Déesses au secret 1 – le long poème de « l’amour infini2
Ceux qui connaissent de longue date le poète Pascal Boulanger sentiront dans ce dernier recueil à quel point la présence de l’amour et des sens n’est pas nouvelle. Peut-être se fait-elle ici seulement plus intense. De même, la citation rimbaldienne qui ouvre ce recueil, extraite des Illuminations et que l’on trouve dans le poème « Matinée d’ivresse3 », donne-t-elle l’élan à l’atmosphère musicale et picturale si chère au Voleur de Feu.
Boulanger est en effet le poète de l’éveil au réel qu’il s’agit de sentir, aimer, voir, étreindre. Son amour de la mer rejoint cette boulimie sensuelle et le violent plaisir de s’unir, concrètement autant que spirituellement, à la totalité.
Ce besoin d’unité se ressent avec l’insistante présence des mises en abyme illustrant l’intuition de l’entrelacement universel des êtres et des éléments. Le rythme qui les accompagne a cela d’hypnotique qu’il nous insère plus fortement dans le dire poétique. Relevons-en quelques-unes pour illustrer notre propos : « la source est dans l’ombre / la nuit s’efface dans la nuit » « une robe se défait & se détache / elle offre un paysage dans un paysage » ; « L’océan derrière l’océan ». Le vécu mystique de l’enchâssement universel des êtres et des choses rappelle que le lien du dehors et du dedans, l’un signifiant l’autre de façon nécessaire, à l’image de ces déesses qui prolongent le reflet concret de notre être ; « il faut battre le linge du ciel / avec les déesses qui sont là / dans le dehors, / elles sont en nous cependant / comme dans l’exaltation / d’un amour ancien & se prolonge ». Ce miroir infini, nous le verrons, a une grande valeur picturale, mais il en est de même du poème (« La poésie dans une autre / envahit la scène / c’est parfois un bleu très pur / qui se noie dans un bouquet de nuages »), quand le style renoue avec son étymologie et creuse le réel pour en extraire la lumière dans l’obscurité universelle : « La nuit les déesses ne dorment pas / elles attendent les premiers feux / aiguisent la pointe & le tranchant / elles agissent sur le silence / le silence agit sur elles / elles ne sont plus que lumière »
Arts Résonances anime au Festival “Voix Vives” de Sète une scène où les poètes invités sont traduits en LSF, ou créés en LSF et traduits en français. Ici, un poème de Pascal Boulanger, lu par l’auteur, traduit en LSF par Laure David, artiste sourde.
L’inspiration poétique chez Pascal Boulanger est pleine de sensualité. Loin d’en bannir la présence ici et maintenant, il en affirme les vertus puisqu’un « corps vaut de l’or ». Ce que le philosophe Louis Lavelle nomme splendidement « La Présence totale » se retrouve poétiquement là où « les prairies de soleil suintent / & créent plusieurs mondes en cet instant / & dans nos cœurs » ; de même quand l’herbe « mauve frissonne dans le vent / une masse d’ombre enveloppe le tilleul / la pensée qui flotte ne se dérobe / pas ». Tout ce que ressentent la peau et les autres sens prend la texture la plus douce, en même temps que ce qui nous éveille au monde : « Quelque chose de soyeux / comme une enveloppe de ciel / quelque chose des détails de l’amour / en guerre ou en eau-dormante / comme le dormeur touche à la mort / comme les vagues debout / qui s’amènent ». On le voit, rien de narcissique dans ce sensualisme qui ne vise nullement à l’enfermement sur soi, mais au contraire à l’ouverture pleine et entière à la totalité : « quand les eaux brûlent / les fruits ne désertent pas / aux lèvres des déesses ». Naître à soi-même est s’unir au monde : « La vie sensible est tout entière là / sans faille, elle ressent davantage / l’énergie des affects / quand elle s’éprouve elle-même / dans le surgissement »
