour, au sein du mys­tère hétéro­clite duquel nous nais­sons, sans bous­sole autre. Cette éro­ti­sa­tion qui donne son relief inou­bli­able aux temps de l’en­fance, prend la plume, le calame, pour livr­er un témoignage en lan­gage de cet univers « sui-gener­is », dépourvu de cause et de jus­ti­fi­ca­tion antérieure à lui-même, excep­té l’héritage de la langue mater­nelle évidem­ment. Le poète est donc sans père, sans loi, hors de la cité, mais pas sans mère : sa mère, sa Muse, sa femme, c’est la « mer » de la langue mater­nelle dans laque­lle lui et tous ceux qui par­lent sa langue, baig­nent. Mais le poète y nage, y choisit des direc­tions vers des îles mys­térieuses ou par­a­disi­aques, ce que Rim­baud représen­tait par la fig­ure du « Bateau ivre », c’est à dire amoureux du monde, dionysi­aque­ment ivre, et prêt à toutes les explo­rations à tra­vers « l’in­con­nu » baude­lairien, le monde chaotique.

L’amour, au com­mence­ment de toute œuvre, est la pierre sur laque­lle se bâtit l’éd­i­fice poé­tique en entrant dans l’ex­is­ter, c’est-à-dire le hasard, le hasard de la Ren­con­tre au sens le plus général.

J’e­spère que cette réponse qui ne se veut pas de logique explica­tive, mais plutôt inspi­ra­trice, vous offrira un commencement…

 

C’est un com­mence­ment infi­ni que vous nous offrez là, et les chemins sem­blent tous de voies ouvertes. Il nous faut cepen­dant en choisir un. Celui, peut-être, de l’acte de poésie, du “faire son monde”. La Pierre amour est un ensem­ble ryth­mé pré­cisé­ment par des élé­ments qui revi­en­nent de façon presque métronomique : Les Achillées, hexa­grammes poé­tiques son­nant comme les instan­ta­nés du mou­ve­ment, de la trans­for­ma­tion de ce monde en cours de réal­i­sa­tion, les son­nets, les chroniques et, au cœur de cette trame, égrenés, les poèmes, le tout com­posant monde dans un démêlage d’avec la prose. Les vers du son­net “Le cab­i­net noir”  le lais­sent penser : 

 

“Alors voici que, sans hâte, tu règles enfin le libre jeu des choses,
Tu sépares calme­ment de la prose
Le jeu du vers — t’es­sayant aux divers­es flûtes”

 

Cette prose, dans le monde actuel, social, est partout, qui sem­ble détramer le vivant. Le “jeu du vers” est-il l’en­jeu du poème, c’est à dire l’en­jeu de ce que la parole peut réserv­er à l’homme ?

 

Il vous fau­dra me par­don­ner si je vous dis que la for­mu­la­tion de cette ques­tion-ci m’échappe un peu. Alors, je vous réponds dans la mesure de ce que j’ai cru comprendre.…

L’af­faire de la prose est un sujet déli­cat. Cer­tains pensent que désor­mais le vers n’a plus lieu d’être.

Cela me con­trari­erait de devoir aller jusque-là. Pour ma part j’ap­pelle prose un lan­gage com­plète­ment indif­férent à sa beauté pro­pre (virtuelle), à la métrique, à son euphonie, et à leurs con­traires utiles : « antimétrique », cacoph­o­nie, sur le plan matériel, Le vers peut avoir une apparence de prose, se tenir à équidis­tance (plus ou moins) entre le clas­si­cisme, met­tons des alexan­drins, déca­syl­labes, octo­syl­labes, etc… et la prose informe et jour­nal­is­tique. Il s’en dis­tinguera (out­re son con­tenu sig­nifié) par la con­science de la con­struc­tion formelle du sig­nifi­ant dont il est fait : cette con­science fab­rique les jeux d’é­chos sonores, les cacoph­o­nies qui se résol­vent comme des accords musi­caux en euphonies, les aspérités de pronon­ci­a­tions, la bal­ance des rythmes qui ne repose pas tant sur les syl­labes que sur les accents (car con­traire­ment à ce que l’on dit, en Français il y en a, et à ce pro­pos, un nom­mé E. Charmeux avait jadis pub­lié aux édi­tions de l’Ecole un bref mais remar­quable tra­vail inti­t­ulé « le sys­tème poé­tique français » qui con­te­nait un tas de remar­ques judi­cieuses).   Je me résumerai en dis­ant qu’il y a vers sitôt que le lan­gage qui se dit, l’énon­cé, appa­raît comme soucieux de son esthé­tique et de sa for­mu­la­tion. Après, on choisit de met­tre en scène comme on veut : des vers plus ou moins longs ou courts, selon que l’on cherche à ce que le lecteur se res­sai­sisse plutôt de l’u­nité sonore mot, ou groupe de mots, ou ver­set, ou ambiance de page entière, etc… Selon qu’on veut sig­naler un jeu, présen­ter une image cal­ligraphique en sup­plé­ment. Tout dépend de ce qu’on entend, en tant qu’in­di­vidu à goûts spé­ci­fiques, par « lan­gage à son (plus) beau » : quand on est jeune, on varie et on « spec­tac­u­larise » la mise en scène du lan­gage sur la page. En vieil­lis­sant et prenant de la bouteille, on se détache davan­tage du jeu séduisant des apparences – mais l’in­verse existe, tel que le Coup de Dés de Mallarmé.

Je ne sais pas bien si la prose « détrame » le vivant, ou ce qu’elle « trame ». Mais je sais une chose : elle ava­chit la pen­sée facile­ment, si on lui laisse la bride sur le cou. Elle s’é­tale, se dis­perse, dilue les idées, mange du temps avec des phras­es vides, et façonne une uni­for­mité uni­verselle dis­posée à finir en baragoin fran­co-anglo-arabo-his­pano-chi­nois d’i­ci une cen­taine d’an­nées ou peut-être avant ! Dans la prose, il me sem­ble qu’à l’op­posé de ce que j’en­tends par « vers », rien ne se cabre, rien ne « tient debout ». On n’est atten­tif qu’au con­tenu de sens, sans se souci­er de la façon dont celui-ci vous est trans­mis : ce qui juste­ment, influe sur lui et le rend oubli­able. Ecou­tons les radios ou les télévi­sions : indéfin­i­ment le même baratin. On finit par ne plus enten­dre, l’at­ten­tion ne s’y tient pas, elle dérive. Et par « baratin » j’en­tends la même syn­taxe et le même vocab­u­laire, qui font que tous les con­tenus de sens ont l’air de revenir peu ou prou au même. Or, je dirais avec Joë Bous­quet qu’un poète s’ef­force à ce que « sa vérité », ou sa réal­ité si l’on veut, ou encore le monde tel qu’il s’est tramé ou se trame dans son for intérieur, soit « inou­bli­able », c’est-à-dire mémorable dans son appari­tion, inat­ten­due peut-être, mar­quant d’un pas spé­ciale­ment ryth­mé les sen­tiers de la mémoire. « Ma vérité est à ren­dre inou­bli­able », devrait être la devise de chaque poète. On pour­ra revenir sur tout cela…

Main­tenant pour répon­dre à ceci plus pré­cisé­ment : « Le “jeu du vers” est-il l’en­jeu du poème, c’est à dire l’en­jeu de ce que la parole peut réserv­er à l’homme ? », je crois qu’en effet l’en­jeu du poème est d’être ce que la parole peut réserv­er à l’homme, encore que j’ai des réserves à pro­pos de ce « réserv­er » : je dirais plutôt offrir à l’homme, con­stru­ire pour l’homme à par­tir de tout ce qui lui échappe et que la parole rêveuse, pen­sive, peut, comme un filet qu’on jette dans l’eau puis retire sans savoir ce qu’il con­tien­dra, amen­er un moment au jour, même sous forme de frag­ments tor­dus, de bouts d’é­paves humaines, de pieu­vres ou de thons, de ruines de sen­ti­ments incon­nus comme des Atlanti­des, et qu’il s’ag­it en quelque sorte de pho­togra­phi­er par l’écri­t­ure avant qu’un coup de queue, une vague, un chavire­ment du lan­gage dans lequel nous ramons, ne les ren­voie dans l’ob­scu­rité chao­tique des abysses… La racine log (logos, langue, lan­gage, etc…) sug­gère un « vais­seau », au sens de vase, ou de nef. Il s’ag­it donc de recueil­lir. La prose ne recueille que rarement, elle s’é­panche et se répand, elle s’ex/plique, déploie les plis, s’aidant pour cela des clichés du déjà-con­nu, du déjà-for­mulé, du pré-énon­cé. Le vers ne « s’ex­plique pas », comme a dit un poète, il  « saute les expli­ca­tions », les lais­sant à la relec­ture médi­ta­tive et future de la philoso­phie. Ce qu’il a ramené du chaos peut sem­bler tan­tôt con­ven­tion­nel, tan­tôt sur­prenant et incom­préhen­si­ble, mécon­naiss­able en quelque sorte, si c’est poésie tous les degrés sont pos­si­bles. Mais ce sera tou­jours en faveur de l’i­nou­bli­able, cohérence ou pas. C’est en cela que le type du poème ne vieil­lit pas, tra­di­tion­nel ou neuf, la ques­tion est seule­ment que sa forme cor­re­sponde – selon le poète – à ce qu’il pense être le mieux pour ce qu’il dit. Après, ma foi, ce sont les lecteurs qui y trou­veront ou non leur miel. S’ils sont nom­breux, on par­lera d’un poète célèbre. S’ils sont peu, il sera ignoré. Cela du point de vue de la poésie n’a pas telle­ment d’im­por­tance. Cela en a seule­ment pour les « ambi­tion­nant d’être poète » à l’ego encore dilaté, et qui pensent que la qual­ité des vers et des poèmes se mesure à la quan­tité de per­son­nes du beau-sexe qui se pâment en les lisant !

Avec « l’en­jeu de ce que la parole peut offrir à l’homme », nous tou­chons à quelque chose de très dif­fi­cile à penser : l’essence même du « logos », qui peut en quelque sorte dire et voir plus loin que nous dans l’in­con­nu, et éventuelle­ment nous « don­ner à voir » comme dis­ait Elu­ard à juste titre. Je pense en effet que nous sommes habitués à par­ler, mais que c’est le lan­gage qui façonne pour ain­si dire nos per­cep­tions. Sans le lan­gage qui dit, l’im­plicite reste inaperçu. Sans le verbe « être » nous ver­rions rose la rose et blanc le lis, sans pou­voir dire à quelqu’un « je veux attir­er ton atten­tion sur le rose de cette rose, le blanc de ce lys » par la sim­ple for­mule attribu­tive : « Cette rose est rose, ce lys est blanc. » Bous­quet dis­ait à peu près : « C’est l’eau qui est la chose la plus dif­fi­cile à décou­vrir pour un pois­son des grandes pro­fondeurs ». La poésie, c’est ça : décou­vrir et faire percevoir pour tou­jours l’eau (l’air, les pier­res, etc. etc.), notre eau, par l’outil de la langue. Ce n’est qu’un exem­ple, mais c’est ain­si, toutes pro­por­tions gardées, que doit agir le lan­gage poé­tique, c’est-à-dire à « car­ac­tère ver­si­fié » (qu’il sem­ble prose ou non). L’en­jeu de la parole en ce cas (dite « vers » comme je l’ai définie) c’est donc d’of­frir à l’homme la con­science de ce qu’il est, ou au moins de l’a­grandir. Mais enfin tout ça est bien compliqué…

J’ai quand même oublié de men­tion­ner au pas­sage que cette notion de “beau” appliquée au lan­gage comme sa teneur en “vers” est égale­ment sa pro­por­tion “d’i­nou­bli­able”. C’est la même rai­son, en l’oc­cur­rence, qui pousse à choisir des vedettes de ciné­ma à la fig­ure excep­tion­nelle­ment esthé­tique, à faire des plans filmés les plus “beaux” pos­si­bles, et… J’a­jouterai que la “teneur en beauté” dont je par­lais, équiv­aut à la “teneur en poésie” des œuvres humaines en général, dans la mesure où ce qu’on pour­rait appel­er l’essence poé­ma­tique, celle qui fait que quelque chose recèle de la poésie, devient poé­tique, n’est pas réservée au seul lan­gage. Elle est con­sti­tuée par, en, la nature humaine en tant qu’elle a la capac­ité de créer du sens à par­tir de ce qu’elle dis­cerne de l’ex­péri­ence du milieu mys­térieux où la nais­sance pro­jette les humains de généra­tions en généra­tions. Le lan­gage n’est que le miroir du moment où cette expéri­ence entre­prend de se penser en sym­bol­es qui lui sont par­al­lèles, à elle rat­tachés par le lien immatériel, spir­ituel, du “sig­nifié” qui se recueille pour exis­ter dans les “sig­nifi­ants” d’une langue. Et plus ou moins bien selon les secteurs de l’ex­péri­ence et des mis­es au point plus ou moins ingénieuses selon les peu­ples, de la langue cor­re­spon­dante. Ain­si les Inu­its sont plus fort en langue poé­tique, pour ce qui con­cerne la neige, la glace, etc… mais sans doute dénués de lan­gage ou presque, en ce qui con­cerne l’u­nivers trop­i­cal ou saharien. Lorsqu’un Inu­it veut faire du poème sur le Sahara dans sa langue, il est donc obligé à la com­para­i­son, la métaphore, etc… “Le sable luit comme de la neige…”, “les dunes à dos de morse…”, “le craque­ment des falais­es au petit-matin ain­si que ban­quise au dégel”, etc… Tout va devoir pass­er par l’analo­gie, qui est le seul moyen, sans con­naître l’être (des “choses”) de con­naître les rela­tions entre ces choses, leur exis­tence, la façon dont on peut con­cevoir de les artic­uler entre elles pour réduire le chaos énig­ma­tique qui enveloppe le sur­gisse­ment au “monde” de notre “être en vie”. En somme, poé­tis­er c’est accom­pa­g­n­er l’ap­pa­raître avec des mots, con­tre les mots de l’habi­tude qui fait dis­paraître : je cite sou­vent le jeune mar­ié dont l’épouse est ce qu’il y a de plus beau dans sa vie, et le même, vieux mar­ié, qui lit son jour­nal et répond dis­traite­ment “oui” quand elle va lui vers­er son café, ou ne répond même plus, et ne sait même plus, en par­tant au boulot, si elle était habil­lée ou nue comme la main. La poésie “remar­que” et fait remar­quer, avec évidem­ment inter­ro­ga­tions. C’est là sa “beauté inou­bli­able” : lorsqu’elle l’est évidem­ment, sinon, ma foi, c’est du poème “neu­tre”, du filon de langue mater­nelle à faible teneur en pépites. Par ailleurs, il y a tous les degrés entre le filon “grand poète”, comme Hugo, le filon “très poète” comme Bous­quet, et le filon “qua­si­ment pas poète” comme Émile Hinzelin, qui est à la poésie de son temps ce que Bouguereau était à la pein­ture de Van Gogh ou de Manet.

 

A nos yeux, Xavier Bor­des, vous êtes un poète inou­bli­able tant la beauté qui par­court vos poèmes sem­ble inouïe à nos temps desséchés. 

