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L’honneur des poètes

Par |2018-10-18T23:15:06+00:00 15 mars 2014|Catégories : Blog|

A l'occasion de l'anniversaire des soixante-dix ans de la Libération, le Ministère de la Défense, l'un des nom­breux (et sur­pre­nant) sou­tiens du Printemps des Poètes, a deman­dé à ses orga­ni­sa­teurs de repu­blier L'Honneur des Poètes, recueil de poèmes paru en 1943 aux édi­tions de Minuit alors clan­des­tines. Ce livre n'était plus dis­po­nible, et ce sont les édi­tions Le Temps des Cerises qui le remettent dans le cir­cuit.

L'Honneur des Poètes ras­sem­blait, par l'entremise de Paul Eluard,  des poèmes signés par des noms incon­nus : Jacques Destaing, Louis Maste, Camille Meunel, Lucien Gallois, Pierre Andier, Jean Delamaille, Roland Dolée, Daniel Thérésin, Serpières, Jean Silence, Malo Lebleu, Benjamin Phélisse, Paul Vaille, Jean Fossane, Jean Amyot, Anne, Robert Barade, Roland Mars, Ambroise Maillard, René Doussaint et Maurice Hervent.

Dans le livre consa­cré à la Résistance et à ses poètes, Pierre Seghers écri­vait : "En dépit de l'initial et modeste tirage de l'Honneur des poètes (qui sera très rapi­de­ment plu­sieurs fois réédi­té), le reten­tis­se­ment est immense".

Effectivement, on savait que der­rière ces incon­nus se cachaient des poètes à la parole féconde, que l'époque d'alors savait lire et récla­mait. C'était Eluard, Aragon, Seghers, Desnos, Jean Lescure, Vercors, Tardieu, Guillevic, Lucien Scheler, Georges Hugnet, André Frénaud, Loys Masson, René Blech, Pierre Emmanuel, Edith Thomas, Charles Vildrac, Francis Ponge et Claude Sernet.

L'Occupation pri­vait les poètes du droit à la parole, et cette action rele­vait de l'acte de Résistance. Un poète comme René Char avait fait le choix de ne rien publier pen­dant la guerre, déplo­rant "l'incroyable exhi­bi­tion­nisme" dont fai­saient preuve "trop d'intellectuels", nour­ris­sant depuis les replis du maquis, mas­qué en Capitaine Alexandre, ses Feuillets d'Hypnos, parole inépui­sable pour com­prendre le rap­port réel entre ce que repré­sente l'acte de Résistance et le Poème, c'est à dire pour com­prendre le prin­cipe du vivant.

Remettre L'honneur des poètes entre nos mains, c'est bien sûr réveiller un pan de notre Histoire dou­lou­reuse et mon­trer aux jeunes géné­ra­tions à qui on reproche de ne pas savoir s'indigner com­ment peuvent être uti­li­sés l'acte et la parole lorsque le péril menace.

Cet hon­neur auquel les poètes avaient recours repré­sen­tait un chœur fran­çais, où une parole de colère, de fra­ter­ni­té, de dénon­cia­tion, de sou­tien, de soin, se mur­mu­rait dans l'ombre et fédé­rait les cœurs. Les consciences étaient au tra­vail, en prise avec la volon­té de demeu­rer libres, en proie à la peur, à la néan­ti­sa­tion d'un peuple. Seghers pré­cise : "A Londres, aux Etats-Unis, au Québec, par­tout dans le monde libre l'Honneur des poètes est un évé­ne­ment."

Il faut lire cet Honneur des Poètes pour com­prendre ce qui mena­çait les êtres et la parole, pour entendre le sou­lè­ve­ment de tout le corps mena­cé, sup­pli­cié, tor­tu­ré, orga­ni­sé pour résis­ter.

Il faut le lire et se deman­der quels seraient les actes de Résistance face à la guerre aujourd'hui en cours, cette guerre qui ne dit pas son nom, cette guerre répan­due sur tout le ter­ri­toire pla­né­taire, cette guerre où les enne­mis ne sont plus dis­tin­guables des alliés au regard de l'interdépendance des inté­rêts com­muns, orches­trée par une finance ayant semé la confu­sion éco­no­mique et l'avilissement de la per­sonne humaine pri­vée de pro­jets et de sens. Cette guerre fait de beau­coup un col­la­bo­ra­teur en puis­sance, obli­gé d'obéir à un sys­tème ultra­li­bé­ral capi­ta­liste deve­nu tota­li­taire, et ne per­met­tant pas de s'engager aus­si dis­tinc­te­ment qu'en 1940 dans le camp de la Résistance. Cette guerre pour­rait bien faire de nous de poten­tiels schi­zo­phrènes, jouant le jour le jeu qu'on nous demande de jouer avec le sou­rire, et détis­sant la nuit ce jeu mor­ti­fère avec les armes de la fer­veur et du désir de vivre, dans les nou­veaux maquis. Cette guerre nous demande de pen­ser comme nos enne­mis, sous peine de dis­qua­li­fi­ca­tion, de condam­na­tion, et d'assumer nos dif­fé­rences pour­vu que l'on se fonde dans le modèle impo­sé. Cette guerre idéo­lo­gique, cette guerre maté­rielle, cette guerre sou­met­tant la plus grande part de l'humanité aux inté­rêts de quelques uns, cette guerre du nihi­lisme tota­li­taire va à l'encontre de la vie.

