Jean Maison, Postérité du hasard

Par |2026-05-06T11:01:52+02:00 6 mai 2026|Catégories : Essais & Chroniques, Jean Migrenne|

 « Ils m’ont appelé l’Ob­scur et j’habitais l’é­clat », chante Saint John Perse dans Amers et ces pro­pos du « Maître d’as­tre et de nav­i­ga­tion » pour­raient con­venir à la hau­teur de fréquence à laque­lle accède Jean Mai­son en son dernier recueil inti­t­ulé Postérité du hasard.

Le titre lui-même, métic­uleuse­ment choisi, sem­ble con­tredire la portée de son sens tant rien, dans ces pen­sées recueil­lies comme au petit matin à la feuille per­lée du vivre, ne sem­ble être le résul­tat du for­tu­it orchestré par le non-sens.

 

Titre énig­ma­tique, nous invi­tant à décel­er dans ces poèmes « ce qui vient après » selon l’é­ty­molo­gie du terme « postérité », autrement dit : descen­dance du hasard, héri­ti­er du hasard, lignée du hasard mais avec cette notion d’en­trée dans l’His­toire, de sur­vivre à l’oubli.

La dimen­sion philosophique s’en­tend, mais ryth­mée par ces poèmes de cir­con­stance, offerts au poète comme le fruit du hasard quo­ti­di­en. La postérité du hasard, est-ce autre chose que de trou­ver du sens à ce que cha­cun vit, l’ex­péri­ence du poète, ici faite parole, don­née en partage méta­physique ? Nous enten­dons aus­si une cer­taine réso­nance ironique.

Sept par­ties com­posent ce livre, et le sept sans doute réfère-t-il au chiffre de l’homme accom­pli, ou en volon­té de l’être. Entrons alors dans l’én­ergie de cette poésie ontologique­ment lignagère.

Jean Mai­son, Postérité du hasard, édi­tions de Cor­levour, mars 2025, 96 pages, 15 euros.

Le poème lim­i­naire nous met sur la voie :

« Notre des­ti­na­tion est un mys­tère. Que dire de ce chemin d’in­tim­ité spir­ituelle où cha­cun gagne sa mémoire comme il peut avec son corps ou à son corps défen­dant. Les erreurs gou­ver­nent avec plus ou moins de tyran­nie la régres­sion ou l’a­vancée des hommes ».

Jean Mai­son nous installe sur le chemin, où sont dis­til­lés à l’or­eille atten­tive les mots sésames dis­crète­ment placés : « gagne sa mémoire ». Au lecteur de faire sa part pour enten­dre ce qui est pro­posé, comme un savoir. Le spir­ituel, ici revendiqué en tant qu’af­faire cachée, privée, secrète, engage l’e­spèce humaine « depuis cette nuit du poème où il con­vient de tenir parole ».

L’ob­scu­rité de la pen­sée poé­tique de Mai­son demande au lecteur de se laiss­er guider par les lueurs scin­til­lantes au cœur du chant, lueurs baig­nant d’une lumière élé­gante, toute de douceur, ce qui doit demeur­er dans la pénombre : 

Le trag­ique dans l’homme n’a pas de réso­nance, à l’impi­toy­able instant de la perdi­tion, il bal­bu­tie un alpha­bet aléa­toire dans le sourd récep­ta­cle de la malchance. Pour­tant, proche de la parole prim­i­tive, dès les sen­tiers secrets de l’e­sprit, se décou­vre à tra­vers les arbres la vaste prov­i­dence du jour. 

Une poé­tique tournée vers l’in­stant à vivre, pleine­ment vécu grâce au retour par le lan­gage, élevé à la fréquence du chant :

Je n’ai pas marché en vain. Mon cœur souri­ait à la cloche du bap­tême, le soir son­nait la brisure des men­thes (…) Le rosier ancien frappe à ma fenêtre, et c’est Marie qui te donne rai­son con­tre l’im­pu­dence et l’étroitesse d’un cœur humain. 

Et c’est par­fois la révolte de l’e­sprit con­tre le monde tel qu’il ne va pas, avec sa cri­ail­lerie sociale, que digère cette poésie ne pou­vant se sat­is­faire de la dimen­sion triv­iale de la vie comme fin de toute chose :

Dans le four­bi du monde crèvent les par­avents. Lib­erté broyée avec les mules blanch­es, tigres mar­tyrisés dans des cages, cirque de l’outrage, récoltes de gueules en rage, porcherie des yeux sanguinaires.

Prose à laque­lle répond l’in­soumis­sion spirituelle :

Je n’ai jamais pu être domes­tiqué, il survit en moi une clarté provisoire.

Car Jean Mai­son, par cette parole ver­ti­cale, affirme une voix dis­si­dente à l’oblig­a­tion du con­sen­te­ment à laque­lle il se refuse d’ad­hér­er parce qu’elle se fonde sur un leurre :

On put croire un instant à la nou­veauté ! » écrit-il sur le mur de la moder­nité dépassée.