Inou­bli­able d’abord, en ver­tu de la puis­sance d’im­prég­na­tion imag­i­nale qui mar­que de son sceau la per­son­ne qui vous lit. Elle reçoit vos vers, essen­tielle­ment amples, et leur présence bat telle­ment fort, comme d’une vie pro­pre recueil­lie à la source même de la vie, que la mémoire entend la retenir par cœur. Nous invi­tons par exem­ple à lire le somptueux poème “Voeu” dans La Pierre amour, ou le son­net “Sans berger…”

Inouïe ensuite, parce qu’en matière de poésie, il nous sem­ble qu’il en va de même que dans tout autre domaine. Le poème n’est-il pas le lieu d’en­reg­istrement sis­mo­graphique de ce qui arrive à la langue ? Nous remar­quons que les pro­gres­sismes divers, les décor­ticages uni­ver­si­taires, les micro­scopes lin­guis­tiques, les théories du lan­gage, le mou­ve­ment de la décon­struc­tion accom­pa­g­nant les idéolo­gies séculières ont eu une inci­dence vis­i­ble dans le poème. Il parait enten­du aujour­d’hui que le lyrisme, pour être accept­able, doit être “aride” ; que le poème doit être court, l’im­age anorex­ique. La con­séquence en est une poésie au souf­fle court, plus lap­idaire qu’un haïku, dés­in­car­née, abstraite jusqu’à l’in­in­tel­li­gi­ble, coupée du monde.

Votre poésie est tout le con­traire de cela et donc inouïe tant dans le bain gris de l’époque que dans ce qu’elle donne à enten­dre de “ce qui doit être lu” à ce moment pré­cis de l’existence.

Notre moder­nité poé­tique peut-elle dépass­er ce désac­cord entre le mot et le monde,  le poème renouer avec le monde et le monde refaire alliance avec le poème ?

Que pensez-vous de tout ceci ?

 

Bon : pour com­mencer, je ferai les réserves d’usage que recom­mande l’hu­mil­ité… à la mod­estie, devant l’élan d’en­t­hou­si­asme éton­nant que votre groupe man­i­feste pour mes poèmes. Mais je ne feindrai pas de penser que cet élan me cha­grine : j’ai tou­jours espéré qu’à tra­vers ma poésie chaque lecteur puisse à lui-même s’of­frir, grâce à la langue, la part intérieure la plus pro­fonde, hor­ri­ble, splen­dide, mer­veilleuse, enragée, amoureuse, con­tem­pla­tive, de lui-même. Ce que ma poésie peut avoir de pro­pre­ment inouï, c’est en ses lecteurs qu’elle va le chercher. C’est en eux qu’elle trou­vera tou­jours sa source. Et votre adhé­sion, en ce sens, prou­ve que le temps de la poésie « anémique » ou « anorex­ique » dont vous par­lez, et qui était en réac­tion il est vrai – de pau­vreté réal­iste – à la somp­tu­osité ver­bale de la plu­part des grandes voix lyriques du XXème siè­cle (dev­enue pour cer­tains une infla­tion à purg­er), que ce temps com­mence à pass­er, et que de jeunes gens tels que vous en sont les hiron­delles, les signes avant-coureurs…

Du moins est-ce ain­si, comme un print­emps de notre langue, que je le vois, en ce début de siè­cle-ci, vers lequel je me suis tou­jours pro­jeté, comme vers le passé loin­tain, par une sorte d’al­liance entre la sci­ence-fic­tion et l’archéolo­gie, dont cer­tains poèmes tel que « An de grâce 2030 » ou le poème sur le verre à pied brisé sont le témoignage.. ;

Lorsqu’on écrit de la poésie et qu’on a le culot, si j’ose dire, de la pub­li­er en se fig­u­rant que cela peut avoir quelque impor­tance, c’est for­cé­ment un tes­ta­ment à l’usage des généra­tions futures qu’on laisse. On est indif­férent à la généra­tion qui nous est con­tem­po­raine, et qui est en quelque manière notre « pays » par le lan­gage, le temps et le lieu. On sait bien que l’on n’est pas prophète en son pays, et que même s’il se trou­ve qu’on le soit, ne serait-ce que par jalousie ou par agace­ment envers ce qu’on juge être de la for­fan­terie, injus­ti­fiée par déf­i­ni­tion, on ne sera pas écouté.

En ce qui me con­cerne, j’ai tou­jours rêvé que ma poésie soit lis­i­ble à toutes les caté­gories de per­son­nes des généra­tions futures : que l’éru­dit savant puisse y trou­ver, dis­ons en abrégé : de quoi en faire son miel, de même que celui qui ne lit pas, en général, de poèmes ou de textes réputés dif­fi­ciles. C’est vous dire donc quel bon­heur j’ai pu ressen­tir lorsqu’il m’est arrivé de recevoir des témoignages émus de per­son­nes qui m’avaient lu par hasard, et qui, ordi­naire­ment occupés à traire leurs bre­bis ou leurs vach­es, ou à viss­er des pièces mécaniques dans leur usine, m’ex­pli­quaient que la poésie jusqu’alors était très loin de leurs préoc­cu­pa­tions et ne les avait jamais intéressés.

Quel rap­port avec votre ques­tion ? Eh bien, je ne pense pas que la poésie façon­née dans un lan­gage aride, pré­ten­dant se pass­er de ce qu’on appelle com­muné­ment la « beauté », puisse fonc­tion­ner, ni longtemps, ni de manière à touch­er de larges pans de la société… Une poésie uni­ver­si­taire faite pour être lue par de savants philosophes, doit avoir en même temps une couche de lis­i­bil­ité qui apporte quelque chose de posi­tif aus­si, un agran­disse­ment de la vision, une lec­ture davan­tage stéréo­scopique du monde chao­tique où nous vivons, à tout un cha­cun, à « l’homme de la rue » comme dis­ent « les gens de la haute ». C’est même dans cette capac­ité à trans­met­tre à ceux qui sont le moins en sit­u­a­tion d’apercevoir l’abîme de mys­tère où nous vivons, qu’une poésie touche à sa véri­ta­ble grandeur : Vil­lon, Ver­laine, etc…

La poésie sèche, brève, inten­tion­nelle­ment ambiguë, dont seul quelqu’un qui a lu Sartre, Niet­szche, Hei­deg­ger, Kant, Descartes, Feuer­bach, Engels, Locke, Hegel, Fichte, Pla­ton, etc… peut vague­ment tir­er prof­it ou se délecter, est une poésie aris­to­cra­tique, une poésie de seigneurs qui écrivent entre-soi, comme les samouraïs com­posant des haïkus. Par ailleurs, réduire la part de l’en­vol de l’imag­i­na­tion dans la langue, brid­er le réc­it dès qu’il ne s’ag­it plus de « roman » sous pré­texte que c’est prose et non plus poésie, squizze en quelque sorte toute pos­si­bil­ité du lan­gage d’ac­céder à son « plus beau », lequel est moins « for­mule com­pactée » qu’en­vol (cer­taine diraient rhé­torique – et alors?) de la Vision, de l’Ap­pari­tion. Pour imag­in­er, la pen­sée a besoin d’une cer­taine quan­tité de lan­gage, comme un avion d’une cer­taine longueur de piste pour décoller. Mais aus­si, que cette quan­tité soit quan­tité au sens pro­pre, avec mesure, rythmes, sys­tèmes sonores, scan­sion cachée (puisqu’au­jour­d’hui, toute scan­sion trop vis­i­ble passe pour vieil­lotte et désuète), bref renouer avec l’u­til­i­sa­tion des signes tem­porels. Par exem­ple, si les « refrains » exis­tent dans la chan­son, c’est qu’ils ont comme le retour de Noël chaque année, une fonc­tion de « sécuri­sa­tion par­a­disi­aque ». Le cou­plet se présente en temps linéaire, mais le refrain appar­tient au temps cyclique, à l’é­ter­nité. Il tend donc à détach­er la chan­son du quo­ti­di­en tout en en par­lant, comme fêter le jour de l’an ras­sure puisque nous le revivons comme s’il s’agis­sait du seuil de la même année, excep­té qu’elle sera un peu dif­férente. Le jour de l’an atteste que nous avons survécu à toutes les années mar­quées par des jours de l’an précé­dents, donc que celle qui vient ne sera pas si dramatique.

Il y a de même en poésie un mariage à faire entre l’in­can­ta­tion qui ressor­tit au temps cyclique, (et qui cherche à met­tre en état d’hyp­nose, d’ac­cep­ta­tion dodeli­nante, comme une berceuse par exem­ple,) et le « mes­sage » qui ressor­tit, non à l’éter­nel, à l’Édénique, mais au temps linéaire con­tem­po­rain, plus ou moins trag­ique, inquié­tant, abom­inable, dra­ma­tique, à pro­pos duquel le poète veut faire accepter par les esprits sa vérité, ce qu’il con­sid­ère comme une vérité qu’autrement, sans « l’as­tuce » de la beauté, de la musique du lan­gage, de l’emploi rêveur des mots, la Cité refuserait par angoisse de voir la réal­ité : qu’elle s’en­fonce dans l’usure et la désadap­ta­tion, et se cram­ponne au passé parce que c’est ce qu’elle con­naît et des dan­gers de quoi elle a triomphé.

Quant à savoir donc si «notre moder­nité poé­tique peut dépass­er ce désac­cord entre le mot et le monde,  le poème renouer avec le monde et le monde refaire alliance avec le poème », je ne suis pas cer­tain que ce soit là l’ob­jec­tif, dis­ons souhaitable… Quand vous dites la poésie mod­erne « coupée » du monde, même dans les poèmes « anorex­iques » dont vous par­lez, ce n’est pas sûr qu’il s’agisse vrai­ment de cela.

Cela me fait abor­der un autre aspect, dif­fi­cile, de la ques­tion, et sur lequel nous revien­dront sou­vent je sup­pose : qu’est-ce qu’un « monde » ? Et lorsqu’on se « couperait du monde », de quoi se couperait on exacte­ment ? De quoi ce « monde » dont le poète mod­erne se serait « coupé » est-il fait ?

 

Je ne veux pas entr­er main­tenant trop longue­ment ici, mais pour moi, le « monde » en soi n’ex­iste pas. Ce qui existe, c’est « ce que la Cité dit du chaos et com­ment elle a réus­si pour se société con­sen­tante à organ­is­er, archi­tec­tur­er ce qu’elle a perçu du chaos pour en faire un « monde » juste­ment, ce que les Grecs appelaient un « kos­mos » ». Dans cette idée de cos­mos, il y a l’idée de « range­ment de l’ap­paru », exacte­ment comme les « cos­mé­tiques » ser­vent à met­tre en ordre l’ap­pari­tion du vis­age, de la chevelure, des sourcils…

Or, au cours de la vie, des indi­vidus humains comme de leurs sociétés, on expéri­mente que for­cé­ment le chaos évolue, se trans­forme, con­naît des trem­ble­ments de terre, des boule­verse­ments, des Fukushi­mas, des tsunamis vio­lents ou très pro­gres­sifs. Mais la Cité, pour laque­lle toutes ces éven­tu­al­ités sont des men­aces de mort, s’ef­force de con­tin­uer à dire « son monde » dans les ter­mes que le passé – lui qui a tri­om­phé de son ex/futur – avait trou­vés et qui jadis avaient per­mis à la Cité de s’adapter et de sur­vivre. Vous voyez la dif­fi­culté : d’une côté poésie, print­emps,  « glas­nost » méta­mor­phose, « nou­velle­ment », lan­gage du monde qui change. (Un poème de la pierre amour y fait allu­sion, mon­trant le regard des anges qui voient du haut d’une fic­tive éter­nité l’évo­lu­tion de l’éphémère.), et de l’autre, poli­tique, automne ou hiv­er, niv­elle­ment, glacia­tion (telle que la société sovié­tique qui met­tait ses vrais poètes au goulag, et ne sup­por­t­ait que les rabâcheurs tra­dic­tion­nels), crispa­tion du « monde de la Cité » sur sa red­ite éter­nelle et conservatrice.

C’est pourquoi le philosophe, chargé du truche­ment entre le poé­tique et le poli­tique, entre le Poète et le Cité, du temps de Pla­ton met­tait le Poète à l’é­cart de sa République. Le monde de la République est con­sti­tué de sig­nifiés « vis­sés », « soudés » à leurs sig­nifi­ants de telle sorte que la République voudrait que ce vis­sage soit « une bonne fois pour toutes » et ne change plus : « sinon on ne peut pas s’en­ten­dre, puisque tout le monde ne met­trait pas la même chose sous les mêmes mots ». Le monde du poète est un chaos en explo­ration qui cherche à faire dire ce qui n’a pas encore été vu, perçu, con­nu, com­pris, (ou a une bonne part de cela) à des mots, des tours de syn­tax­es, d’un monde qui les a reçus et les avait faits pour dire autre chose. Ce glisse­ment appa­raît dans la métaphore (et la plu­part des tropes). Il insécurise la langue de la Cité, pour lui faire dire des choses qu’elle n’imag­i­nait pas jusqu’alors être en néces­sité de dire.

Le résul­tat est qu’on en arrive à tous les degrés de vari­a­tions entre l’ex­trême rad­i­cal­ité de l’ex­pres­sion du nou­veau, qua­si­ment incom­préhen­si­ble à la Cité, c’est-à-dire à « Mon­sieur Toule­monde », qui a pro­duit la désaf­fec­tion envers la poésie con­tem­po­raine – à quoi s’a­joute l’ef­fet du sur­réal­isme sur les esprits bavards et pas poètes, qui se sen­tent en poésie, c’est-à-dire en posi­tion de « saisie des appari­tions chao­tiques» sitôt qu’ils dis­ent n’im­porte quoi, de préférence avec l’aide d’un hal­lu­cinogène — , et d’autre part la langue com­mune ou qua­si-com­mune, qui n’ap­préhende qu’un monde du passé avec le lan­gage des poètes du passé, con­venu, pétrifié.

Pour tenir les deux extrêmes, ce qui est un peu mon ambi­tion, il n’y a donc qu’une solu­tion : desceller le lan­gage du passé pour le revir­ginis­er, comme dis­ait Élytis (à mon pro­pos d’ailleurs), grâce, par exem­ple à l’ironie, qui passe pour antipoé­tique aux yeux des amoureux de la poésie tra­di­tion­nelle, et pour cause ! Elle casse l’u­nivers passéïste, le monde «ancien» dont Apol­li­naire était las, mais où ces derniers se sen­taient si bien, dans une poésie digérée, accou­tumé, con­sen­tie. Utilis­er le son­net d’Héré­dia en se moquant de soi-même lorsqu’on fait un son­net sur un sujet mod­erne, ça ne plaît pas aux lecteurs qui pre­naient leur pied dans Héré­dia jusqu’alors… quitte, comme ces archéo­logues, à vivre en imag­i­na­tion dans la Cité des pharaons égyp­tiens parce qu’ils ne se sen­tent pas à l’aise dans la Cité d’au­jour­d’hui. L’ex­péri­ence des forums de poésie m’a appris, par exem­ple, quelle pas­sion, que je ne soupçon­nais pas, les appren­tis poètes nour­ris­sent pour les alexan­drins clas­siques. Et lorsqu’ils ne les pra­tiquent pas, c’est en général par inca­pac­ité, avec l’ex­cuse du  «vers libre» et de la lib­erté mod­erne, et non pas parce qu’ils ont mis au point une autre forme de scan­sion ou de ver­si­fi­ca­tion neuve et per­son­nelle. Les poètes de forums inter­net sont d’un con­formisme poé­tique ahuris­sant, et sans rela­tion avec l’ef­fi­cac­ité de l’ex­pres­sion qu’ils devraient souhaiter, rechercher. Ils étouf­fent en eux leur « inge­ni­um », leur génie, celui que n’im­porte quel d’en­tre eux avait encore dans son enfance. Je veux dire que tous les enfants sont jetés par la nais­sance en «sit­u­a­tion poé­tique», jetés dans un chaos avec mise en demeure de s’y retrou­ver le temps d’une vie, et ils répon­dent qua­si­ment tous à cette sit­u­a­tion avec un génie et une inven­tiv­ité frap­pantes, dont témoignent leurs dessins, pein­tures, «mots d’en­fants», expres­sions que les adultes trou­vent frap­pantes à la fois par leur sim­plic­ité et leur évi­dence. Il me revient tou­jours à ce pro­pos la solu­tion qu’avait trou­vée un bam­bin au bord d’un lac de ma jeunesse, en aperce­vant pour la pre­mière fois des cygnes, des cygnes superbes qui s’ap­prochaient du bord : « Regarde, maman, des canards majus­cules ! » C’é­tait un acte de poésie, comme il s’en fait d’ailleurs sou­vent, le temps d’un clin d’œil, dans la vie quo­ti­di­enne, puis les gens n’y pensent plus. Et pour­tant, pour moi, cet enfant avait conçu là un petit chef-d’œu­vre, quelque chose d’exemplaire.

