On con­naît la célèbre for­mule, reprise par plusieurs artistes, écrivains ou pein­tres : « Je suis un men­songe qui dit la vérité ». Yves Namur, en exer­gue de son livre Les plis du men­songe, écrit : « Le poème est peut-être un men­songe à célébrer. »

Ce dernier verbe me paraît con­venir par­faite­ment à l’ensemble de ces 114 poèmes, tous écrits selon le même incip­it : « Dis-moi quelque chose ». C’est bien d’une sin­gulière célébra­tion qu’il s’agit en effet. On est frap­pé par sa grav­ité, qui abor­de sim­ple­ment, sobre­ment, un domaine qua­si sacré. Le poète demande, recherche « quelque chose / qui ne soit pas une parole en l’air / qui ne pèse pas dans un poème. » Cette parole restera, comme gravée sur une paroi invis­i­ble, ne s’égarera pas. Et cette gravure aura aus­si le charme d’une den­telle, légère, aérienne.

Admirons- la dans ce poème, écrit en pen­sant à Oscar Wilde :

          Dis-moi quelque chose 
         Qui ne soit écrit sur aucune ardoise

         Qui virevolte
         Entre le brin d’herbe et les désirs
         De l’oiseau des volières

         Un mot épris de liberté

Yves Namur, Les plis du men­songe, Arfuyen, 15 euros.

Lib­erté d’une inspi­ra­tion sans cesse en con­tem­pla­tion du très sim­ple, du brin d’herbe fris­son­nant dans l’air, de graines de silence, « Ô com­bi­en léger et vire­voltant »… Mais aus­si néces­sité d’une écri­t­ure par­faite­ment maîtrisée, celle ici d’un rit­uel pré­cis : à chaque page, un six­ain, découpé en 2,  puis 3 vers et un vers final, par­fois en un seul mot, con­clu­sion, point d’orgue, échap­pée sur un au-delà indi­ci­ble. Cette struc­ture fixe, loin de figer le poème, lui donne une force, un élan d’une effi­cience remar­quable. On entend la voix du poète, comme un souf­fle, un froisse­ment d’aile, des pas de soli­taire sur de la neige.  De poème en poème, on est pris par un désir d’avancer tou­jours avec lui dans ces beaux « men­songes étoilés », que la poésie invente pour le bon­heur de l’humanité, à tra­vers ses doutes, ses peurs du néant et ses ten­ta­tions de désespoir .

 

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Gérard Bocholier

Gérard Bocholi­er est né le 8 sep­tem­bre 1947 à Cler­mont-Fer­rand (France). Il a fait ses études sec­ondaires et supérieures dans cette ville, y a ensuite enseigné la lit­téra­ture française et les let­tres clas­siques en classe de let­tres supérieures. Orig­i­naire d’une famille de vignerons de la plaine de Limagne, il est franc-com­tois par sa famille mater­nelle, à la fron­tière du pays de Vaud en Suisse. Il a passé son enfance et sa jeunesse dans le vil­lage pater­nel de Mon­ton, au sud de Cler­mont-Fer­rand, que les poèmes en prose du Vil­lage et les ombresévo­quent avec ses habi­tants. La lec­ture de Pierre Reverdy, à qui il con­sacre un essai en 1984, Pierre Reverdy lephare obscur,déter­mine en grande par­tie sa voca­tion de poète. En 1971, Mar­cel Arland, directeur de la NRF, lui remet à Paris le prix Paul Valéry, réservé à un jeune poète étu­di­ant.  Son pre­mier grand livre, L’Ordre du silence, est pub­lié en 1975.  En 1976, il par­ticipe à la fon­da­tion de la revue de poésieArpa, avec d’autres poètes auvergnats et bour­bon­nais, dont Pierre Delisle, qui fut un de ses plus proches amis. D’autres ren­con­tres éclairent sa route : celle de Jean Gros­jean à la NRF, puis celle de Jacques Réda, qui lui con­fie une chronique régulière de poésie dans les pages de la célèbre revue à par­tir des années 90, mais aus­si l’amitié affectueuse du poète de Suisse romande, Anne Per­ri­er, dont il pré­face les œuvres com­plètes en 1996. Son activ­ité de cri­tique de poésie ne cesse de se dévelop­per au fil des années, il col­la­bore  au fil des années à de nom­breuses revues, notam­ment à la Revue de Belles Let­tresde Genève, au Nou­veau Recueil, et surtout à Arpa,dont il assure la direc­tion dès 1984. Il donne actuelle­ment des poèmes à Thau­ma,Nunc,Le Jour­naldes poètes. Cer­tains de ses arti­cles sont réu­nis dans le vol­ume Les ombrages fab­uleux,en 2003. A par­tir de 2009, un an avant sa retraite, il se con­sacre prin­ci­pale­ment à l’écriture de psaumes, pub­liés par Ad Solem. Le pre­mier vol­ume est pré­facé par Jean-Pierre Lemaire, son ami proche. Le deux­ième s’ouvre sur un envoi de Philippe Jac­cot­tet. Son essai Le poème exer­ci­ce spir­ituelexplique et illus­tre cette démarche. Il prend la respon­s­abil­ité d’une rubrique de poésie dans l’hebdomadaire La Vieet tient une chronique de lec­tures, « Chronique du veilleur »,  à par­tir de 2012 sur le site inter­net :Recours aupoème. De nom­breux prix lui ont été attribués : Voron­ca (1978), Louis Guil­laume (1987), le Grand Prix de poésie pour la jeunesse en 1991, le prix Paul Ver­laine  de la Mai­son de poésie en 1994, le prix Louise Labé en 2011. L’Académie Française lui a décerné le prix François Cop­pée pourPsaumes de l’espérance en 2013. Son jour­nal intime, Les nuages de l’âme, paraît en 2016, regroupant des frag­ments des années 1996 à 2016. Par­mi ses pub­li­ca­tions poé­tiques récentes : Abîmes cachés(2010) ; Psaumes du bel amour(2010) ; Belles saisons obscures(2012) ; Psaumes de l’espérance(2012) ; Le Vil­lageemporté (2013) ; Pas­sant (2014) ; Les Etreintes invis­i­bles (2016) ; Nuits (2016) ; Tisons(2018) ; Un chardon de bleu pur(2018) ; Depuis tou­jours le chant(2019) A paraître : Ain­si par­lait Georges Bernanos(Arfuyen) ; Psaumes de la Foi vive (Ad Solem) ; J’appelle depuis l’enfance (La Coopéra­tive). En 2019 parais­sent Ain­si par­lait G.Bernanos, Psaumes de la foi vive, Depuis tou­jours le chant ; en 2020 J’ap­pelle depuis l’en­fance (La Coopéra­tive) et Une brûlante usure (Le Silence qui roule), Vers le Vis­age (Le Silence qui roule, 2023) et Cette allée qui s’ef­face (Arfuyen, 2024), L’Ac­cueil du jour (Ad Solem, 2025), Semences de l’aube (Illador, 2025).
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