Sous quelle forme s'organiserait aujourd'hui l'Honneur des poètes ? Des lec­tures, les pieds dans l'eau ? Des ras­sem­ble­ments mili­tants et laïcs où les gens vont lire des poèmes dans la rue ? Des ran­don­nées poé­tiques ? Des bou­teilles conte­nant des poèmes lan­cés à la fureur des vagues ?

Imaginez-vous Char, ras­sem­blant ses feuillets sor­tis de l'enfer, s'avançant vers un audi­toire assis sur des chaises pliantes et cou­vert de cha­peaux de pailles, et disant sa parole face à un public pieds nus, dans la rivière ?

Imaginez-vous Robert Desnos réci­tant J'ai tant rêvé de toi en chaus­sures de ran­don­née, avec un sac sur le dos et son sand­wich dedans, accom­pa­gné par une flo­pée de rebelles New Age ?

Ces poètes de la Résistance, dépas­sant les cli­vages poli­tiques d'alors, se réunis­saient dans un patrio­tisme et ce patrio­tisme leur tenait lieu d'hon­neur. Ils chan­taient en fran­çais. Ils chan­taient pour crier leur assen­ti­ment à la liber­té, à la digni­té de la per­sonne humaine, au mer­veilleux conte­nu dans la grâce d'exister sur Terre. Ils disaient "oui", "oui" à la France, "oui" à la liber­té, "oui" à la vie, contre le "non" qui s'abattait sur eux.

Or ce "non" est deve­nu le grand pro­jet actuel, que l'on pro­pose au monde ain­si qu'aux jeunes géné­ra­tions à tra­vers l'unique réa­li­sa­tion sociale. Mais cette jeune géné­ra­tion n'est pas aveugle devant le Simulacre qu'on lui pro­pose et com­prend que cet accom­plis­se­ment social fait fruc­ti­fier le chô­mage, l'exclusion, l'appauvrissement, la misère humaine. Le "non" géné­ra­li­sé a congé­dié l'extase d'être en vie, le miracle d'exister, de res­pi­rer, de par­ler, de pen­ser, de rêver, de com­po­ser, et de tendre toutes ces lignes de forces pour com­po­ser l'or inté­rieur, celui de l'œuvre qu'il est pos­sible à chaque être humain de pro­po­ser en réponse et en remer­cie­ment à la vie, d'affiner son corps mor­tel, d'affiner la matière humaine par l'aventure qu'offre l'esprit, c'est à dire par le sésame que donne le spi­ri­tuel. Ce chant com­mun, inter­ro­geant les étoiles, son­dant le cos­mos qui n'a pas livré tous ses secrets, n'aimante-il plus les Résistants de main­te­nant ?

Car où se cachent-ils ? Ont-ils trop honte d'avoir reçu le fran­çais pour langue mère ? Sont-ils dis­si­mu­lés der­rière la culpa­bi­li­té et la mau­vaise conscience qui par­tout se sont dila­tées dans le pays ? Sont-ils téta­ni­sés par le déni de soi au point de renier ce que repré­sente la force de Résistance du Poème, qui est égal à la vie comme le disait Baudelaire, qui est atteint dans son cœur et dans son esprit, à qui on a deman­dé d'abandonner l'évidence d'être ?

Il serait inté­res­sant de voir com­ment les Aragon, Eluard, Desnos, Char, Seghers, aujourd'hui, orga­ni­se­raient cette Résistance et reven­di­que­raient cet hon­neur des poètes.

Il y a fort à parier qu'ils ras­sem­ble­raient leur parole et leur action dans le maquis de la toile. Il y a fort à parier qu'au sein de ce lieu stra­té­gique, où la liber­té et la menace coexistent, ils ver­raient une brèche. Nous met­tons notre main au feu qu'ils orga­ni­se­raient un réseau de Résistance pour conju­rer les attaques per­ma­nentes du nihi­lisme contre la pul­sion de vie. Nous met­tons notre main au feu qu'ils ver­raient là une pos­si­bi­li­té de recours. Un recours à l'honneur. Un recours au Poème.

Cela se pas­se­rait des minis­tères.

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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