La poésie est un état d’en­fance con­tin­ué jusqu’à la mort, qui ne s’est pas lais­sé stérilis­er par le « monde » artic­ulé au long de la jeunesse, par les « adultes ». Dans cet ordre d’idée, d’ailleurs, je pense que le soi-dis­ant adulte qui a tué en lui cet enfant-là, n’est qu’une moitié d’être humain, et sans doute la moitié la plus vide…

Bref, voilà un peu com­ment j’abor­de la ques­tion de « l’al­liance » du « monde » avec le « poème ». Une guerre amoureuse au quo­ti­di­en pour ain­si dire !

 

 

Nous aime­ri­ons abor­der main­tenant la dimen­sion com­positrice de vos poèmes et de vos recueils. Nous vous avons bien com­pris quant à la chance que con­stitue le Chaos dans lequel tout enfant est par nature jeté, le met­tant en demeure d’ap­porter une réponse par une organ­i­sa­tion d’essence poé­tique.  Au fonde­ment de la con­di­tion humaine, il y a “le génie poé­tique pour pou­voir”, pour le dire mal­adroite­ment. Ce “Kos­mos”, monde organ­isé, com­posé avec les élé­ments à la dis­po­si­tion de l’homme, appa­rait forte­ment à l’œu­vre dans vos recueils. La Pierre amour, pour rester encore dans ce livre, est forte­ment struc­turé. En va-t-il de même à l’in­térieur de vos poèmes ? Autrement dit, ten­dez-vous à garder la maîtrise con­stante d’une organ­i­sa­tion dans vos poèmes ou, à par­tir d’une archi­tec­ture sym­bol­ique, à par­tir de l’ar­chi­tec­ture d’une métaphore d’ensem­ble, lais­sez-vous l’in­spi­ra­tion jouer son jeu libre­ment ? L’in­spi­ra­tion, comme l’eau, dépend-elle d’élé­ments chao­tiques, ou se révèle-t-elle beauté dans le lit d’une com­po­si­tion voulue par le poète ?

 

C’est très étrange, pour moi, de « ren­con­tr­er » votre ques­tion­nement… Je veux dire que je suis con­fron­té ici, sur ce point pré­cis, à une sorte d’indéter­mi­na­tion : oui, ce qui se dit/écrit par­ticipe, avec extrême­ment – com­ment for­muler ça ? — de minu­tie, à la fois, dans le même moment de l’a­vancée, d’un jeu libre et insou­ciant de l’in­spi­ra­tion et d’une maîtrise con­stante et angois­sée du déroule­ment de cette avancée. C’est une expéri­ence – un des points com­muns entre Odysseas Elytis et moi — dont les autres ne m’ont que rarement rap­porté en vivre une analogue.

Sim­ple­ment la chose appa­raît plus vis­i­ble dans cer­tains livres de poèmes que d’autres, où j’ai cher­ché après coup à la dis­simuler sous une apparence plus non­cha­lante, moins crispée sur une géométrie dont Jean Gros­jean m’avait fait un jour observ­er qu’elle pou­vait avoir un aspect anti­na­turel et rebutant…

 

De fait, struc­tura­tion et lib­erté quand on écrit comme moi sous la dic­tée de, met­tons, l’in­con­scient (encore que ce ne soit peut-être qu’une manière mod­erne de s’en rap­porter à «l’en­theos» pla­toni­cien) ne font qu’un, jusque dans le chiffrage sig­nifi­ant du nom­bre des let­tres d’un vers, du nom­bre de vers d’un poème, du nom­bre de mots, et autres mani­a­que­ries déli­rantes de mon lan­gage. Ain­si La Pierre Amour, s’in­scrit sous le signe du 2 x 7 apollinien, car il est l’ex­péri­ence pre­mière, solaire, de l’amour, de l’il­lu­mi­na­tion, se passe acces­soire­ment au Maroc. L’ex­péri­ence du 7 aller, et du 7 retour chiffre donc un tas de choses dans ce livre, jusqu’au nom­bre de let­tres des exer­gues et cita­tions ! J’en par­le ici comme on avoue un vice : pour moi, tout poème qui ne soit pas fondé sur un sys­tème arith­mé­tique me paraît insta­ble, peu solide, non-des­tiné à résis­ter au temps. J’ai besoin qu’un poème allie la géométrie math­é­ma­tique d’un cristal, et le naturel du lan­gage qui s’é­panche. C’est ce besoin qui m’a con­duit à con­sid­ér­er l’épeire, cette petite araignée courante des jardins, comme mod­èle du poète : à la fois elle con­stru­it une toile adap­tée à chaque espace dont elle prend «pos­ses­sion», avec l’ai­sance pro­pre à la nature, et en même temps chaque toile est con­stru­ite, par­fois mal­gré les apparences, selon une loi math­é­ma­tique qu’une équa­tion peut exprimer. D’ailleurs il existe un site inter­net sur le sujet depuis 2004, qui mon­tre que la spi­rale d’Archimède est pra­tique­ment le mod­èle idéal de la toile de l’épeire soyeuse.

(http://perso.numericable.fr/~araignee/archimede1.htm)

En ce qui con­cerne mes poèmes les choses fonc­tion­nent un peu de la même façon, avec la même asso­ci­a­tion de rigid­ité du sig­nifi­ant et de lib­erté du sens qu’il porte. C’est ce qui rend pour moi l’ex­er­ci­ce poé­tique incom­pa­ra­ble. On occupe un moment la posi­tion qu’on rêve être celle d’un dieu. On tient dans ses mains le fil des orbites et des mon­des dans une sorte d’hyp­nose inde­scriptible où tout s’or­gan­ise et réor­gan­ise en fonc­tion du besoin de ce qui est à dire d’une part, et de l’in­vis­i­ble struc­ture dans laque­lle cela doit entr­er d’autre part. Il y a pour moi – je pré­cise encore une fois – une sat­is­fac­tion vio­lente à ce que cette coïn­ci­dence se mette en place et fasse pièce au chaos, une sat­is­fac­tion com­pa­ra­ble à celle d’une enfant qui, ayant en tas devant lui les mil­liers de morceaux inco­hérents d’un puz­zle, par la seule envie de se met­tre à les organ­is­er voit une sorte de force mag­ique ou mys­tique lui venir en aide, lui en dicter la mise en place, et il voit sous ses yeux appa­raître une image splen­dide qu’il aurait été bien inca­pable d’imaginer.

Telle est ma façon per­son­nelle de ressen­tir que « je » est un autre ! Et depuis la pre­mière fois, il y a longtemps, que cette expéri­ence de «poéti­sa­tion» a sur­gi dans ma vie, j’y suis resté «addict» comme à une drogue dont on ne guérit pas. Si cela ne m’a pas attiré les mêmes ennuis que leurs drogues aux drogués, ce phénomène a pris dans ma vie une place impérieuse qui l’a par­fois ren­due très com­pliquée, en par­ti­c­uli­er dans mes rela­tions avec mon entourage. Ain­si, quand au fond de moi enfle la vague d’un poème qui doit s’écrire, si j’en suis empêché, je deviens odieux, inten­able, et j’ai beau me réfrén­er, tant que le texte n’a pas pris corps et encre sur du papi­er, je n’au­rai pas la paix et je resterai haïssable !

 

Pour recen­tr­er les choses sur votre ques­tion­nement, « L’in­spi­ra­tion, comme l’eau, dépend-t-elle d’élé­ments chao­tiques, où se révèle-t-elle beauté dans le lit d’une com­po­si­tion voulue par le poète ? », la réponse est donc «les deux à la fois mon général», car dans le cas du poème, chez moi, ils sont les deux faces du même moment, du même sur­gisse­ment. La numérolo­gie y est active, se coalise avec tous les autres élé­ments de cor­re­spon­dances sig­ni­fica­tives, alchim­iques, kab­bal­is­tiques, tout ce qui peut con­tribuer à ce que le poème «cuis­iné» soit solide dans le moin­dre détail. Mais il n’est pas néces­saire que le lecteur en soit con­scient. Plus il aura le sen­ti­ment que le poème est spon­tané mieux cela vau­dra, car c’est la réal­ité et que cette réal­ité soit armée secrète­ment d’un corset irisé que le poème sécrète comme un noc­tiluque dévelop­pant sa coquille, voilà qui importe peu à celui qui a seule­ment envie de voir la mer s’il­lu­min­er dans la nuit. C’est la rai­son pour laque­lle je n’ai guère de brouil­lons : sitôt que «ça brouil­lonne», rien ne marche, rien n’est assuré, l’é­tat poé­tique n’est pas en place. Je peux ratur­er et recom­mencer indéfin­i­ment, si je me suis four­voyé cela ne don­nera rien, ce sera du temps per­du. Alors, je jette à la poubelle, directe­ment. J’imag­ine que Rilke fonc­tion­nait égale­ment ain­si, et que c’est la rai­son de la péri­ode de long silence qui a précédé les Son­nets à Orphée et les Élé­gies de Duino… Il devait être dés­espéré pen­dant cette sorte d’ab­sence du poète en lui. C’est ce que j’ai tou­jours le plus red­outé, que soudain mes ténèbres intérieures ou celui qui y règne devi­en­nent muets. Elytis a con­nu un pas­sage comme ça, et en con­tribuant à éponger son anx­iété, j’ai tra­vail­lé à soign­er la mienne.… si bien qu’un jour il m’a écrit que «c’é­tait repar­ti» et j’en ai ressen­ti une sorte de rassérène­ment intense.

Ma con­vic­tion est que la «pos­ture poé­tique» est un peu comme celle du nav­i­ga­teur sur son voili­er, il doit à la fois être sou­ple et entière­ment disponible aux éner­gies chao­tiques des vents, et en même temps les maîtris­er en se glis­sant entre ces forces et les util­isant pour par­venir à l’île par­a­disi­aque ! Il s’en­suit que le poème qui est au nœud de ces forces, un nœud qui se déplace avec le poète lui-même au cours du temps d’écrire – et par­fois il y a intérêt à être capa­ble d’écrire suff­isam­ment vite si l’on ne veut rien per­dre (alors on s’in­vente une sorte de sténo­gra­phie per­son­nelle) ! -, ce poème est chaque fois la décou­verte d’un nou­veau monde né pour­tant du recense­ment et du chiffrage des pou­voirs de notre langue mater­nelle… Et c’est un poème con­sti­tué de la fix­a­tion de deux forces antag­o­nistes, archi­tec­turées depuis le «degré zéro», la let­tre, jusqu’à la page, au groupe de poèmes, au recueil entier, avec des fils con­duc­teurs qui se répon­dent for­cé­ment d’un poème à l’autre et qui con­stru­isent ain­si dans l’e­sprit du lecteur ( moi-même en pre­mier) un sys­tème har­monique «supra-sig­ni­fi­catif», tel que les rela­tions puis­santes qui ric­ochent d’un texte à l’autre, d’un livre à l’autre, etc… façon­nent ce que cer­tains appelleraient une vision et que moi j’ap­pelle «cos­mos» parce que la sim­ple notion de vision est trop lim­i­ta­tive. De la sorte, chaque mot, indi­vidu­elle­ment pris, d’un poème à la longue va ray­on­ner de rela­tions allu­sives sup­plé­men­taires qui vont peser de toute leur lumière sur les sens nou­veaux qu’il pren­dra pour se référ­er à un ou des «apparu(s)» chaotique(s) qu’il change ain­si en monde.

Ce sys­tème har­monique est aus­si com­plexe qu’une par­ti­tion. Les sonorités du lan­gage y con­tribuent, autant que les syn­onymies, les analo­gies, les homo­phonies, les approx­i­ma­tions les plus divers­es. La pra­tique du poème chez Max Jacob en ce domaine m’en a beau­coup appris. Lui en par­ti­c­uli­er, mais il n’est pas le seul. Une vraie poésie plonge chez nous jusque dans Homère, Sap­pho et Archil­oque, Pin­dare, Perse, Horace, nos aïeux spir­ituels, en pas­sant par tout ce qui a été écrit de poésie en français, qu’il est bon de savoir refaire, « pas­tich­er » à titre d’ex­er­ci­ce. Enfin, entre autres. Car les poètes arabes, chi­nois, japon­ais, leurs tech­niques d’écri­t­ure et leurs civil­i­sa­tions sont aujour­d’hui inté­grés aux allu­sions de la poésie mod­erne : les poèmes en forme d’hexa­gramme du Yi-King, les Achillées de La Pierre Amour, en sont l’aveu. Ils pavent un itinéraire exis­ten­tiel. Aujour­d’hui, je ne les aurais plus lais­sés vis­i­bles avec une forme sin­gulière. Plus le sin­guli­er passe inaperçu mieux cela vaut, car les lecteurs d’au­jour­d’hui sont frag­iles, facile­ment désori­en­tés, ils n’ont pas la force lisante des lecteurs de Mal­lar­mé, alors même que beau­coup de la poésie con­tem­po­raine réclam­erait autant de péné­tra­tion dans la com­préhen­sion, dans la saisie, qu’en réclame la lec­ture d’un son­net de l’au­teur du « Coup de Dés ».

Pour la sou­p­lesse et la capac­ité de mise en écri­t­ure, la con­nais­sance famil­ière du grec, du latin, acces­soire­ment d’une langue ger­manique, me sem­ble égale­ment recom­mandée. Il faut que l’in­stru­ment soit sûr et l’é­pais­seur diachronique des allu­sions aus­si. C’est comme dis­ait Joe Bous­quet «l’au­réole qui se reforme sur la couronne qui se brise». Mais tout cela est une autre affaire, quoique la même au fond. J’imag­ine que pour vous ces pré­ci­sions enlèvent beau­coup au «mythe mys­térieux de la créa­tion inspirée»… comme on aurait dit du temps des Roman­tiques. En ce qui me con­cerne, je ressens la créa­tion poé­tique comme un phénomène suff­isam­ment fasci­nant et mys­térieux pour n’éprou­ver pas le besoin d’en dis­simuler ce que j’en con­nais. (Je forme seule­ment le vœu que, con­traire­ment à ce que m’a dit quelqu’un, la « trans­mis­sion explica­tive » de mon expéri­ence per­son­nelle ne soit pas, comme elle l’est sou­vent à ce qu’on dit, ennuyeuse. Cela ne m’en­chantera pas si cela me donne l’air d’un ancien com­bat­tant qui racon­te sa guerre !…)

 

Nous nous apprê­tions à vous deman­der quelle est votre vision. Nous for­mu­lons donc dif­férem­ment : Xavier Bor­des, quel est votre cos­mos ? Lisons votre poésie, pour­riez-vous nous dire, car alors tout y est. Cepen­dant, pou­vez-vous en par­ler pour nous aider peut-être ? L’ensem­ble de votre œuvre don­née à lire, quel cos­mos, comme on dirait “quelle vision”, l’anime ?

 

Pas facile à expli­quer, puisque ça se dit en poèmes, juste­ment parce que la prose unil­inéaire répond mal à ce qu’il faut davan­tage sug­gér­er que recenser…

C’est pourquoi je reste un peu blo­qué, Quel cos­mos ? Ce truc com­plexe que je m’ap­plique à écrire/décrire, c’est ça le “cos­mos”. Je vais chercher à en trou­ver les grandes lignes mais je crains bien que ce soit davan­tage réduc­teur qu’é­clairant… Être cri­tique et com­men­ta­teur de sa pro­pre œuvre en poésie est dif­fi­cile, d’au­tant que c’est le tra­jet qu’on fait à tra­vers qui con­stru­it ce que le lecteur aura à y décou­vrir pour lui-même en tant que “cos­mos”… et qui peut fort bien dif­fér­er d’un lecteur à l’autre sans qu’il y ait pour autant “erreur de vision”!

