Déesses au secret – le long poème de « l’amour infini »

Par |2026-05-06T11:51:42+02:00 6 mai 2026|Catégories : Essais & Chroniques, Pascal Boulanger|

Déess­es au secret 1 – le long poème de « l’amour infi­ni2 

Ceux qui con­nais­sent de longue date le poète Pas­cal Boulanger sen­tiront dans ce dernier recueil à quel point la présence de l’amour et des sens n’est pas nou­velle. Peut-être se fait-elle ici seule­ment plus intense. De même, la cita­tion rim­bal­di­enne qui ouvre ce recueil, extraite des Illu­mi­na­tions et que l’on trou­ve dans le poème « Mat­inée d’ivresse3 », donne-t-elle l’élan à l’atmosphère musi­cale et pic­turale si chère au Voleur de Feu. 

Boulanger est en effet le poète de l’éveil au réel qu’il s’agit de sen­tir, aimer, voir, étrein­dre. Son amour de la mer rejoint cette boulim­ie sen­suelle et le vio­lent plaisir de s’unir, con­crète­ment autant que spir­ituelle­ment, à la totalité.

Ce besoin d’unité se ressent avec l’insistante présence des mis­es en abyme illus­trant l’intuition de l’entrelacement uni­versel des êtres et des élé­ments. Le rythme qui les accom­pa­gne a cela d’hypnotique qu’il nous insère plus forte­ment dans le dire poé­tique. Relevons-en quelques-unes pour illus­tr­er notre pro­pos : « la source est dans l’ombre / la nuit s’efface dans la nuit » « une robe se défait & se détache / elle offre un paysage dans un paysage » ; « L’océan der­rière l’océan ». Le vécu mys­tique de l’enchâssement uni­versel des êtres et des choses rap­pelle que le lien du dehors et du dedans, l’un sig­nifi­ant l’autre de façon néces­saire, à l’image de ces déess­es qui pro­lon­gent le reflet con­cret de notre être ; « il faut bat­tre le linge du ciel / avec les déess­es qui sont là / dans le dehors, / elles sont en nous cepen­dant / comme dans l’exaltation / d’un amour ancien & se pro­longe ». Ce miroir infi­ni, nous le ver­rons, a une grande valeur pic­turale, mais il en est de même du poème (« La poésie dans une autre / envahit la scène / c’est par­fois un bleu très pur / qui se noie dans un bou­quet de nuages »), quand le style renoue avec son éty­molo­gie et creuse le réel pour en extraire la lumière dans l’obscurité uni­verselle : « La nuit les déess­es ne dor­ment pas / elles atten­dent les pre­miers feux / aigu­isent la pointe & le tran­chant / elles agis­sent sur le silence / le silence agit sur elles / elles ne sont plus que lumière »

Arts Réso­nances ani­me au Fes­ti­val “Voix Vives” de Sète une scène où les poètes invités sont traduits en LSF, ou créés en LSF et traduits en français. Ici, un poème de Pas­cal Boulanger, lu par l’au­teur, traduit en LSF par Lau­re David, artiste sourde.

L’inspiration poé­tique chez Pas­cal Boulanger est pleine de sen­su­al­ité. Loin d’en ban­nir la présence ici et main­tenant, il en affirme les ver­tus puisqu’un « corps vaut de l’or ». Ce que le philosophe Louis Lavelle nomme splen­dide­ment « La Présence totale » se retrou­ve poé­tique­ment là où « les prairies de soleil suin­tent / & créent plusieurs mon­des en cet instant / & dans nos cœurs » ; de même quand l’herbe « mauve fris­sonne dans le vent / une masse d’ombre enveloppe le tilleul / la pen­sée qui flotte ne se dérobe / pas ». Tout ce que ressen­tent la peau et les autres sens prend la tex­ture la plus douce, en même temps que ce qui nous éveille au monde : « Quelque chose de soyeux / comme une enveloppe de ciel / quelque chose des détails de l’amour / en guerre ou en eau-dor­mante / comme le dormeur touche à la mort / comme les vagues debout / qui s’amènent ». On le voit, rien de nar­cis­sique dans ce sen­su­al­isme qui ne vise nulle­ment à l’enfermement sur soi, mais au con­traire à l’ouverture pleine et entière à la total­ité : « quand les eaux brû­lent / les fruits ne déser­tent pas / aux lèvres des déess­es ». Naître à soi-même est s’unir au monde : « La vie sen­si­ble est tout entière là / sans faille, elle ressent davan­tage / l’énergie des affects / quand elle s’éprouve elle-même / dans le surgissement »

