> A-M Lemnaru, Arcanes

A-M Lemnaru, Arcanes

Par | 2018-05-26T15:28:23+00:00 6 décembre 2014|Catégories : Critiques|

 

A l'heure où nous nous apprê­tons à rendre compte d'un beau livre de poèmes, de mul­tiples pos­si­bi­li­tés s'offrent à nous pour intro­duire à cette note. Et si nous sui­vons la voie du cœur, alors il nous faut entrer dans nos pro­fon­deurs, là où se dis­sipe la brume pour lais­ser place à quelque clair­voyance, et nous avouer à nous-mêmes le rôle qu'a eu la lec­ture de ce livre dans la semaine que nous avons tra­ver­sée.

Le livre : il s'agit d'Arcanes, publié par les édi­tions du Cygne, et signé Andreea-Maria Lemnaru.

La semaine : l'information conti­nue nous a impo­sé le lot de déci­sions indis­cu­tables : inter­dic­tion des crèches sur les lieux publics au nom du prin­cipe de laï­ci­té, vente par l'état, à 49.9 %, de l'aéroport de Toulouse-Blagnac aux chi­nois. La "nor­ma­li­té" s'établit par­tout, et hors du cadre ortho­nor­mé de ce qui tend à vou­loir régir l'intégralité de toutes nos vies, de toute la vie, point de salut.

Ces nou­veau­tés, déci­dées par le peuple des orcs à la tête du pou­voir, au nom de prin­cipes tels que celui de pré­cau­tion, de la ges­tion à court terme pilo­tée par un vieux tren­te­naire dyna­mique dont le nom – c'en est fas­ci­nant – est Macron, ne sont évi­dem­ment pas des détails et nous ren­seignent pro­fon­dé­ment sur ce qui se joue actuel­le­ment, et depuis un long moment déjà, et conti­nue de s'accélérer, à savoir la contrainte du Vivant par la Norme. La vie fait peur. La liber­té fait peur. L'accident, les acci­dents, font peur. La grande évo­lu­tion que nous incar­nons, nous autres homo sapiens, n'a stric­te­ment rien à envier à l'homme des cavernes qui avait peur des ani­maux sau­vages, dési­rait trou­ver un abri pour se pro­té­ger, lut­tait pour man­ger à sa faim et pour se repro­duire. A la dif­fé­rence près que l'homme des cavernes avait, lui, l'espace, le temps, et la liber­té. Quelle évo­lu­tion !

On pré­fère aux acci­dents offerts par la Vie – ces hasards mira­cu­leux que tout le monde a ren­con­tré une fois dans sa vie et per­mettent des routes inat­ten­dues, des ren­contres fon­da­trices, des situa­tions ines­pé­rées une fois la crise absor­bée et dépas­sée – la Norme, celle issue de l'interdiction d'interdire chère aux fameux orcs pro­gres­sistes (pléo­nasme) ins­tal­lés sur les ors de leur trône bar­bare.

Mais, nous autres, qui n'avons à prio­ri que le vote pour moyen d'action, le pré­fé­rons-nous véri­ta­ble­ment ? A force de nous vendre, au pro­fit de prin­cipes inté­rieu­re­ment des­truc­teurs, il se pour­rait que quelque étin­celle issue de nos réflexes parié­taux soient acci­den­tel­le­ment pro­je­tée sur quelque mèche atten­dant son feu.

Cette étin­celle, à Recours au Poème, nous savons la nom­mer : elle se nomme Poème.

Et pour réta­blir un équi­libre vital au sein d'un monde qui a déci­dé seconde après seconde de détruire tout l'humain et toute son aven­ture, nous orien­tons nos cœurs vers cet élan vital.

Pour ce qui nous concerne, en cette semaine dévas­ta­trice, le Poème s'est incar­né par la lec­ture du beau livre d'Andreea-Maria Lemnaru, Arcanes et son arche de poèmes a su ins­tau­rer dans ce quo­ti­dien mor­ti­fère que cha­cun souffre en secret, une conju­ra­tion gué­ris­seuse.

On entre dans ce bel opus par le mitan noc­turne, l'heure où règnent les sor­cières, où les "gitans gardent la porte du temps", où "une femme brûle dans le miroir", l'heure des men­diants, des ombres, l'heure où "l'aube s'est enfuie".

C'est dans l'ombre, se dit-on, que se révèlent les secrets conte­nus dans les arcanes. Et cette ombre, nous y sommes tous aujourd'hui. Nous sommes donc, yeux atten­tifs, aux plus près de la solu­tion. Car la vie, arcane majeure, ne se domes­tique pas. A trop vou­loir la contraindre, elle défer­le­ra sur ses dres­seurs tyran­niques.

L'arche de Lemnaru nous emporte vers la Galaxie des hor­loges (magni­fique poème), vers le Mariage du pen­du et L'appel du phé­nix.

Une image se fait voir, celle du phé­nix et de son cor­tège de signi­fi­ca­tions. Si la parole est "essouf­flée", que la "tyran­nie" a pris pos­ses­sion du monde, que tout ce qui nous fonde décline, l'oiseau renais­sant de ses cendres est-il appe­lé à renaître en nous pour la Refloraison du monde (for­mule que nous emprun­tons à un tableau de Roberto Mangú), ou est-ce lui-même, le phé­nix, qui lance un appel pour que nous pré­pa­rions le che­min de sa résur­rec­tion ? Si tel était le cas, la situa­tion serait plus grave encore car les rêves seraient étouf­fés.

Mais la vie –  et ce savoir nous garde en joie – ne peut se contraindre…  le poète le sait. "L'Inconnue/Celle de toujours/​Sainte" pro­nonce Andreea-Maria Lemnaru comme une incan­ta­tion dis­crète. C'est elle qui aura tou­jours le der­nier mot, cette Inconnue. Sa pré­sence inau­gure déjà une Nouvelle Ere (somp­tueux poème) dans le cœur du poète, donc dans le coeur d'une frac­tale incar­née par un indi­vi­du qui, en soi, est alors un macro­cosme, chaque par­tie conte­nant le tout, ici de l'humain et de l'Univers.

L'avenir semble engen­dré, sor­ti des ornières impo­sées par l'économie des orcs, par le désir déjà, et l'attente active, autre­ment dit par l'espérance, celle qui fait adve­nir toute neuve réa­li­té, toute méta­mor­phose.

Le régime des orcs est appe­lé à finir par un geste de cha­cun.

On entend des échos de Baudelaire, de Lautréamont dans les lignes de ces poèmes, assu­mant par moments des rimes croi­sées et les rythmes tra­di­tion­nels, lignes de force qui assoient la pro­ve­nance de ces Arcanes affran­chis de tout esprit sur­an­né.

Car Andreea-Maria Lemnaru nous mur­mure que dans le cœur de l'homme réside le fir­ma­ment, et qu'à man­ger son propre cœur, chaque matin, l'homme…

La suite dans son beau livre, contre la bar­ba­rie des orcs.

 

 

 

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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