 

Je demande un délai pour réfléchir encore à ce genre de ques­tion… Ce qui l’anime, au-delà de répon­dre sim­ple­ment “vivre”, “agir vivant”, fau­dra que j’y songe plus avant et ce n’est pas sim­ple à déploy­er. Tout le monde, dis­ais-je, sait ce qu’est l’amour, la vie, la poésie… mais per­son­ne n’est capa­ble de les expli­quer, tout juste de ten­ter de les met­tre en scène dans le lan­gage aus­si juste­ment qu’il les sent… Et juste­ment si on procède comme ça, c’est qu’il s’ag­it de ressen­ti humain, du sub­jec­tif pas aisé­ment objec­tivable, au con­traire des sci­ences comme la physique, ou l’astronomie…

 

….….….….….….….….….….….….….….….….….….….….….….……

 

Réflex­ions faites, je peux sans doute pro­pos­er quelques ori­en­ta­tions autour d’une con­cep­tion globale…

Philosophique­ment, il me sem­ble qu’il y a «de l’être», et (d’autre part) ce que nous appréhen­dons de cet être en fonc­tion du temps, du moment : tout poème est poème de cir­con­stance, et tout moment peut être cir­con­stance du poème, c’est-à-dire pré­texte à émer­gence de l’être, à «appari­tion» (phain­om­e­non), c’est-à-dire à exis­tence de ce qui est sous forme «de coor­don­nées» spa­tio-tem­porelles. Or le spa­tio-tem­porel, tout ce qui con­stitue l’ex­is­tence de la matière, est «frag­ment» de ce qui est. Tout ce qui existe est en quelque sorte de l’être sous forme de bribes incom­plètes, de par­celles d’être tirées momen­tané­ment de l’indéfi­ni, c’est à dire appréhendées par l’e­sprit comme « chaos ». La fonc­tion poé­tique du lan­gage – le lan­gage n’a pas cette seule fonc­tion mais c’est la plus impor­tante, la plus puis­sante, la plus noble — con­siste à s’emparer de ces lacunes de l’être, de ces bribes chao­tiques, indi­ci­bles, incon­cev­ables, mais éprou­vées par les per­cep­tions, et de ten­ter de les objec­tiv­er en les ren­dant dici­bles, puis en les faisant exis­ter par l’ex­pres­sion orale ou écrite, his­torique­ment orale puis écrite probablement.

À par­tir de ces bribes plus ou moins géniale­ment rédigées (on pour­ra y revenir), et pas spé­ciale­ment, pas unique­ment par des poètes « pro­fes­sion­nels » (je veux dire s’as­sumant comme tels), se con­stitue un matéri­au, qui fut préhis­torique­ment con­sti­tu­tion d’une langue, puis ensuite con­sti­tu­tion d’une langue poé­tique à l’in­térieur de la langue trans­mise et reçue de généra­tions en généra­tions, laque­lle avait par des actes poé­tiques con­stants au cours du temps, réus­si à organ­is­er les bribes lente­ment perçues et désignées, jusqu’à ce que raboutées vaille que vaille comme les pièces d’un puz­zle pas vrai­ment con­cor­dantes, elle con­stituent le «réel» d’un peu­ple, c’est-à-dire la façon dont sa cité s’est fab­riqué une «vision du monde», pré­cisé­ment : un monde ten­dant à se vouloir «uni-vers» dans l’e­sprit col­lec­tif de la cité, pour que l’échange des paroles ou des écrits soit aus­si un échange de direc­tions (sig­nifiés) vers des « référents », autrement dit un échange de sens.

Lorsque ces échanges de sens sont bien organ­isés et étab­lis dans la cité, je les appelle «cos­mos». Un cos­mos, c’est l’ac­cep­ta­tion par tous de l’or­gan­i­sa­tion du sens dans une société. C’est la façon (sub­jec­tive) d’une société de gér­er des échanges de sens (objec­tifs) grâce à des signes sig­nifi­ants, des signes encodés, reliés à des objets, des actes, des fic­tions, etc.

Le grand cos­mos plané­taire est celui con­sti­tué, «in progress», par la sci­ence qui se veut occupée à con­stituer la pen­sée d’un univers, c’est-à-dire d’un cos­mos sans chaos, uni, à un seul ver­sant. Bien enten­du l’im­pul­sion de cette démarche est théologique, elle vient de l’idée du monothéïsme, ce que j’ap­pelle «être» cor­re­spon­dant dans le cos­mos religieux au «theos», le dieu qui unit tout, à tra­vers le sym­bole du «thê­ta» grec en par­ti­c­uli­er : θ, lequel représente l’œuf cos­mique, bar­ré par la sur­face plané­taire avec en-dessus la coupole Oura­nos et en dessous la cav­erne hypogée Hadès. (Toutes les let­tres de l’al­pha­bet grec cachent ain­si une sym­bol­ique con­sti­tu­tive du cos­mos grec dans ses signes graphiques élémentaires).

Ils s’en­suit que toute poésie est for­cé­ment mul­ti­ple, plurielle, diverse, et que ce ne peut être qu’une réflex­ion philosophique postérieure sur le poème qui va organ­is­er ce qui a sur­gi, ce qui est apparu, soit pour en faire un grand poème cohérent à l’usage de la réno­va­tion du monde de la cité (en passe de désadap­ta­tion par son entropie), soit de d’in­ven­ter une logique entre des bribes de poèmes de la dimen­sion «d’une lame de rasoir rouil­lée» pour tir­er par­ti de façon «cos­mi­fi­ca­trice» des bribes qu’un poète a passé toute sa vie à ten­ter d’ar­racher à ce qui est pour en faire de l’existant.

Le cos­mos que mes écrits don­nent à lire se présente donc à toutes les étapes, selon la cir­con­stance, depuis la bribe, dis­ons le haïku, jusqu’à de plus grands ensem­bles organ­isés par une feinte cohérence, pour don­ner le sen­ti­ment qu’il «y a» du réel», même s’il sem­ble par­fois insai­siss­able et nou­veau. C’est une des raisons pour lesquelles j’u­tilise les arti­fices de la poésie de tous les temps et de toutes les cul­tures. Les formes, les références, les mytholo­gies, etc… Un jour on ver­ra qu’un ten­ant du « monde arabe », ou du « monde asi­a­tique », ou « africain) seront aus­si à l’aise dans mes poèmes que des français, parce qu’ils y recon­naîtront aus­si des références à leurs mon­des, en ver­tu du fait que la France – je me tar­gue d’être français – était ouverte sur la planète et avait, à son insu, éten­du momen­tané­ment son cos­mos à une grande par­tie de celle-ci : ce qu’on appelle «coloni­sa­tion» avec les intérêts économiques et matériels plus ou moins sor­dides, a tou­jours dif­fusé implicite­ment une « vision du monde » comme vous dites. Nous sommes le pro­duit du mix­age de, respec­tive­ment, celles d’eu­ropéens préhis­toriques colonisés par des Ariens, colonisés par des Gaulois, colonisés par des Romains, colonisés par des Francs, etc… Et les « mon­des » sont faits de toutes ces couch­es. Pour ma part donc, le poète dans sa langue étant une civil­i­sa­tion à un seul per­son­nage – à lui tout seul, d’où son immense soli­tude -, j’imite ce mou­ve­ment de dévoile­ments et de mélanges de « cos­moï » suc­ces­sifs ou super­posés, pour témoign­er énergé­tique­ment, pour pro­duire la con­tin­u­a­tion du devenir cos­mique de l’être dans les généra­tions qui me liront. Je relie, je mar­que des étapes pour inciter le lecteur au mou­ve­ment poéti­sant, davan­tage que je ne fais un «état des lieux». La générosité du poète doit être davan­tage de sus­citer que de pro­duire des textes admirables en eux-mêmes. C’est pourquoi j’ai pris la démarche que vous sem­bliez pro­pos­er au sérieux. Ce n’est au fond qu’un pari sur la vie. Enfin, je crois que je me suis très mal­adroite­ment expliqué… De toutes façons, on ne fab­rique pas le mode d’emploi de la poésie de quelqu’un : on lui dit : « Tiens, voilà un livre ! Fais en ce que tu veux et qu’il engen­dre ce qu’il pour­ra, peut-être des mer­veilles, peut-être rien du tout ! » C’est le risque de tout écrivain et a for­tiori de tout poète : de n’être pas lu, même par ceux qui ont par­cou­ru atten­tive­ment les lignes d’un de ses livres. Mais c’est aus­si la chance qu’à tra­vers nous les livres, comme dis­ait Joe Bou­quet, écrivent des livres, c’est-à-dire trans­met­tent à des jeunes gens l’en­vie, l’én­ergie de pour­suiv­re l’in­grate tâche qui con­siste à don­ner du sens à ce qui est, ce «dieu Anu» des Sumériens.

 



Xavier Bor­des, vous avez, nous l’avons dit, pub­lié trois livres de poésie aux édi­tions Gal­li­mard, et plusieurs chez d’autres édi­teurs, mais vous pub­liez égale­ment des poèmes directe­ment sur inter­net, dans divers blogs, tel que 

http://xavierbordes.wordpress.com/

  Cette atti­tude est peu com­mune en France, de la part de poètes d’im­por­tance (je rap­pelle que vous avez obtenu le Prix Max Jacob en 1999). À la poésie demeure attachée cette sorte de sacral­ité qui sem­ble devoir faire pass­er le poème, pour faire “autorité” – j’emploie à des­sein le terme en ver­tu de son sens éty­mologique — par le sup­port “papi­er” et la “belle édi­tion”. D’autres raisons, moins avouables sans doute, prési­dent à cet état de fait. Vous don­nez à lire, dans divers blogs, vos poèmes presque quo­ti­di­ens, tran­chant ain­si dans le vif de ce que le micro­cosme poé­tique français sem­ble pou­voir admet­tre. Que voulez-vous bien nous dire de ce choix icon­o­claste, et peut-être donc, à ce titre, vital ?

 

Sans vouloir min­imiser la recon­nais­sance que représente un prix lit­téraire, il ne me paraît pas que cela suff­ise à con­sid­ér­er un poète comme « d’importance ». C’est à la col­lec­tiv­ité des lecteurs d’en décider, après décan­ta­tion par le temps, et dans ce domaine, le des­tin d’une œuvre est qua­si­ment imprévis­i­ble. Tels dont les écrits firent fureur en leur temps, comme François Cop­pée, sont presque oubliés. D’autres, en leurs temps à peu près ignorés, sont devenus cen­traux comme Arthur Rim­baud. Et encore n’est-il pas tout à fait cer­tain qu’au cours des siè­cles futurs, s’il en reste à notre pays, les choses ne s’inversent pas, sinon que la ques­tion même s’efface avec l’effacement de la lit­téra­ture et de la poésie comme on l’entendit jusqu’à présent…

 

Ce qui m’amène directe­ment aux divers aspects de votre ques­tion. J’ai béné­fi­cié du « sup­port papi­er », et de « belles édi­tions » — au-delà de l’imaginable, si je songe par exem­ple à « La cham­bre aux oiseaux » ou au « Grand cirque Argos », aux « Lev­ées d’Ombres et de Lumière », tous livres inédits et telle­ment « sacrés » qu’ils sont pra­tique­ment inac­ces­si­bles -, mais il existe aus­si de belles édi­tions d’un genre plus mod­este : le « Sans père à plume », illus­tré d’un bois du remar­quable pein­tre Jean Trous­selle notam­ment, ou « Je par­le d’un pays incon­nu » édité par In’Hui. Tous ces livres ont pour moi une qual­ité essen­tielle : les édi­teurs ont respec­té le texte des poèmes à la vir­gule près. Et si l’on y trou­ve une ou deux fautes d’orthographe, c’est parce qu’elles sont inten­tion­nelles et sig­nifi­antes, ce qui de nos jours d’ailleurs — mais je n’en avais pas con­science — a per­du toute fonc­tion dans la mesure où presque plus per­son­ne, même les pro­fesseurs de français agrégés, n’est sûr de l’orthographe de sa langue !…

D’autre part, il faut bien not­er que les machines à écrire n’ont été rem­placées par cette mer­veille qu’est le traite­ment de texte par ordi­na­teur, qu’aux alen­tours des années, dis­ons 1985, et même peut-être plus tard pour le grand pub­lic. Jusque alors, les livres étaient le seul moyen — avec les autres sup­ports imprimés bien sûr — de répan­dre un écrit, en dehors de lec­tures radio­phoniques par exem­ple, qui sont fugaces à moins d’avoir été enregistrées.

Ce n’est donc pas que le livre ne soit pas à mes yeux, avec ses pages faciles à effeuiller, son odeur d’encre, la matière pour moi prodigieuse qu’est le papi­er, quelque chose d’infiniment respectable et aimé en tant qu’objet. Cepen­dant, je lui fais quelques reproches, ou dis­ons plutôt, je lui vois aus­si quelques incon­vénients : quand un auteur pub­lie un livre, tous ses amis s’attendent à le recevoir gra­tu­ite­ment, per­suadés qu’ils sont que l’auteur ne paye pas les exem­plaires qu’il leur envoie. C’est en par­tie vrai chez de très grands édi­teurs, comme Gal­li­mard, qui ne sont pas chiens pour le ser­vice de presse notam­ment… C’est déjà moins vrai pour les plus petits qui n’ont pas les moyens de lâch­er gratis une part impor­tante d’un tirage, surtout le pre­mier dont on ne sait même pas s’il se vendra…

Or pour les livres, mal­heureuse­ment comme pour beau­coup d’autres choses, à la fois l’argent est le nerf de la guerre et faire un livre — c’était encore davan­tage le cas avant l’informatisation — revient cher, et d’autre part la majorité des lecteurs ont dans l’idée que le livre devrait être bon marché, que la cul­ture, ça ne devrait pas se pay­er, et que les livres sont donc hors de prix pour, comme vous le dites « des raisons inavouables ». Cepen­dant, vous, vous faites une revue sur inter­net et non sur papi­er… Avouer que cela coûte infin­i­ment moins cher d’éditer de cette façon est donc du sim­ple bon sens, pas hon­teux du tout, mais prou­ve que la néces­sité pour les édi­teurs de livres qui pren­nent des risques, de gag­n­er de l’argent, n’a rien « d’inavouable », excep­té pour les nom­breuses gens qui, dans notre pays hyp­ocrite­ment et offi­cielle­ment brouil­lé avec l’argent, con­sid­èrent qu’il est naturel de tout obtenir sans pay­er : ils ne se doutent pas que quelqu’un paye tou­jours quelque part ! Nous sommes quelque peu Grecs sous cet angle !…

Il se trou­ve cepen­dant qu’éditer sur inter­net pour un auteur, quoique ne rap­por­tant pas grand’ chose sinon rien du tout, est un investisse­ment léger : un ordi­na­teur et une con­nex­ion au réseau suf­fit. Des tas d’organismes met­tent à dis­po­si­tion des gens des moyens d’éditer pré­for­matés (comme on dit), sites, blogs (Overblog, word­press, etc…), ou de livres virtuels (tel Calameo). Je cite ceux-là parce que ce sont ceux que je con­nais le mieux et qui m’ont sem­blé les plus séduisants.