Ce surgissement évoqué par le poète s’enrichit tout naturellement de la création artistique et la communauté créatrice que l’on trouve entre Vinca Coudé et Pascal Boulanger, déjà présente dans de précédents recueils, n’a donc rien d’énigmatique. Nous l’avons vu précédemment avec la mise en miroir, tout artiste en action parle non pas « de quelque chose » ou « de quelqu’un », il parle la langue même de ce qu’il peint, chante, sculpte ou élève à la mélodie. C’est ce que rappelle Pascal Boulanger à propos de la peinture en général, et bien entendu des tableaux de Vinca Coudé. Les couleurs naissent de l’hypersensibilité de la créatrice : « La vulnérabilité troue / l’espace de la toile / le plaisir du commencement est dans l’attente / l’attendrissant soulève les pierres / sur le pourtour du cercle, / quand sa vie joue la vie dans l’atelier ». Vinca Coudé fuit le figuratif pour faire jaillir l’âme de la forme, puisque la chair « est l’âme du peintre ». Et de fait, le corps, même presque indiscernable, jaillit au travers des seuls seins, semblables à des yeux, en relief, dans une explosion de couleurs. Chez l’artiste, nous avons un érotisme enluminé, notamment avec l’offrande d’or, double, avec deux ailes s’élevant dans un bleu élégant. Le spectateur est à la fois ébloui et traversé par l’étrange. Pascal Boulanger le rappelle : « en hébreu / lumière veut dire secret ». Il s’agit pour le contemplateur de se mettre à l’écoute, de méditer ce qu’il perçoit. Car « l’écume est sans boussole // elle se perd dans la forêt / dans une chevelure douce lointaine ». Le réel est pur devenir, pure création, mouvement ininterrompu vers l’inconnu. Quiconque ressent la nécessité ontologique du Verbe se doit de faire face à ce jaillissement qui, en nous, tend à rejoindre – pour s’y unir – la totalité qui lui fait face.
Le beau texte de Pascal Boulanger sur la création de Vinca Coudé souligne l’intime solidarité de la peinture et de la poésie. Nous trouvions précédemment cette communauté dans l’affirmation que la Déesse « entend la poésie / elle l’écoute en poème / elle est aux choses mêmes / qui se mettent en place / dans le jus des couleurs, / intensément l’élégance vivante ». Cet éloge de la sensation et de l’expression amoureuse du style ne fuit pas la douleur. Le vécu s’enrichit ce qui le travaille en profondeur, le métamorphose et le ressuscite : « Tracer des cercles & des lignes / dans le gouffre / balayer le sol étincelant / un indice inconnu chasse l’obstacle / tout s’affirme dans l’imprévu ».
Pascal Boulanger fait judicieusement dialoguer Vinca Coudé avec Paul Claudel pour mettre en relief de quelle manière le réel s’insère dans la création artistique. En effet, chez Paul Claudel, la co-naissance est une notion centrale de sa pensée poétique et spirituelle, où il s’appuie sur l’étymologie de « connaissance » et lui fait signifier « naître avec ». Dès lors, dans la perspective claudélienne, connaître une chose, ce n’est pas simplement l’observer ou l’analyser mais c’est entrer dans un processus où la chose et la conscience naissent ensemble dans l’acte de perception et de parole. Ainsi, aussi bien en poésie qu’en peinture, il s’agit de faire surgir le sens du monde en même temps qu’on le nomme, si bien que la parole poétique et la création artistique participent de la révélation du réel. Or, dans la Postface, Pascal Boulanger nous dit qu’une « co-naissance a lieu dans le lieu même d’un espace ouvert et en extension. Le geste de Vinca Coudé travaille le creusement, il ploie, déploie, reploie le corps même de ce creux », montrant comment les anfractuosités de la vie, de l’âme, s’expriment dans la toile, à la façon d’un creuset alchimique. Toute création devient donc cet absolu – d’autant plus absolu sans doute qu’un devenir est toujours à l’œuvre, ce qui donne raison au poète affirmant qu’il « y a dans les peintures de Vinca Coudé une puissance d’abandon et de grâce, une ouverture qui n’est rendue possible que par une déchirure. »
Notes
- À paraître aux éditions Tarabuste.
- Rimbaud, « Sensation »
- « Nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours. Voici le temps des ASSASSINS. »
- POSTFACE « Vinca Coudé, la grâce d’une guerrière. »
Printemps des poètes — Université de Caen — 6 mars 2018 — acte 3 — Pascal Boulanger.
Présentation de l’auteur
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