À la pre­mière par­tie, en prose, suc­cè­dent des séries de poèmes brefs, dens­es, d’abord rassem­blés sous le titre Epsilon. C’est là encore une poé­tique du mod­este, du presque rien rece­lant l’e­space d’une res­pi­ra­tion possible :

Ni ton ombre
Ni ta lumière
Qui es-tu

Notons l’ab­sence de point d’in­ter­ro­ga­tion con­férant à ce vers une dimen­sion séman­tique d’at­ten­tion sub­tile. L’œil du poète, aiman­té par tout ce qui lui est don­né de voir, occa­sions d’en­seigne­ment destiné :

De ce qui fut le reflet initial
Sub­siste la char­p­ente sacrée de l’ignorance

La coquille Saint-Jacques   la pomme de pin
En con­ser­vent le point d’origine

Le poème monte alors, s’ar­rachant à la pesan­teur hor­i­zon­tale de la prose pour­tant aéri­enne, pour brûler dans l’air ses vers :

Quelle joie d’être en si bonne compagnie
Sous l’or­age des senteurs
Vers le souf­fle de juin

Joie faite foi, foi faite cer­ti­tude dans la fidél­ité au verbe-chair :

Mais pour quel jour
Ne pas se disperser
Chercher en soi
L’ar­dente évi­dence du mot

 Car :

Tout est lecture
L’al­pha­bet du monde est sous nos yeux
Dans le courant du ciel

À mots cou­verts, Mai­son nous dit que la légende est à portée de regard, éty­mologique­ment « ce qui doit être lu » à l’aune du souf­fle féerique pour recou­vr­er l’élan vital de l’aven­ture humaine.

La dernière par­tie du livre, don­nant son titre au livre entier, est dédié à Xavier Bor­des, dans la com­plic­ité de l’her­boriste avec le poète des « Achillées » de La Pierre amour, en un clin d’œil au Yi King. Signe de recon­nais­sance d’un poète à un autre, le remer­ciant pour la beauté de sa voix, à laque­lle il répond par un autre octave :

Le trébuchet évalue
La trace rudérale des feux
Fait advenir le nom­bre et sa parole
Son verbe salvifique
L’au­rore tempérante
Vers la Cap de Bonne-Espérance

Tout est dit. Reste à cha­cun à « témoign­er à bonne fin ».

 

 

Présentation de l’auteur

Jean Maison

Textes

Jean Mai­son partage sa vie entre une activ­ité de pro­duc­teur négo­ciant de plantes médic­i­nales biologiques et l’écri­t­ure poétique. 
Très mar­qué par Chateaubriand, Cen­drars, Reverdy, il adresse ses pre­miers poèmes à René Char avec qui il liera une forte ami­tié jusqu’à la mort du poète. 
Ses dernières pub­li­ca­tions inclu­ent Con­so­la­men­tum (Farrago/Léo Scheer, 2004), Hom­mage à Jean Gros­jean (Gallimard/NRF, 2007), Araire (Rougerie, 2009), Le pre­mier jour de la semaine (Ad Solem, 2011).

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Gwen Garnier-Duguy

Gwen Gar­nier-Duguy pub­lie ses pre­miers poèmes en 1995 dans la revue issue du sur­réal­isme, Supérieur Incon­nu, à laque­lle il col­la­bore jusqu’en 2005.
En 2003, il par­ticipe au col­loque con­sacré au poète Patrice de La Tour du Pin au col­lège de France, y par­lant de la poé­tique de l’ab­sence au cœur de La Quête de Joie.
Fasciné par la pein­ture de Rober­to Mangú, il signe un roman sur son œuvre, “Nox”, aux édi­tions le Grand Souffle.
2011 : “Danse sur le ter­ri­toire, amorce de la parole”, édi­tions de l’At­lan­tique, pré­face de Michel Host, prix Goncourt 1986.
2014 : “Le Corps du Monde”, édi­tions Cor­levour, pré­facé par Pas­cal Boulanger.
2015 : “La nuit phoenix”, Recours au Poème édi­teurs, post­face de Jean Maison.
2018 : ” Alphabé­tique d’au­jour­d’hui” édi­tions L’Ate­lier du Grand Tétras, dans la Col­lec­tion Glyphes, avec une cou­ver­ture de Rober­to Mangù (64 pages, 12 euros).
En mai 2012, il fonde avec Matthieu Bau­mi­er le mag­a­zine en ligne Recours au poème, exclu­sive­ment con­sacré à la poésie.
Il signe la pré­face à La Pierre Amour de Xavier Bor­des, édi­tions Gal­li­mard, col­lec­tion Poésie/Gallimard, 2015.

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