 

L’apparition de ces moyens, fon­da­men­tale­ment enrac­inés dans la tech­nique infor­ma­tique de l’hypertexte, a changé com­plète­ment la donne. N’importe qui aujourd’hui peut se pub­li­er, au sens de «se don­ner à lire à un pub­lic libre­ment». D’où le foi­son­nement ahuris­sant des blogs, de poésie entre autres, qui nous décou­vre que le goût de s’exprimer et pour la poésie par­ti­c­ulière­ment, depuis les textes les moins, com­ment dire, sat­is­faisants, les plus lacu­naires, jusqu’à des textes d’excellente, voire de haute tenue, est bien plus répan­du qu’on ne l’imagine ordi­naire­ment, même lorsqu’on savait que toutes édi­tions-papi­er con­fon­dues, le nom­bre de titres de poèmes en livres-papi­er est le plus élevé, chaque année, de toutes les caté­gories qu’on pub­lie : évidem­ment, sur une cinquan­taine de mille, quar­ante neuf mille et peut-être davan­tage, sont édités à un nom­bre d’exemplaires très lim­ités, sans pub­lic­ité, sou­vent à compte d’auteur. Il demeure que, sur le fond, l’intérêt pour la poésie n’a pas dis­paru, et avec l’internet, la chose devient patente.

Ce qui est un peu plus ennuyeux, c’est qu’on ne sait pas bien de quel type est cet intérêt : est-ce de vouloir se « répan­dre » pour le pres­tige de se vouloir « poète » ? Sou­vent cela sem­ble le cas. Les auteurs alors par­ticipent à des forums sym­pa­thiques où ils s’auto con­grat­u­lent récipro­que­ment en fonc­tion de leurs affinités. De fait, ils lisent sou­vent assez peu en dehors de leur «cer­cle», et sont surtout soucieux de mon­tr­er avec fierté ce qu’ils ont écrit, que ce soit indi­gent ou remar­quable. C’est une forme de démoc­ra­ti­sa­tion, je sup­pose, comme dans les autres arts : tout le monde écrit des poèmes, tout le monde peint des tableaux, tout le monde se pense du génie (incom­pris sou­vent),  fait des chan­sons, etc… et mal­heureuse­ment, ceci est une sorte de com­post fer­tile d’où n’émergent que quelques ros­es, comme d’habitude… Car hélas il y faut le don, le tal­ent, etc… toutes choses qui ne s’achètent pas, ne se trans­met­tent pas, — en la matière pas de mir­a­cle. C’est comme dans la musique pop­u­laire : il ne suf­fit pas d’avoir tout ce qu’il faut pour faire un « tube », je le sais mieux que quiconque. Même la chan­son la plus impec­ca­ble­ment con­coc­tée, arrangée, enreg­istrée, n’est jamais sûre de ne pas faire un flop ! C’est dans le moment de la con­fronta­tion avec les gens que ça se décide, et par­fois des années après d’ailleurs : la même chan­son qui a fait flop aujourd’hui peut se chang­er en un suc­cès demain… Ce sont les mys­tères du temps, de la men­tal­ité des peu­ples à un moment don­né, des événe­ments con­tem­po­rains, de la chance en somme.

L’internet est donc une sorte de « tri­bunal » par la sta­tis­tique, qui présente de durs avan­tages : On y est jugé par n’importe qui. On y est méprisé ou appré­cié par n’importe qui. Per­son­ne de ces lecteurs n’investit directe­ment un cen­time pour vous lire (et être éventuelle­ment déçu). Quant au pub­lic, il n’est évidem­ment pas spé­cial­isé comme celui des acheteurs de livres de poèmes coû­teux, qui préfèrent savoir ce qu’ils veulent.

C’est donc un test for­mi­da­ble pour un écrivain, et surtout pour un poète. Il n’est plus qu’un par­mi tous ? Il peut même se déguis­er, se présen­ter sous des pseu­do­nymes divers, un peu comme Pessõa. De sorte que s’il récolte des ent­hou­si­asmes, des louanges, des attes­ta­tions de bon­heur de la part d’un pub­lic d’internautes, il sait qu’il ne peut s’agir QUE d’appréciations sincères et véri­ta­bles. Le lecteur inter­naute ne donne guère dans le sno­bisme, il réag­it immé­di­ate­ment et spon­tané­ment. Il se fiche com­plète­ment que vous soyez illus­tre ou incon­nu, savant ou igno­rant. C’est seule­ment l’écrit et la façon dont il reçoit cet écrit qui l’intéresse et appa­raît quand il réagit.

Il y a donc là quelque chose d’infiniment pré­cieux. Car évidem­ment, un véri­ta­ble auteur n’écrit pas pour telle ou telle per­son­ne, il écrit pour lui-même en tant qu’être humain, et s’enfonçant dans ce qu’il a de plus « lui-même » et de plus spé­ci­fique­ment, indi­vidu­elle­ment, humain, il rêve de rejoin­dre par là, par l’origine en quelque sorte, l’universalité pour les textes qu’il pub­lie. Obtenir donc une sorte de sondage per­ma­nent en ce qui con­cerne sa créa­tion est un apport for­mi­da­ble d’internet. Mais c’est aus­si une dure épreuve de «vérité», car on en entend par­fois des vertes et des pas mûres, et les cri­tiqueurs ama­teurs ont par­fois la dent dure, voire l’insulte facile, autant que la louange dithyra­m­bique ! Et cela ne dis­pense pas du tout d’évaluer soi-même ce qu’on fait, sans se laiss­er « manger » par des juge­ments de conci­toyens, dans pass­able­ment de cas, «à côté de la plaque», comme c’est bien naturel en notre dif­fi­cile domaine.

Le créa­teur n’est donc pas davan­tage dis­pen­sé d’é­val­uer cri­tique­ment son pro­pre tra­vail, mais il a une idée plus claire de l’impact de son œuvre sur un large échan­til­lon de ses «frères humains», à tra­vers toute la planète qui plus est. Il reçoit des leçons de bon sens qu’il lui faut savoir accepter. Cela m’a beau­coup fait réfléchir sur les enjeux de lim­pid­ité du style dans le poème, par exem­ple, qui depuis tou­jours ont été pour moi essen­tiels : j’ai une admi­ra­tion immod­érée pour La Fontaine en poésie et pour Diderot en prose. De sur­croît, on peut entr­er en rela­tion avec d’autres créa­teurs qu’on n’aurait prob­a­ble­ment jamais (ou en tout cas bien plus dif­fi­cile­ment) pu ren­con­tr­er autrement, à cause de la dis­tance par exem­ple. La poésie n’est pas une activ­ité d’aristocrate, et chez le poète la générosité doit être le revers de l’orgueil ! C’est seule­ment à la Façon de Rute­beuf et Vil­lon qu’elle peut « faire autorité ».

Ou encore d’une sorte d’ascète dans son ermitage !

Le choix de se don­ner à lire sur l’internet, pour un poète, est-il «vital» selon votre mot ? Je ne sais. De mon point de vue, sans aucun doute. Cela dit, en ce qui me con­cerne c’est véri­ta­ble­ment un choix. L’édition sur livre-papi­er, ou en revue-papi­er, ne m’est pas hors de portée. J’ai seule­ment pris goût à la pub­li­ca­tion au « jour le jour », et aux réac­tions des ama­teurs qui me suiv­ent. Par­fois nous échangeons des avis en cour­riels privés, et j’apprends énor­mé­ment de choses d’eux. D’ailleurs, nous pra­tiquons en ce moment même ce genre d’échanges que seul l’internet per­met vrai­ment, en ce sens qu’à la fois il y a un dia­logue, mais que ce dia­logue, comme un échange de cor­re­spon­dance, peut appa­raître médité, réfléchi, tout en fonc­tion­nant dans l’immédiateté si l’envie nous en prend. Il me sem­ble que c’est dans ce sens qu’il y a quelque chose de vital, de lié à une vital­ité, dans cette façon de fonc­tion­ner. Cela ne rem­place pas le livre, encore moins l’écrit en soi, mais cela y ajoute, apporte un sup­plé­ment, per­met à un pub­lic de tâter de vos œuvres et d’investir éventuelle­ment dans un livre en sachant ce qu’il peut en atten­dre. Une forme de fran­chise en somme, qui évite d’acheter «chat en poche» comme on dit. Dans une péri­ode où per­son­ne n’a envie de gaspiller, spé­ciale­ment les jeunes, l’internet pour la poésie et pour la cul­ture en général me sem­ble un mer­veilleux aux­il­i­aire. Même si évidem­ment, cela ne fait pas la for­tune des poètes — quoique je n’en con­naisse point, de toutes manières, pour qui de leur vivant la poésie ait été fac­teur de fortune !

 

 

Nous aime­ri­ons main­tenant abor­der une présence habi­tant toute votre poésie — tout au moins celle que nous con­nais­sons — et c’est la fig­ure de Aïlenn, dont Recours au Poème a pro­posé une ren­con­tre en pub­liant Lita­nies pour Aïlenn. Nous la voyons comme la fig­ure idéale de l’aimée, mais aus­si nous pressen­tons dans son nom quelque sens caché, quelque appel même, peut-être. Son nom est mys­térieux. Lèver­iez-vous un peu le voile à ce sujet ?

 

Le mys­tère des noms ! Il fasci­nait Mar­cel Proust ! Je ne sais si Aïlenn est la « fig­ure idéale de l’aimée » : dans les poèmes, elle est assez réal­iste me sem­ble-t-il. Je m’ef­force tou­jours d’être, com­ment dire, dans un lyrisme exact et terre-à-terre. Ce n’est con­tra­dic­toire qu’en apparence : il s’agit, que ce soit dans le rap­port avec un être humain, avec les objets, etc… — tout ce dont nous avons con­sti­tué notre «cos­molo­gie»,  — d’appréhender par la for­mu­la­tion ce qui est le plus « spé­ci­fique », faute de quoi nous ces­sons « d’habiter poé­tique­ment cette terre », et nous en venons à mépris­er, à laiss­er som­br­er dans l’habitude, qui fait dés­ap­pa­raître les choses et les êtres vivants, ce qui com­pose notre univers. Le prob­lème avec l’idéal­isme, c’est qu’il abstrait et donc niv­elle tout. Il habi­tude donc par stan­dard­i­s­a­tion en quelque sort. De mon point de vue, l’hu­main et la féminité en par­ti­c­uli­er, sont à rejoin­dre par extrême par­ti­c­uli­er et l’on n’y accède pas à tra­vers le général. « Les femmes sont comme-ci, toutes les nanas sont comme ça… » et autres déc­la­ra­tions glob­al­isantes ren­dent « l’autre » (féminin ou mas­culin d’ailleurs) irréel et inin­téres­sant. C’est en s’en­fonçant, si je peux le dire, dans l’ex­trême­ment par­ti­c­uli­er d’une per­son­ne, qu’elle peut devenir une fig­ure : ici, dans le cas d’Aïlenn, la fig­ure de la femme « inter­face » entre celui qui poé­tise, et ce qui est. Ce que la poésie décrit de sa féminité tente d’être telle­ment proche de l’origine de sa nature qu’elle ne puisse ni être con­fon­due avec aucune autre, ni ne pas être ce qu’on appelle « femme » de la façon la plus évi­dente qu’un homme puisse percevoir.

            Je ne veux pas me per­dre dans les détails, mais je veux bien pré­cis­er le sens du nom : il s’ag­it de let­tres orig­inelle­ment pris­es à l’al­pha­bet hébraïque, dont la sig­ni­fi­ca­tion est liée à la Cab­bale, et qui me sont venues spon­tané­ment la pre­mière fois que j’ai ren­con­tré la femme dont il est ques­tion dans « La Pierre Amour » livre qui est le réc­it de cette ren­con­tre qui m’a changé en type qui écrit des choses. Le Aleph représente l’in­tem­porel, le An des Sumériens par exem­ple. Les autres let­tres con­cer­nent le mode de rela­tion de ce qui est hors du temps, ce qui est de « l’être » non encore étant, avec le chaos où il vient s’in­sér­er du fait de la nais­sance, qui est en même temps ren­con­tre. Pour davan­tage de com­préhen­sion, il faudrait nous plonger dans les livres de Car­lo Suarès, les « Spec­tro­grammes de l’alphabet hébraïque »,  en par­ti­c­uli­er. Mais n’entrons pas dans ces com­pli­ca­tions qui nous entraîn­eraient trop loin. La fig­ure dont il s’ag­it est donc à con­cevoir comme celle de l’Ap­pari­tion. Appari­tion con­tin­ue, pour ain­si dire alchim­ique en ce qui con­cerne les ambi­tions du lan­gage, qui con­di­tionne, com­ment dire, par son exis­tence même, la révi­sion de tous les rap­ports d’un poète avec son monde, donc sa manière de dire, de ressen­tir, d’agir.

            Je ne sais pas bien com­ment m’y pren­dre pour dire ça en logique aris­totéli­ci­enne ! Aïlenn, c’est une dame pré­cise qui vit avec moi, c’est la poésie elle-même, c’est « l’or » du silence et   « l’argent de la parole », c’est l’aube et l’éveil lumineux aux choses que provoque sa ren­con­tre et sa présence, c’est le monde tel qu’il m’ap­pa­raît : tout est étroite­ment inter­dépen­dant, tout est « le même », dif­férent et con­tra­dic­toire dans sa con­cré­tude et diver­sité, donc déroutant comme l’est la femme que j’aime.  Par son truche­ment, la manière dont je vois a été ressour­cée, défini­tive­ment débanal­isée, con­crétisée, don­née comme un acte de tous mes sens par cette appari­tion et sa présence con­tin­ue. Elle est la mem­brane osmo­tique à tra­vers laque­lle je parviens à cor­re­spon­dre avec ce qui est, même si dans un texte elle n’est pas nom­mé­ment présente, peu importe : ce texte n’au­rait pas existé sans elle, tout sim­ple­ment. Le peu que j’ai écrit dans ma vie (j’étais musi­cien avant de la ren­con­tr­er) s’est révélé nul et non-avenu et tout a changé dans ma vie, comme j’imagine cela arrive à tout garçon qui tombe raide-dingue d’une fille. En somme, il n’y a rien là que de très banal, c’est seule­ment la con­science aiguë du phénomène qui pousse ensuite à le poé­tis­er, à vouloir en témoigner…

            Mais je ne par­le pas d’une per­son­ne fic­tive, d’une fig­ure arti­fi­cielle, au con­traire : ce que le poème dit sont ses qual­ités et ses défauts, sa présence physique, intel­lectuelle, sa manière de ren­dre pour moi pos­si­ble en per­ma­nence un monde aug­men­té d’une lumière con­stam­ment neuve, qui n’é­clairait pas les choses avant elle : une sorte de phos­pho­res­cence sup­plé­men­taire que le fait d’aimer, de désir­er, de chérir, a ajouté à tout ce qui m’ad­vient, à tout ce qui entre dans le champ de ma con­science… Aïlenn m’a ren­du mon monde désir­able et éloigné l’ombre de la mort qu’elle a vidée de son sens et de son car­ac­tère obsessionnel.

            Il suf­fit qu’elle existe, qu’elle soit là. Evidem­ment, si elle part trop longtemps et trop loin le monde s’éteint, comme si les bat­ter­ies qui le rendaient con­stam­ment « appa­rais­sant » s’étaient déchargées. C’est comme ça je sup­pose pour tous les types qui ont trou­vé La Femme. Celle dont on sait instan­ta­né­ment en la ren­con­trant que ce sera « elle », ou per­son­ne. Tel est de fait, ce qu’on appelle « sen­ti­ment de la beauté » : cette lumi­nes­cence, ou phos­pho­res­cence, posée sur les êtres et les choses comme à Pen­tecôte  la flamme du St Esprit, pour ris­quer une com­para­i­son hardie que je ne veux pas religieuse, qui illu­mine et inspire ce qui sans elle sou­vent n’ex­is­terait même pas : ce qui serait peut-être à côté de nous, mais absent de notre con­science et de nos sen­sa­tions, non-remar­qué dis­ons. Ain­si que la « chose la plus dif­fi­cile à décou­vrir pour un pois­son des grandes pro­fondeurs, l’eau », comme dis­ait Joe Bousquet.

