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Maram al-Masri, L’amour au temps de l’insurrection et de la guerre

Par |2018-08-16T14:16:50+00:00 30 novembre 2014|Catégories : Critiques|

 

Maram al-Masri, poète d'origine syrienne vivant en France depuis plus de 30 ans, après avoir diri­gé une antho­lo­gie des femmes poètes du monde arabe en 2012 au Temps des Cerises édi­teur, pro­longe son pré­cieux tra­vail en fai­sant éclore, chez le même édi­teur, une antho­lo­gie de la poé­sie syrienne d'aujourd'hui : L'amour au temps de l'insurrection et de la guerre.

Ce pro­jet s'est impo­sé à Maram al-Masri au regard de la situa­tion poli­tique tra­gique que connait son pays natal depuis 2011. Face aux images et aux infor­ma­tions en pro­ve­nance de Syrie, al-Masri a livré l'an pas­sé un ensemble de courts poèmes : Elle va nue la liber­té. Aujourd'hui, elle fait entendre la voix des poètes vivant au cœur de l'horreur et de la tra­gé­die syrienne, ceux res­tés sur place et se bat­tant, avec leur cœur, avec leur mots, avec l'amour pour sup­por­ter l'invivable situa­tion.

Comme le dit très jus­te­ment Jean-Pierre Siméon dans la pré­face de cette antho­lo­gie, nous autres occi­den­taux, "engon­cés dans la tran­quilli­té molle et morose du jour le jour" trou­ve­rons béné­fice à tenir ce livre dans nos mains, à en lire les poèmes pour qu'une manière de fra­ter­ni­té entre l'Orient et l'Occident s'établisse.

En choi­sis­sant les poètes pré­sents dans cette antho­lo­gie, en tra­dui­sant leurs poèmes en fran­çais, Maram al-Masri peut se com­pa­rer à la déesse égyp­tienne Nout, celle qui fai­sait de son corps un pont où s'appuyaient les étoiles. 78 poètes sont ici réunis. al-Masri a jugé bon d'entamer ce livre par la pré­sence de poètes syriens morts, ayant chan­té l'amour et la résis­tance dans leur pays tra­ver­sé de dou­leurs : signe de res­pect pour les visages anciens, par qui se per­pé­tue la mémoire et la parole. Puis viennent les poètes vivants.

Un poète parle à Homs, sa ville natale, comme à une amie. Homs vue comme la cité enceinte de la vic­toire et de l'avenir.
Un poète s'habille des vête­ments d'un poète se dévê­tant à mesure qu'il dit en public un poème, et dis­pa­raît pour n'être plus que poème.
Un poète chante la parole d'un citoyen "liber­té pour l'éternité /​ mal­gré toi Assad", et se fait égor­ger. Même Dieu, ici, appelle au secours, et les fillettes nomment "une balle" leurs pou­pées.
Un poète pré­dit l'avenir.
Un poète déjoue les sni­pers.
Un poète refuse de faire de la lit­té­ra­ture car il veut que son chant fasse pas­ser la vie, à Damas.
Un poète fait un tom­beau de mots pour ense­ve­lir son ami décé­dé.
Un poète pose une ques­tion : "Mais y a-t-il plus dési­rable que de se frag­men­ter en rimes ?"
Un poète veut être enter­ré avec un ami mort, pour le ras­su­rer dans le noir du tom­beau.
Un poète dit : "Car c'est de l'amour dont nous avons besoin."

Ces poètes se nomment qui Hussein Habash, qui Hassan Ezzat, Noor Dkrly, ou Faraj Bayrakdar, Faddi Azzam, Aya El Attasi, Ghada Al Saman, Dara Abdallah…
Ils forment la voix d'un peuple frap­pé, tor­tu­ré, mar­ty­ri­sé, tué, une voix de résis­tance au tra­vers de laquelle inten­sé­ment bat l'amour, pour que l'amour, comme le dit Maram al-Masri, n'oublie pas.

 

 

Porte

 

Je cherche une porte
N'importe quelle porte
Pour frap­per sa poi­gnée
Ma soeur (Amde) me l'ouvrira
Je la pren­drai dans mes bras
Puis je jet­te­rai ma vieille valise
Celle avec laquelle je suis par­ti
Je cours der­rière mon enfance per­due
Dans les ruelles de Karsour
Comme un sol­dat syrien
Perdu dans son pays
Cherchant des enne­mis.
Quand il ne trouve rien
Il tire sur les portes
D'où l'odeur des absents se pro­page
Puis il tombe par terre.

 

Marwan Ali
(né à Qamishli, en 1968)

 

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Garnier-Duguy publie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réa­lisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ti­cipe au col­loque consa­cré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’absence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’Atlantique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Corlevour, pré­fa­cé par Pascal Boulanger.
2015 : “La nuit phoe­nix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabétique d’aujourd’hui” édi­tions L’Atelier du Grand Tétras, dans la Collection Glyphes, avec une cou­ver­ture de Roberto Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le maga­zine en ligne Recours au poème, exclu­si­ve­ment consa­cré à la poé­sie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bordes, édi­tions Gallimard, col­lec­tion Poésie/​Gallimard, 2015.

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