> Marc Delouze, “14975 jours entre”

Marc Delouze, “14975 jours entre”

Par |2018-08-15T00:02:30+00:00 24 février 2013|Catégories : Critiques|

Sur la qua­trième de cou­ver­ture, il y a ceci : « Janvier 1970. Un soir le télé­phone.
– Bonsoir, c’est Louis Aragon, je vou­drais par­ler à Marc Delouze.
– C’est moi…
Je pense à une blague. Sur le point d’éclater de rire…
– J’ai bien reçu vos poèmes, je vous demande la per­mis­sion de les publier dans le pro­chain numé­ro des LETTRES fran­çaises
Je réponds (je bafouille plu­tôt) :
– Bien sûr, je vous donne la per­mis­sion
Je ne sais pas com­ment j’ai rac­cro­ché.
Je regarde S. : « C’était Aragon ».
Incrédule. Transporté.
Une semaine passe dans un nuage de mémoire.
Le mer­cre­di sui­vant j’achète LES LETTRES fran­çaises, comme chaque mer­cre­di.
Planté sur le trot­toir de la rue de Belleville, devant le mar­chand de jour­naux, je lis à la une mon nom… »

Voilà ce qui nous invite à ouvrir ce livre, nom­mé 14975 jours entre.
14975 jours, c’est le temps qui sépare le pre­mier recueil de ce livre, Poésies en phase ter­mi­nale écrit en 2011, et le second recueil Souvenirs de la Maison des Mots, daté de 1971 et alors pré­fa­cé par Aragon. 40 ans. 14975 jours. Le fil entre ces 40 ans, c’est le poème, bien sur, celui fai­sant pas­ser des sou­ve­nirs de la mai­son des mots, datés de l’époque du coup de fil d’Aragon, aux poé­sies en phase ter­mi­nale.

Dans ce livre de 2012, la pré­face d’Aragon est repro­duite, pré­face inti­tu­lée Par manière de tes­ta­ment. Elle se situe au milieu du livre, Delouze ayant choi­si d’ouvrir son opus par les poèmes de 2011, Poésies en phase ter­mi­nale, titre au sujet duquel nous ne sau­rons rien puisqu’aucune pré­face ne vient nous l’expliquer, au lec­teur de lire et d’entendre le secret de la langue poé­tique. Aragon pré­sente Delouze comme son tes­ta­ment. Non pas son conti­nua­teur, bien enten­du, mais le poète qu’il recon­nait pour l’avenir après lui, comme un père lègue à ses enfants ses biens. Aragon nous lègue Delouze dans la boule de cris­tal de l’avenir poé­tique. Il l’écrit ain­si : « J’ai chez moi une col­lec­tion de pre­miers livres, que je ne prends pas dans mes mains sans une cer­taine émo­tion : et par exemple, ce Han d’Islande qui n’a pas de signa­ture, et que suit Bug-Jargal PAR L’AUTEUR DE HAN D’ISLANDE, car c’était pour lui mieux signer que de son nom igno­ré, Victor Hugo… C’est à côté de lui que je ran­ge­rai Marc Delouze, ce Marc Delouze-ci dont il faut apprendre le nom, comme d’autres fois on apprit Nerval ou Rimbaud. Ah, je vous en prie, ne dites pas que j’exagère ! N’entendez-vous pas com­bien j’aime ces poèmes, et qui aime exa­gère-t-il jamais ?

Quelque chose ici com­mence. Quelque chose dont je ne ver­rai point la fin. Mais que je me hâte de pré­dire, avec les der­nières forces de mon âge. »

Apprend-t-on Delouze par cœur ? Continue-t-on d’ailleurs d’apprendre Nerval et Rimbaud par cœur ? Le poète Delouze, après cette pre­mière publi­ca­tion glo­rieuse, décide, se refu­sant à « faire le poète », de s’installer dans un silence édi­to­rial de près de 20 ans. Il tra­vaille pour­tant, à d’autres formes poé­tiques comme les spec­tacles de rue, la poé­sie musi­cale, les fes­ti­vals de poé­sie.

Le che­min qui a mené de la Maison des Mots aux Poésies en phase ter­mi­nale, terme violent pour défi­nir l’état mori­bond des poé­sies est mys­té­rieux. Il est don­né à lire, en fili­grane, à tra­vers ce livre d’aujourd’hui remon­tant le fil du temps comme un sau­mon reve­nant à la source de sa nais­sance.

Pour mesu­rer l’ampleur de ce que le poète Delouze laisse entendre au lec­teur libre et dis­po­nible, il n’est qu’à repro­duire le 1er poème de son pre­mier recueil, celui qui émut tant Aragon, et le mettre en regard du der­niers poème des Poésies en phase ter­mi­nale. Cela se passe de tout dis­cours. La poé­sie opère d’elle-même contre toute forme d’exégèse affai­blis­sante.

 

Je suis poète par la force des choses
Par la force des mots notre main sur les choses
Par la force des liens qui m’unissent aux choses
Pour chaque chose un lien
Pour chaque mot une main
De mul­tiples aspects revêt la paume et ses secrets
S’inscrivent en sta­tues comme boud­dhas énig­ma­tiques
De théo­rique en théo­rique l’ongle a peine à tra­cer
La zébrure du temps qui passe

et me menace la fêlure des mots
comme la fra­gi­li­té d’un papier consu­mé

Le 17 février 1970.
A Lionel Ray
Que je ne connais­sais pas encore.

 

Ce soir
tan­dis que ce poème tente de s’inscrire au revers de l’image
je flotte dans l’apesanteur des anes­thé­sies
entre un ciel sans len­de­mains
et la terre qui n’oublie rien

Quand le matin arrive enfin
au-des­sus de moi mes mains s’ouvrent

Elles sont vides

 

Le der­nier mot, celui pro­fé­ré par L’Opus Incertum qui clos les Poésies en phase ter­mi­nale, et consis­tant en un abé­cé­daire sous forme de char­nière auto­bio­gra­phique, sera :

Z

Le soleil est entré dans le crâne du mort.

Que ceux qui ont des oreilles entendent.

mm

Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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