            Dès lors, pour par­ler des choses on essaie de trou­ver des analo­gies en sup­plé­ment au lan­gage ordi­naire, on fait foi­son­ner des com­para­isons, les oxy­mores, les synec­do­ques et métonymies, toutes sortes de fig­ures du lan­gage, de tropes, des­tinés à faire par­ticiper le lecteur, notre légataire « tes­ta­men­taire » en poésie, à cette réal­ité aug­men­tée, vivante au sens absolu, en laque­lle, dans mon cas, Aïlenn me donne la pos­si­bil­ité de vivre.

 

Il n’est pas sim­ple d’ex­pos­er cela, de dévoil­er de l’in­time de cette façon. Ce n’est pas vouloir me dérober que de juger qu’à présent, ici, j’en ai assez dit. Le reste appa­raî­tra de soi-même à ceux qui auront quelque peu fréquen­té mes livres. De toute façon, en cher­chant à exprimer cela logique­ment on est immé­di­ate­ment con­fron­té à cet indi­ci­ble que pré­cisé­ment l’ex­pres­sion poé­tique s’ef­force en per­ma­nence de con­tourn­er et de « pren­dre à revers » ! Et dans ce domaine, con­traire­ment à ce que pensent tout un tas de ten­ants d’écoles min­i­mal­istes ou prosaïstes con­tem­po­raines, il ne suf­fit plus, du moins est-ce mon point de vue, d’en revenir à quelque frag­ment de lan­gage plat et jour­nal­is­tique, en pen­sant que leur affligeante humil­ité sera opéra­tionnelle et ramèn­era le regard des humains sur le monde con­ven­tion­nel de la société en le mag­nifi­ant. Quelques bribes pen­sives ne font pas le poème. Quelques ruines indi­gentes ne font qu’appauvrir ou ren­dre inac­ces­si­ble, indi­geste, toute vision du chaos, toute muta­tion «alchim­ique»  (dis­ais-je) par le moyen de la langue mater­nelle, de ce chaos en «cos­mos». Il ne suf­fit pas de dire «je quitte les extrav­a­gances du lyrisme épique à la St John Perse, du moral­isme ellip­tique à la René Char, le délire sur­réal­iste d’André Bre­ton ou Elu­ard, etc…» comme on aban­don­nerait la con­cep­tion baroque, en archi­tec­ture, pour entr­er dans les lignes dénudées et mon­dri­anesques du Bauhaus, non, il ne suf­fit pas de cela, du retour à l’indigence qu’on prend pour de la sim­plic­ité, pour ressus­citer une magie poé­tique qui sem­ble, au XXI ème siè­cle, à la fois partout dif­fuse et en voie de dis­pari­tion comme une espèce menacée…

            En pen­sant à « Aïlenn », j’ai tou­jours à l’e­sprit cette image des torii devant l’en­trée des tem­ples japon­ais : ce sont des portes, quoique des deux côtés ce soit le même monde, qui con­duisent depuis le « pro­fane » vers du « sacré », au sens de « réal­ité aug­men­tée (d’une lumière secrète) » si j’ose emprunter cette métaphore à l’in­for­ma­tique, à la 3D… J’avance ce con­cept d’un « sacré » sans y voir du religieux à pro­pre­ment par­ler, seule­ment un peu comme la vision objec­tive que présente Elytis au début de l’Arbre Lucide, avec l’apparition de l’ange-femme et la cloche qui sonne  le change­ment du chaos ancien en cos­mos neuf, fondé sur le «même monde».

            Voilà ce que s’ef­force de ren­dre per­cep­ti­ble aux autres, à tra­vers ma langue mater­nelle, la poésie que j’écris et dont Aïlenn est le cœur. Je ne suis pas cer­tain que ce soit com­préhen­si­ble, et il est impos­si­ble de par­ler de cela sans quelques inco­hérences, puisque le principe logique du « tiers-exclu » en est ban­ni, comme de tout ce qui est poésie et manière d’être fon­da­men­tale de l’homme-symbolisant. (Ne pas exis­ter de manière sym­bol­isante, pour les humains est impos­si­ble, c’est ce qui les dis­tingue pra­tique­ment de tous les autres êtres vivants.)

 

 

Une autre ligne de force de votre poésie est la richesse des cul­tures aux­quelles elle fait appel ou référence, ou qu’elle con­voque, ou revis­ite, nous ne savons quel terme vous paraî­tra juste. Il y a le Yi King et la “philoso­phie” chi­noise, nous l’avons évo­qué. Il y a l’im­por­tance de l’Ori­ent. Et bien d’autres. Pou­vez-vous nous en par­ler précisément ?

 

Lorsque j’étais à l’école pri­maire, le rose de « L’empire français » cou­vrait une bonne par­tie de la mappe­monde qui était dans notre classe. Il m’en est resté l’idée que le mot France por­tait en lui une sorte de voca­tion à désign­er un monde spé­cial, ray­on­nant, uni­versel, capa­ble d’échanger et d’accueillir. La langue, la lit­téra­ture, français­es, qui de fait sont une même chose, a des qual­ités spé­ci­fiques qui sont d’une nature orig­i­nale : c’est une langue qui s’est tou­jours rêvée elle-même, souciée con­sciem­ment d’elle-même. À par­tir de quelques essais arabes effleu­rant la gram­mat­i­cal­ité, ce sont les Français qui ont fab­riqué les pre­mières gram­maires, assez rudi­men­taires encore, à l’usage des nota­bles anglo-sax­ons admin­istrés par les lieu­tenants de Guil­laume le Con­quérant, et qui voulaient par­ler le lan­gage des nou­veaux maîtres pour accéder à un statut moins sub­al­terne. La recherche gram­mat­i­cale est une affaire, aujourd’hui plus ou moins dis­parue, qui ensuite a pas­sion­né pen­dant des siè­cles les éru­dits. On a coupé les cheveux en qua­tre, fait des académies, etc… pour met­tre au point le «bon par­ler» ou le «beau par­ler». Cette exi­gence per­ma­nente dont je dis­ais qu’elle est per­due de nos jours, a façon­né un out­il de pen­sée dont le souci d’expulser les équiv­o­ques dans la trans­mis­sion de l’information a tou­jours été pri­mor­dial, et a servi d’exemple en Europe. Il s’agissait de dire d’une façon pré­cise, économique et élé­gante. De régler dans le lan­gage les lois d’une cer­taine façon de voir le monde, encore aujourd’hui sous-ten­dant l’évidence de la vision du réel des français, et qui leur fait sou­vent s’impatienter devant la con­fu­sion ou l’illogisme dans lequel vivent des peu­ples par­lant d’autres langues aux fonc­tion­nements empiriques, incon­scients et flous. Ce n’est pas un hasard s’il est resté dans les grands organ­ismes inter­na­tionaux le cod­i­cille après rédac­tion des grandes déci­sions : « Le texte français en cas de lit­ige faisant foi. » C’est aus­si ce qui rend dif­fi­cile la tra­duc­tion en français de cer­tains textes, notam­ment poé­tiques mais pas seule­ment, lorsque leur langue orig­inelle est capa­ble d’un « flou artis­tique » que le français sup­porte mal. L’apothéose de cette langue à mon sens a été atteinte avec Diderot en prose et La Fontaine pour la poésie.

            C’est la péri­ode où l’essentiel des trou­vailles, en par­ti­c­uli­er sci­en­tifiques, se font en français. Sans qu’elle perde ces qual­ités, uniques par­mi les langues répan­dues, de pré­ci­sion, d’organisation intel­lectuelle, de douceur dans les sonorités, (le ‑e muet n’existe qu’en français à ma con­nais­sance), de struc­tura­tion logique (et non psy­chologique comme d’autres langues, il faudrait à ce sujet abor­der la ques­tion d’ordre d’apparition des thèmes dans la phrase, etc…), struc­tura­tion qui con­stru­it des rela­tions entre les phénomènes mou­vants (ver­baux) et les phénomènes sta­bles (nom­inaux), sans donc per­dre ces qual­ités, les Français ont fini par en avoir un peu assez de la fameuse « clarté ». Comme en musique Debussy, on s’est mis à redévelop­per l’équivoque, le délice de l’hésitation plurivoque, de la poly­sémie, l’hermétisme, de l’approximation, de tout ce qui pou­vait en somme ren­dre du fau­tif et du char­nel, du désor­dre, de l’embrouillé explorable, du malen­ten­du déli­cieux, à une langue trop limpi­de en ce qui con­cerne sa mise au point d’une réal­ité française. Dans les idées, cela a com­mencé avec le Roman­tisme. Il s’agissait de nuancer sub­tile­ment la palette sen­ti­men­tale et intro­spec­tive. Mais le phénomène ne touchait pas encore à la langue française elle-même. Ensuite, il y eut le Sym­bol­isme, qui lui, s’est mis à chercher des for­mu­la­tion-lim­ites aux marges de la langue. Ver­laine, Mal­lar­mé, Cor­bière, Laforgue beau­coup, Charles Cros, ont démon­tré qu’on pou­vait trou­ver des for­mu­la­tions neuves qui, sans renon­cer à l’essentiel de la langue, pou­vaient l’amener à un équili­bre dif­férent capa­ble d’exprimer des faces du chaos encore non désignées, « incon­nues » selon le mot de Baude­laire, exem­ple de ces maîtres de la langue lassés de trop bien la con­naître et l’utiliser. Nous arrivons alors au seuil du XX ème siè­cle : en même temps que Dada et le Sur­réal­isme désar­tic­u­lent, jusqu’à l’absurde à l’occasion, la langue et les représen­ta­tions pour ouvrir des per­spec­tives qui parurent d’abord insen­sées, puis seule­ment inouïes au sens rim­bal­dien - un salon au fond d’un lac, par la magie du haschich -, et le souci du «bon français» encore scrupuleux jusque chez les arti­sans du 19ème siè­cle n’ayant que leur cer­ti­fi­cat d’études, s’évanouit des con­sciences. On n’y a plus vu un point d’honneur au con­traire, mal par­ler, faire «peu­ple», est devenu chic et snob jusque chez les aris­to­crates ! Un côté bobo « anti­bourge » avant l’heure. L’Éducation Nationale elle-même a très vite renon­cé, de rec­u­lade en rec­u­lade, de pré­textes de lin­guistes sur «la naturelle évo­lu­tion de la langue», en rages d’instituteurs qui ne savent plus la gram­maire ni l’orthographe : ces mêmes Insti­tu­teurs qui, du temps de Jules Fer­ry avaient été les farouch­es gar­di­ens de la langue, les fana­tiques de la gram­maire et de la dic­tée, les fameux «hus­sards de la République», se sont sou­vent méta­mor­phosés en l’inverse, et sont devenus des ten­ants tout aus­si fana­tiques du lax­isme lin­guis­tique, de l’indifférence « égal­isatrice » à la qual­ité du par­ler et les admi­ra­teurs éper­dus de Prévert, pour eux le plus grand des poètes.

            Le mou­ve­ment d’expansion ter­ri­to­ri­ale s’est retourné en même temps en un mou­ve­ment de con­trac­tion, avec les «décoloni­sa­tions», et du coup, au lieu d’avoir un monde français qui s’intéressait vague­ment aux «sauvages exo­tiques» qu’il fal­lait «éclair­er» et instru­ire, on est passé à une men­tal­ité où ce qui arrive de l’étranger, USA en pre­mier lieu mais pas seule­ment, devient une coqueluche. Pour tous ceux qui ne quit­tent pas encore la France en touristes, l’exotique, n’importe lequel, est plus exci­tant que le pays calme et con­fort­able qui se développe après-guerre. Les «autres mon­des» sont devenus ce qui fait rêver. Les modes de vie des «peu­ples pre­miers» sont devenus un exem­ple, dont on rêve d’acclimater la pré­ten­due « lib­erté », « l’instinctivisme », la façon de se soign­er par les plantes, etc… depuis les forêts du Camer­oun ou de l’Amazonie vers les forêts de pierre des cités européennes. Cela donne l’intérêt de Lévi-Strauss pour la « Pen­sée Sauvage » et la décep­tion de « TRistes Tropiques ». « Ecuador » ou « Voy­age au pays des Tarahu­maras » de Hen­ri Michaux. « Les con­quérants » de Mal­raux. Et ain­si de suite. Mais cela pro­duit aus­si le tourisme français qui préfère, quand il en a les moyens, à des régions var­iées et mag­nifiques de son pays, des régions var­iées et mag­nifiques du Cam­bodge, ou Angkor ou le Grand Canyon du Col­orado, ou les Pyra­mides d’Égypte, pays qui fait rêver les Français à juste titre depuis Champollion.

 

            En ce qui me con­cerne, je veux mon­tr­er par là, de façon un peu som­maire, com­bi­en le français, citoyen et langue, a un rap­port avec le reste du globe. Le Japon des estam­pes d’Hiroshigué avec Van Gogh et les Impres­sion­nistes. Baude­laire qui séduit les poètes japon­ais. Pas­sons. Une poésie française se doit donc pour être française de garder des rela­tions au niveau de ses mythes per­son­nels, de ses sym­bol­es, avec le reste des grandes cul­tures du monde con­nu, tel que la France le voit. Il me sem­ble que cela doit être l’un de ses traits con­sti­tu­tifs. Com­ment penser un monde aujourd’hui en tant que poète français, sans rien savoir (ou men­tion­ner) des autres mon­des de la Terre ? Ignor­er la Chine ? Les civil­i­sa­tions amérin­di­ennes ? Les sociétés arabo-musul­manes ? Les mille univers africains ? «Rien de ce qui est humain ne nous est étranger» doit rester notre devise con­tem­po­raine. Celle qui nous fait français. Avec naturelle­ment le droit d’aimer et de choisir ou de repouss­er et de détester les mon­des qu’on a été amené à con­naître, ce qui pose évidem­ment des prob­lèmes : aimer les lions libres dans leur savane peut amen­er à vouloir les aimer libres dans les rues de Paris, mais évidem­ment, là, ça ne fonc­tionne plus et on se met à leur tir­er dessus très vite. Toutes pro­por­tions gardées, le prob­lème des immi­gra­tions est celui-là. Cepen­dant, je reste con­va­in­cu que la langue française et la struc­tura­tion de pen­sée qu’elle implique, même altérée comme aujourd’hui, a une voca­tion d’assimilation et de redé­ploiement de tout ce qui lui était étranger… C’est en quelque sorte sa puis­sance per­for­ma­tive à long terme. Et l’une des raisons pour lesquelles je crois pro­fondé­ment qu’il est impos­si­ble d’être un poète français sans être aus­si un tra­duc­teur et s’être pas­sion­né pour plusieurs langues étrangères. A ce sujet, on ne mesure d’ailleurs pas ce que l’éducation française a per­du en aban­don­nant le latin, et aus­si le grec. C’étaient des langues suff­isam­ment dif­férentes et suff­isam­ment proches de nous pour nous intro­duire à l’idée que l’on peut penser « autrement » que « française­ment », tout en n’étant pas dérouté au départ par un écart aus­si impor­tant qu’avec le tchou­vache, l’assyrien, le ban­tou, l’hébreu ou le chi­nois man­darin. Cela per­me­t­tait aux Français d’avoir un esprit entraîné à saisir la pen­sée de l’autre, à avoir l’intuition de ce qu’elle veut exprimer, même quand ladite pen­sée est dis­tante de la leur. Donc d’entrevoir que des pays très dif­férents de langues peu­vent con­stru­ire des mon­des très dif­férents, mais pas oblig­a­toire­ment insen­sés et mépris­ables pour autant.

            Les Français actuels sont infirmes en ce qui con­cerne cette capac­ité. Ils sont aus­si infirmes que lorsqu’ils lisent le monde d’une langue poé­tique dans la langue de leur monde-France, c’est-à-dire lorsqu’ils lisent un poète qui au sein de la langue française s’est forgé son français à lui, pour, au sein de la réal­ité « française », exprimer sa réal­ité à lui. Le français lit­téraire pour la majorité des gens est une langue étrangère, et par­fois plus étrangère que celles qu’ils ont été con­traints d’apprendre par néces­sité com­mer­ciale et économique. J’espère cepen­dant que la gram­maire implicite (mais aus­si explicite et con­stru­ite avec exi­gence pen­dant des siè­cles) du français ne dis­paraî­tra pas totale­ment. Si la perte d’un dialecte Papou de cer­taines régions de Nou­velle-Guinée, même si par­lé par seule­ment trois cents per­son­nes, est désolante — je pense à Ivo­lo Kélé­to, le Homère papou — et com­pa­ra­ble à une région anéantie par un incendie, la dis­pari­tion du français serait un désas­tre pour le globe, du genre engloutisse­ment de l’Atlantide sous les eaux ! Le monde de la langue française n’est pas un hexa­gone clos, mais un cen­tre mou­vant et ray­on­nant de la pen­sée, qui se trou­ve aus­si bien au Viet-Nam qu’au Séné­gal, en Egypte ou ailleurs, non pas parce que le français est seule­ment une des langues du bizeness et de l’argent, mais surtout parce qu’il est la langue exem­plaire et le fer­ment d’une des plus rich­es et plus uni­verselles his­toires de la pen­sée, et le con­tin­u­a­teur de sa fécon­dité en droite ligne depuis les Grecs (et la Bible). Toute la civil­i­sa­tion de l’Occident est «fille d’Aristote» et du Chris­tian­isme, mais la France l’aura été davan­tage que toute l’Europe réu­nie, du moins jusqu’à la Sec­onde Guerre mondiale…

 

 

D’autre part, est-ce dans une volon­té de faire total­ité, cor­re­spon­dant à une époque cos­mopo­lite ? Dans une néces­sité de réca­pit­uler l’ensem­ble des richess­es cul­turelles de l’hu­man­ité, dans une époque où le poète appar­tient lui aus­si à une sorte de “mon­di­al­i­sa­tion” ? Ou est-ce tout autre chose qui vous requiert dans cette voie ?

 

Tous les poètes qui ont vécu une fin de siè­cle ont été un moment des réca­pit­u­la­teurs un peu ironiques et sans illu­sions. La poésie ayant une com­posante tes­ta­men­taire, en même temps qu’elle anticipe et devine, fait le bilan plus ou moins com­plet du présent, et dit quel est son héritage de la poésie qui l’a précédée. Le mien remonte évidem­ment à Homère, Sap­pho, Archil­oque, Pindare,Virgile, Horace et Perse, Li t’aï Po et ses émules, mais aus­si les Upan­ishad, Tagore, Hafîz, Isaïe, Rute­beuf, en pas­sant par les Roman­tiques Alle­mands, John Donne, Byron, Dante, Pétrar­que, bref, la liste n’en fini­rait pas. J’avoue que je n’ai guère hérité des poètes russ­es ou de Mon­golie, j’ignore le Russe et ce que j’en ai lu de poésie traduite me reste sou­vent her­mé­tique. « Réca­pit­uler l’ensemble des richess­es cul­turelles de l’humanité » est bien sûr impos­si­ble, mais par « synec­doque » désign­er dans mes poèmes cet ensem­ble par allu­sion plus ou moins dis­crète à cer­taines de ses « par­ties indis­pens­ables » évidem­ment oui. Ce n’est pas tant une volon­té de faire «total­ité», que de faire sen­tir qu’il y a « beau­coup et divers ». De con­vo­quer pour ici les trou­vailles de l’ailleurs, leur don­ner droit de cité en français dis­crète­ment. C’est-à-dire de façon aus­si peu voy­ante que pos­si­ble. Comme on assim­i­le des élé­ments du chaos avec la cohérence-inco­hérente de l’évidence poé­tique, supra-cohérence qui peut à la fois être irra­tionnelle, et pass­er pour naturelle, pourvu que l’inspiration y pour­voie. Évidem­ment, dès que cela sent l’artifice, c’est raté. Les belles habiletés man­quent sou­vent de naturel et l’inconscient ne s’y trompe pas. La ques­tion de cette chose mag­ique qu’est le «ton juste» qui nat­u­ralise le plus exo­tique, sou­vent en pas­sant par la beauté, reste une des irré­ductibles ver­tus de la poésie, qui manque à ses contrefaçons.

            Le poète est donc celui qui, ser­rant au plus près le souf­fle de sa langue, s’en sert pour voy­ager à tra­vers le plus de mon­des pos­si­bles, que ce soit dans l’espace ou dans le temps. L’imaginaire s’y allie au fait, l’immatériel au matériel. Et plus tu t’avances vers les pro­fondeurs du pays de ta langue mater­nelle, plus tu deviens quelqu’un qui est de toutes les langues, si je puis dire. C’est parce que les Français ne sont plus assez français, qu’ils doutent et qu’ils ont mys­térieuse­ment honte de l’être con­sciem­ment en pro­fondeur, qu’ils n’arrivent plus à assim­i­l­er l’irruption de l’ailleurs. Lorsque l’on trem­blote sur ses cannes, si j’ose dire, lorsqu’on se sent faible et d’équilibre peu assuré, l’idée de pren­dre en charge quelqu’un dont, de sur­croît, on ignore ce qu’il pèsera, devient repous­sante et par­fois insur­montable. Regardez ces types qui for­ment l’équipe de France de foot et qui n’osent même plus chanter la Mar­seil­laise, sim­ple­ment parce que le « sang impur » y est dit devoir « abreuver nos sil­lons ». Et qu’ils croient qu’on par­le du sang des immi­grés. Ils ne savent même plus que ce sang dit «impur» est celui du peu­ple révo­lu­tion­naire qui meurt pour la lib­erté — par oppo­si­tion au sang pur, au sang bleu de l’aristocratie en exil qui attaquait la France répub­li­caine ! Enfin bref !

            Les Français aujourd’hui sont davan­tage igno­rants d’eux-mêmes que les étrangers qui s’intéressent à leur pays. Je ne par­le pas bien sûr de ces pau­vres foot­balleurs mil­liar­daires qui ont pour tout vocab­u­laire une cen­taine de mots et pour syn­taxe quelques bafouillages.

            Au temps d’Internet, la « mon­di­al­i­sa­tion » se réper­cute sur le poème. Mais il faut éviter qu’elle se réper­cute par la mas­si­fi­ca­tion cul­turelle, et la mise de la langue aux stan­dards anglo-améri­cains, par exem­ple. C’est en étant soi-même qu’il peut y avoir échange avec ce qui n’est pas soi. Si l’on est déguisé et mécon­naiss­able, qu’on fait sem­blant de, com­ment ne pas pass­er inaperçu et ne pas être esquivé par le dia­logue ? Ce qui doit pass­er inaperçu, ce n’est pas la dif­férence, mais la façon de l’exprimer. Tel était notam­ment le tal­ent des par­leurs de salons du temps de la Monar­chie. Sinon, l’on exac­erbe les inquié­tudes et les incom­préhen­sions. Plus on par­le de refrén­er le «racisme», plus on emploie le mot pour «lut­ter con­tre», et plus le racisme s’accroît. C’est le mot pub­lic­i­taire de Sal­vador Dàli : « Qu’on par­le de moi, même en mal ! » Il s’agit donc de ne pas s’obséder de ce qui n’est pas français, ni dans le sens posi­tif, ni dans le sens négatif. Je n’espère hélas pas que ce soit absol­u­ment aisé à comprendre…

 

 

 Pou­vez-vous main­tenant nous par­ler de vos influ­ences poétiques ?

 

…Celle que j’aurais accueil­lies, je sup­pose ? La plus loin­taine dont je puisse me sou­venir remonte évidem­ment au col­lège. Il exis­tait à l’époque des dépli­ants car­ton­nés à l’usage des élèves. C’étaient des aides-mémoire très bien faits qui résumaient en qua­tre à huit pages l’essentiel de ce qu’il fal­lait savoir, par exem­ple en gram­maire latine, ou grecque, ou française, ou en his­toire selon le pro­gramme de telle ou telle classe. Mon père m’en avait offert un dès la cinquième, un « Memen­to Usel » con­cer­nant la marche à suiv­re pour l’exercice du com­men­taire de texte, com­posé en deux par­ties : la prose et la poésie. Deux pages de con­seils théoriques fort judi­cieux pour l’une comme pour l’autre, et dans les deux cas, deux pages con­cer­nant un exem­ple type.

   De la page de prose, aucun sou­venir. En revanche, la page de poésie avait, pour exem­ple com­men­té, «Clair de lune» de Ver­laine, imprimé en vert. Lorsque j’ai lu ce texte pour la pre­mière fois, com­ment décrire l’événement ? C’était comme si une nou­velle porte, aus­si impor­tante que la musique, s’était ouverte quelque part dans mon cerveau. J’ai vécu des jours, interne que j’étais, cette année-là en par­ti­c­uli­er, avec ce poème pour tout univers. Il était une clé, une for­mule mag­ique, qui remet­tait chaque fois à ma portée un monde d’imagination et de sen­sa­tions que je croy­ais fugaces.

            Au bout d’un cer­tain temps, bien enten­du je me suis mis à rechercher d’autres textes, de Ver­laine d’abord, qui puis­sent me faire cet effet. J’ai trou­vé par hasard sur les quais, pour deux sous, un livre étrange, gris, imprimé sur du pau­vre papi­er, édité chez Seghers, et inti­t­ulé « Mis­ery farm » de Louis Par­rot. (Depuis, ce livre ne m’a plus quit­té, même si évidem­ment, j’en ai accu­mulé une quan­tité d’autres au cours des années.)

            La force des images et de l’ambiance qui irra­di­ait de « Mis­ery Farm » m’avait empoigné dès les pre­mières lignes, et même si les poèmes, nulle­ment mis en forme à la façon ver­laini­enne, me sem­blaient plutôt nég­ligés et déchi­quetés dans leur apparence, ce que leur con­tenu me don­nait à entrevoir me fascinait.

 

            Alors Lagarde et Michard vint : que m’avait prêté un «grand» de classe de Sec­onde. Je n’ai guère été sen­si­ble aux poèmes d’avant Lamar­tine et Mus­set, excep­té en ce qui con­cerne Ron­sard et Du Bel­lay, un peu Mal­herbe, et May­nard qui me fai­sait déjà penser à Nerval :

 

L’âme pleine d’amour et de mélancolie
Et couché sur des fleurs et sous des orangers
J’ai mon­tré ma blessure aux deux mers d’Italie
Et fait dire ton nom aux échos étrangers…

 

Evidem­ment, il se peut que ma cita­tion ait été défor­mée par le temps, et pour tout dire, ni je ne sais plus de quel poème elle vient, ni pourquoi ma mémoire a retenu cela et pas autre chose !

            Ce n’est que des années plus tard, après Héré­dia, puis Lecon­te de Lisle, puis Baude­laire, puis Ner­val, puis Rim­baud, puis Apol­li­naire et Aragon, et une kyrielle d’autres que j’ai com­mencé a avoir envie d’écrire moi aus­si de la poésie. Evidem­ment, j’ai acheté un « dico de rimes », en l’occurrence son auteur avait un nom prédes­tiné, il s’appelait « Des­feuilles ». Le dic­tio­n­naire en ques­tion était précédé d’un petit traité con­cer­nant la poé­tique en français, les formes fix­es et les autres. Bref, tout ce qu’il me fal­lait pour m’amuser à jouer les acro­bates du vers façon Théophile Gau­ti­er. Je ne m’en suis pas privé, et je me suis exer­cé à pas­tich­er tout ce qui était pas­tich­able, juste pour rivalis­er tech­nique­ment. Bref. En pre­mière, j’étais capa­ble de fab­ri­quer de «faux poèmes» plus vrais que vrais, y com­pris dans le style de Max Jacob, le pre­mier dont les con­seils à un jeune poète me ser­vaient de mod­èle (avec ceux de Rilke), ou d’Apollinaire, ou encore de St John Perse, encore récent. À l’époque, Char n’était pas très répan­du mais Elu­ard, si.

            Tou­jours est-il que j’écrivais de plus en plus de poèmes quand à l’Université après avoir com­mencé en licence d’histoire, j’ai con­tin­ué en lit­téra­ture, à Nan­terre puis à Vin­cennes, où est sur­venu un autre choc : Jean-Pierre Richard y traitait de la poésie, en par­ti­c­uli­er de Mal­lar­mé. Et notre ultime exer­ci­ce avec lui était, ad libi­tum, de faire un poème ou plusieurs sur ce poète, sa vie, ou ses thèmes. Pour ma part, j’avais fait trois son­nets où je con­cen­trais tous les thèmes et les tours de Mal­lar­mé. Je me sou­viens par­faite­ment qu’en me les ren­dant, Jean-Pierre Richard, spé­cial­iste s’il en est, m’avait dit : «Si le cor­pus mal­lar­méen n’était pas con­nu et clos avec cer­ti­tude vos poèmes auraient pu me faire croire qu’on avait retrou­vé des son­nets inédits de Mal­lar­mé… À ceci près,» avait-il ajouté «que j’aurais peut-être eu un soupçon à cause de la con­cen­tra­tion de tous les thèmes mal­lar­méens dans ces trois fois qua­torze vers, qui rend ces poèmes «presque trop» mal­lar­méens !» C’est J.P. Richard qui m’a fait décou­vrir Joe Bous­quet, après un mémoire de maîtrise que j’avais fait sur « Quel roy­aume oublié » de son qua­si homonyme Alain Bosquet…

            C’est dans cet athanor de Vin­cennes des pre­mières années que j’ai ren­con­tré égale­ment Yves Bon­nefoy, puis Michel Deguy, puis Michel Butor, puis Meschon­nic qui, tard, peu avant sa mort, et sans que rien ne me le laisse présager (nous avions fait des col­lo­ques ensem­ble encore peu aupar­a­vant) à con­tre moi déclenché une ire cri­tique, bizarre, qui m’a valu quelques défenseurs ami­caux et quelque peu indignés, par­mi lesquels Jacques Roubaud…

            A Vin­cennes, j’avais égale­ment tra­vail­lé avec Serge Leclaire, un lacanien, sur la psy­ch­analyse du réc­it, notam­ment chez Robbe-Gril­let ; avec Dubois à Nan­terre aupar­a­vant, et du coup en lin­guis­tique à Vin­cennes avec Ruwet, sur la gram­maire généra­tive,  avec Todor­ov sur Chom­sky, avec Ger­main, avec Hen­ry Mit­terand sur Zola, égale­ment sur le con­te analysé par Vladimir Propp avec un excel­lent spé­cial­iste dont le nom ne me revient pas. Dès la pre­mière année, c’était si pas­sion­nant que j’ai « passé » 14  «unités de valeur», dont on n’avait le droit de faire homo­loguer admin­is­tra­tive­ment que six par an, me semble-t-il.

            Tous les per­son­nages ren­con­trés alors, pour moi fameux, sont demeurés des amis (Je ne les cite pas tous !), que je ne les ai pas tou­jours revus aus­si sou­vent que je l’aurais voulu… D’autres poètes sont nés à Vin­cennes ces années-là. Je n’ai pas été le seul, à tra­vers l’incroyable richesse intel­lectuelle de ces quelques années, à me met­tre à écrire des poèmes, en quit­tant de plus en plus évidem­ment mes influ­ences de jeunesse, dont je ne gar­dais sou­vent que le ton, ici ou là, pour jouer ou par ironie.

            Ain­si, je peux bien dire que dans ma pre­mière dis­ser­ta­tion du CAPES, j’ai forgé les cita­tions de tous les auteurs selon les besoins de la thèse que j’avais à défendre, et si les cor­recteurs s’en sont aperçus, il n’en ont rien dit.

            Pour les influ­ences qui demeurent, ou celle qui sont inter­v­enues plus tard, il y a eu évidem­ment Deguy, Bon­nefoy, Bous­quet, et plus tard Elytis, qui m’avait don­né un tel inhu­main tra­vail pour l’acclimater en français, mais aus­si qui m’a obligé à des « tours de force invis­i­bles » si je puis dire. Car il m’en est resté qu’à la fois, il faut ne jamais renon­cer à ce qu’on voulait dire, fût-ce par des tours de langue inusités ou incor­rects, mais il faut égale­ment que cela «passe» qua­si­ment sans que le lecteur s’en rende compte, que l’extrême arti­fice ait toutes les apparences du naturel jail­li de la bouche proférante du poète. Comme ces stat­ues de métal encore chaudes, bril­lantes au démoulage, qui n’ont pas reçu les coups de lime des polis­seurs et parais­sent sor­tir de la terre tout armées comme Athé­na de la cuisse de Zeus.

            En ce domaine, l’exercice de la tra­duc­tion est puis­sam­ment for­ma­teur pour un pas­sion­né de poésie. De plus, je me sen­tais très par­ent d’Elytis dans la démarche qui con­sis­tait à ramass­er secrète­ment toute la tra­di­tion lit­téraire de mon pays, jusqu’à Homère, puisque la Muse française, pour imiter un vers fameux, nous a faits fils de la Grèce, de Rome, des Chan­sons de geste, du Tro­bar Clus et de la poésie cour­toise sar­razine, etc…

            Vient un moment, lorsqu’on en a eu la patience, où tout ce foi­son­nement finit par se fon­dre en le métal par­ti­c­uli­er qui nous exprime exacte­ment comme nous le voulons, et qui nielle de paroles d’argent le silence d’or de la page, damasquinant d’une sorte d’arabesque de vers l’épée aiguë de nos douleurs intimes.

Quant aux autres influ­ences, il y eut Diderot, mod­èle pour moi iné­galé de la prose française, dont les leçons ne sont pas à nég­liger en poésie. Et il y eut la vie, les années passées dans des sociétés étrangères, les amours, les deuils. Ce qui pèse, en somme, sur tout un chacun.

 

Nous ter­mi­nons par une ques­tion qui aurait dû être la pre­mière. Pou­vez-vous nous racon­ter qui vous êtes ? Votre par­cours ? Les liens entre votre parole poé­tique et les événe­ments de votre vie ?

 

…Qui je suis ? Voilà une ques­tion qui couperait les jambes à Dio­gène, celui qui « cher­chait un homme » avec une bougie allumée en plein jour ! Je suis quelqu’un qui se tutoie, se regarde de l’ex­térieur, avec une enfance dont les dix pre­mières années furent heureuses, et les dix suiv­antes une mal­adie inter­mit­tente, mais tou­jours présente, avec la mort qui rôdait jusqu’à mes vingt ans où un oncle médecin m’a annon­cé que j’é­tais tiré d’af­faire con­tre toutes prob­a­bil­ités. C’est ce qui m’a poussé à me pas­sion­ner pour Joe Bous­quet, dont je m’imag­i­nais et recon­nais­sais fort bien l’état.

            Coincé durant de longues péri­odes dans ma cham­bre, je lisais absol­u­ment tout ce qui pou­vait me tomber sous la main, et quand je n’avais pas trop mal au crâne, je pas­sais mon temps à écrire des musiques, que je com­po­sais pour moi, et que les gens trou­veraient prob­a­ble­ment inaudi­bles aujour­d’hui. J’ai brûlé à peu près tout à la mort de mes par­ents. J’ai peint pas mal de tableaux aus­si. D’ailleurs, quand la péri­ode de mal­adie a eu pris fin, je me suis jeté dans l’ex­is­tence de toutes les manières.

            Après ce n’im­porte quoi, j’ai ren­con­tré Aïlenn — celle de La Pierre Amour — grâce à une con­férence de mon cher Car­lo Suarès, et ce fut comme d’ar­riv­er dans un port du bout du monde. Nous avons quit­té Paris pour le Maroc où j’ai enseigné et fait du jour­nal­isme auto­mo­bile de 1973 à 1984. Là, j’ai com­mencé à écrire, et en dehors des arti­cles divers, ce que j’écrivais a « viré » rapi­de­ment d’une écri­t­ure, dis­ons de prose « romanesque », vers la poésie.

            Dans cette même péri­ode, j’ai pré­paré ma thèse de lit­téra­ture sur Joe Bous­quet, sous l’égide de Jean-Pierre Richard que j’avais con­nu, ain­si que d’autres pro­fesseurs devenus amis, tels que Michel Butor, Hen­ri Meschon­nic, Yves Bon­nefoy, Nico­las Ruwet, Michel Deguy surtout, grâce aux­quels la poésie a fini par acquérir pour moi une place cen­trale et vitale.

         C’est durant ce séjour maro­cain que j’ai con­nu l’œu­vre d’E­lytis qui venait d’avoir le prix Nobel, et fait con­nais­sance de Robert Longueville, mon co-tra­duc­teur. Alors qu’E­lytis avait refusé quan­tité de tra­duc­tions, dont quelques unes en col­lab­o­ra­tion avec René Char, il a aus­sitôt accep­té les nôtres. J’ai pub­lié dans Loess, dirigé alors par Jean-Pierre Roque, un numéro spé­cial illus­tré sur Odysseas Elytis. Quelques poèmes de moi titrés «La Nébuleuse du scrab­ble» en allu­sion à un tableau que m’avait offert le pein­tre Jean Trous­selle — un pein­tre prodigieux et insuff­isam­ment con­nu -, ont paru dans un livre col­lec­tif pub­lié avec Michel Pois­senot. Puis JP Roque a édité mon pre­mier recueil per­son­nel, dans un petit livre pré­facé par Michel Deguy et avec un bois gravé de Jean Trous­selle, qui s’in­ti­t­u­lait « Le Sans-Père à plume ». Livre auquel P. Kéchichi­an a fait l’hon­neur d’un arti­cle dans Le Monde.

            Ensuite a paru Marie des Brumes, d’abord en par­tie dans le revue PO&SIE, et plus tard chez l’a­mi Maspéro, qui n’é­tait pas encore devenu « La décou­verte ». Quelques années plus tard, ren­tré en France, j’ai pub­lié la tra­duc­tion d’Axion esti, et mon pre­mier recueil un peu mas­sif, chez Gallimard.

Un jour, je reviendrai peut-être sur tout cela. Mais à vrai dire, voy­ant le tu que je suis à peu près aus­si gros qu’un moucheron sur la vit­re de l’hori­zon, je par­le de ça pour vous faire plaisir. Il s ‘est passé tant de choses qui m’ont toutes apporté des signes et des impres­sions, qu’il faudrait des cen­taines de pages pour en par­ler, à sup­pos­er que cela ait la moin­dre importance !

            De tout cela je déduis que, sous l’in­flu­ence d’ex­trême impor­tance accordée aux ques­tions sonores, aux ques­tions visuelles et plas­tiques, aux ques­tions de civil­i­sa­tions, de philoso­phies divers­es et de reli­gions (que j’ai pra­tique­ment toutes étudiées de près), ce que j’écris est un essai de con­naître qui est, ce qu’est, l’homme, l’être humain, à tra­vers l’ego que j’habite, la seule chose que je puis explor­er de l’in­térieur et de l’ex­térieur en même temps, comme quelqu’un qui est en colère peut, en même temps, observ­er dans un miroir son vis­age en train de dessin­er les traits de la colère, et s’ob­jec­tiv­er ain­si. Le lan­gage pour moi joue ce rôle. Il fait cor­re­spon­dre le dedans et le dehors, la sen­sa­tion et l’in­ter­pré­ta­tion, et per­met par analo­gie de ten­ter de com­pren­dre les autres, et les choses du monde chao­tique et mys­térieux en lequel la nais­sance nous a précipités…

            Je me vois comme un banal «homme des lumières», dont le mod­èle pre­mier de prosa­teur est Diderot et le mod­èle pre­mier de poète est La Fontaine, accom­pa­g­nés évidem­ment de quelques autres : le Claudel prosa­teur de Con­nais­sance de l’Est. Le Max Jacob du Lab­o­ra­toire Cen­tral. Hen­ri Michaux, et une foule d’autres, dont Louis Par­rot, qua­si­ment ignoré aujour­d’hui… Bref, la liste de ceux qui ont jalon­né mon par­cours est infinie. Dis­ons que, dans l’ensem­ble, ce ne sont pas des poètes laconiques. Ni min­i­mal­istes, si cela a un sens. De toutes façons, la magie poé­tique est si dif­fi­cile d’ac­cès qu’un siè­cle comme le XX ème, qui a con­nu une abon­dance de poètes de qual­ité ¨C il suf­fit de se plonger dans les antholo­gies pour s’en ren­dre compte -, ne ver­ra tout de même se dégager qu’une poignée de noms incon­testa­bles. Et les autres, si méri­tants et explo­rateurs qu’ils aient été, retomberont dans le minus­cule espace con­fi­den­tiel de quelques cer­cles d’initiés.

            Ce que j’ap­pelle « magie poé­tique », c’est le fait que — un peu comme à lire « Les enfants de Sep­tem­bre » de Patrice de la Tour du Pin — tel poème vous empoigne à la pre­mière lec­ture, vous jette dans une façon nou­velle de voir le monde, et qu’elle ne vous quitte plus : on en demeure agran­di à jamais. Les poètes capa­bles de cela, ceux que j’ap­pelle pour moi « inten­sé­ment poètes » sont rares. Pour les autres, les bons poètes, il en existe des tas, qui ne lais­sent dans nos mémoires rien de décisif hélas, car la manip­u­la­tion habile du lan­gage n’est que l’une des ser­rures qui ouvre la porte de l’in­con­nu… Mais ce n’est pas la prin­ci­pale, et ceux qui veu­lent croire qu’elle l’est se plon­gent dans une illu­sion à laque­lle ils croient, mais qui n’est qu’une impos­ture : leur lan­gage et ce qu’ils sont ne coïn­ci­dent pas.

            Enfin, pour en arriv­er aux liens entre mon «par­cours poé­tique» et ma vie, cela sup­poserait une vraie biogra­phie, chose impos­si­ble ici. Mais je puis répon­dre sur le principe : un poète cherche à tout pro­pos ce qui est à tel point infin­i­ment lui-même que cela devient un trait général de toute l’hu­man­ité. C’est à force d’être par­ti­c­uli­er en poésie, avec ses qual­ités, ses réus­sites, ses défauts et ses erreurs, que le poète a une chance de devenir uni­versel.  Bien enten­du, cela ne suf­fit pas non plus : il faut qu’il sente con­stam­ment sur ses épaules le poids de l’In­ex­plic­a­ble, du jusqu’alors indi­ci­ble, et qu’il parvi­enne à en for­muler quelques bribes en les ren­dant inou­bli­ables. Il s’en­suit que tout poème est évidem­ment « de cir­con­stance », et en même temps, que s’il est poème il tran­scende rad­i­cale­ment la cir­con­stance qui l’a fait naître.

            J’a­jouterai qu’il faut, pour par­venir à cela, une rigueur envers l’écri­t­ure et envers soi-même qu’on peut qual­i­fi­er d’impi­toy­able, et qui rend sou­vent la vie insup­port­able à l’en­tourage. En tout cas, je vous livre ici les con­clu­sions de mon expéri­ence, qui vaut ce qu’elle vaut : rien pour cer­tains, beau­coup pour d’autres… Et sans préjuger du devenir d’une somme d’écrits, les miens, qui ont davan­tage de chances de tomber dans l’ou­bli que de sus­citer l’en­goue­ment des lecteurs à venir. En exis­tera-t-il d’ailleurs, lorsqu’on s’at­tarde un peu à anticiper la façon dont tourne la sit­u­a­tion des êtres humains sur cette planète ? Je com­prends, même si quelqu’un en moi m’empêche de la partager, la posi­tion des écrivains qui con­sid­èrent qu’écrire ne vaut que si ça sert à faire de l’ar­gent et de la célébrité tout de suite ; et que la poésie est un type d’ex­er­ci­ce si com­plète­ment périmé que nulle œuvre désor­mais ne sur­vivra vingt-six siè­cles comme a survécu celle d’Homère ou les Upanishads.

            Je dirais volon­tiers, à la suite de Niet­zsche dans les Sept Sceaux, faisant dire à Zarathous­tra : « Parce que je t’aime, ô éter­nité ». Cepen­dant, une sorte de démon ironique tou­jours présent dans un coin de ma con­science se moque, me raille ain­si que l’esclave dans le char du tri­om­pha­teur, en susurrant « N’ou­blie pas que tu es mor­tel ! » Dans mon cas, c’est pra­tique­ment dès mon entrée dans la vie qu’il a com­mencé à chu­chot­er à pro­pos de l’in­signifi­ance de l’art, de la physique, des math­é­ma­tiques, de la musique, de l’écri­t­ure, de la poésie en général, sans cess­er une sec­onde depuis… J’y vois pour seul avan­tage que cela aura entraîné mon esprit à une forme de péné­tra­tion intel­lectuelle, d’ex­i­gence et d’in­tu­ition suraigu­isée, qui me fait en per­ma­nence son­der les gens et les choses pour soulever le masque d’or der­rière lequel se cachent les génies gri­maçants de la réal­ité, celle que con­stru­it évidem­ment la pen­sée des hommes !

            J’a­jouterai que la plu­part des artistes ou des écrivains remar­quables que j’ai eu la chance de ren­con­tr­er, sur ce point sont rarement d’une opin­ion dif­férente de celle que je viens d’énon­cer. Odysseas Elytis ne dis­ait il pas « La vérité s’échafaude exacte­ment comme le men­songe » ! Ce genre de vérité est pré­cisé­ment ce que j’ap­pelle réal­ité. Une réal­ité jamais achevée, que l’e­sprit poé­tique ressent avoir pour mis­sion de con­tin­uer, de dévelop­per, d’en­richir de toutes les façons acces­si­bles au cerveau humain, tout en sachant… que ce n’est rien, et que tout créa­teur mour­ra avant d’avoir obtenu le com­mence­ment d’une bribe du « fin mot de l’his­toire ». Sous cet angle, les reli­gions sont pour moi des ten­ta­tives et des réus­sites (ou des ratages) poé­tiques comme les autres,  quand même cer­taines eurent si peur de la rival­ité naturelle des poètes en leur temps que leurs prophètes ont mis la poésie à l’in­dex ! Au fond, je crois que la posi­tion du poète est pour ain­si dire « chris­tique », même s’il ne s’ag­it pas de chris­tian­isme. En tra­vail­lant à assur­er le salut d’un lan­gage, le poète cherche à sauver quelque chose de ce qui con­stitue l’essence de l’être humain, et prob­a­ble­ment son « meilleur », une « vision », une « per­cep­tion », une « appari­tion », je ne sais com­ment dire : mais là, nous entrons dans une forme de juge­ment qui sup­poserait que nous ayons des raisons de nous estimer ici dans une posi­tion sur­plom­bante, qui autoris­erait à juger. Ce n’est plus du ressort du poète, mais sans doute du philosophe et des insti­tu­tions, autrement dit de ce qui est à la poésie ce que l’in­ten­dance est à l’a­vant-garde, en quelque sorte. Bon, je stoppe ici…

            Je souhaite que ces répons­es, for­cé­ment par­cel­laires, vous don­nent, à vous et à vos lecteurs, un peu de satisfaction.

 

 

Pro­pos recueil­lis par Gwen Garnier-Duguy

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Gar­nier-Duguy pub­lie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réal­isme, Supérieur Incon­nu, à laque­lle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ticipe au col­loque con­sacré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’ab­sence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Rober­to Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’At­lan­tique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Cor­levour, pré­facé par Pas­cal Boulanger.
2015 : “La nuit phoenix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabé­tique d’au­jour­d’hui” édi­tions L’Ate­lier du Grand Tétras, dans la Col­lec­tion Glyphes, avec une cou­ver­ture de Rober­to Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Bau­mi­er le mag­a­zine en ligne Recours au poème, exclu­sive­ment con­sacré à la poésie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bor­des, édi­tions Gal­li­mard, col­lec­tion Poésie/Gallimard, 2015.