Ce sur­gisse­ment évo­qué par le poète s’enrichit tout naturelle­ment de la créa­tion artis­tique et la com­mu­nauté créa­trice que l’on trou­ve entre Vin­ca Coudé et Pas­cal Boulanger, déjà présente dans de précé­dents recueils, n’a donc rien d’énigmatique. Nous l’avons vu précédem­ment avec la mise en miroir, tout artiste en action par­le non pas « de quelque chose » ou « de quelqu’un », il par­le la langue même de ce qu’il peint, chante, sculpte ou élève à la mélodie. C’est ce que rap­pelle Pas­cal Boulanger à pro­pos de la pein­ture en général, et bien enten­du des tableaux de Vin­ca Coudé. Les couleurs nais­sent de l’hypersensibilité de la créa­trice : « La vul­néra­bil­ité troue / l’espace de la toile / le plaisir du com­mence­ment est dans l’attente / l’attendrissant soulève les pier­res / sur le pour­tour du cer­cle, / quand sa vie joue la vie dans l’atelier ». Vin­ca Coudé fuit le fig­u­ratif pour faire jail­lir l’âme de la forme, puisque la chair « est l’âme du pein­tre ». Et de fait, le corps, même presque indis­cern­able, jail­lit au tra­vers des seuls seins, sem­blables à des yeux, en relief, dans une explo­sion de couleurs. Chez l’artiste, nous avons un éro­tisme enlu­miné, notam­ment avec l’offrande d’or, dou­ble, avec deux ailes s’élevant dans un bleu élé­gant. Le spec­ta­teur est à la fois ébloui et tra­ver­sé par l’étrange. Pas­cal Boulanger le rap­pelle : « en hébreu / lumière veut dire secret ». Il s’agit pour le con­tem­pla­teur de se met­tre à l’écoute, de méditer ce qu’il perçoit. Car « l’écume est sans bous­sole // elle se perd dans la forêt / dans une chevelure douce loin­taine ». Le réel est pur devenir, pure créa­tion, mou­ve­ment inin­ter­rompu vers l’inconnu. Quiconque ressent la néces­sité ontologique du Verbe se doit de faire face à ce jail­lisse­ment qui, en nous, tend à rejoin­dre – pour s’y unir – la total­ité qui lui fait face.

Le beau texte de Pas­cal Boulanger sur la créa­tion de Vin­ca Coudé souligne l’intime sol­i­dar­ité de la pein­ture et de la poésie. Nous trou­vions précédem­ment cette com­mu­nauté dans l’affirmation que la Déesse « entend la poésie / elle l’écoute en poème / elle est aux choses mêmes / qui se met­tent en place / dans le jus des couleurs, / inten­sé­ment l’élégance vivante ». Cet éloge de la sen­sa­tion et de l’expression amoureuse du style ne fuit pas la douleur. Le vécu s’enrichit ce qui le tra­vaille en pro­fondeur, le méta­mor­phose et le ressus­cite : « Trac­er des cer­cles & des lignes / dans le gouf­fre / bal­ay­er le sol étince­lant / un indice incon­nu chas­se l’obstacle / tout s’affirme dans l’imprévu ».

Pas­cal Boulanger fait judi­cieuse­ment dia­loguer Vin­ca Coudé avec Paul Claudel pour met­tre en relief de quelle manière le réel s’insère dans la créa­tion artis­tique. En effet, chez Paul Claudel, la co-nais­sance est une notion cen­trale de sa pen­sée poé­tique et spir­ituelle, où il s’appuie sur l’étymologie de « con­nais­sance » et lui fait sig­ni­fi­er « naître avec ». Dès lors, dans la per­spec­tive claudéli­enne, con­naître une chose, ce n’est pas sim­ple­ment l’observer ou l’analyser mais c’est entr­er dans un proces­sus où la chose et la con­science nais­sent ensem­ble dans l’acte de per­cep­tion et de parole. Ain­si, aus­si bien en poésie qu’en pein­ture, il s’agit de faire sur­gir le sens du monde en même temps qu’on le nomme, si bien que la parole poé­tique et la créa­tion artis­tique par­ticipent de la révéla­tion du réel. Or, dans la Post­face, Pas­cal Boulanger nous dit qu’une « co-nais­sance a lieu dans le lieu même d’un espace ouvert et en exten­sion. Le geste de Vin­ca Coudé tra­vaille le creuse­ment, il ploie, déploie, reploie le corps même de ce creux », mon­trant com­ment les anfrac­tu­osités de la vie, de l’âme, s’expriment dans la toile, à la façon d’un creuset alchim­ique. Toute créa­tion devient donc cet absolu – d’autant plus absolu sans doute qu’un devenir est tou­jours à l’œuvre, ce qui donne rai­son au poète affir­mant qu’il « y a dans les pein­tures de Vin­ca Coudé une puis­sance d’abandon et de grâce, une ouver­ture qui n’est ren­due pos­si­ble que par une déchirure. »

Notes

  1. À paraître aux édi­tions Tarabuste.
  2. Rim­baud, « Sensation »
  3. « Nous avons foi au poi­son. Nous savons don­ner notre vie tout entière tous les jours. Voici le temps des ASSASSINS. »
  4. POSTFACE « Vin­ca Coudé, la grâce d’une guerrière. »

 

Print­emps des poètes — Uni­ver­sité de Caen — 6 mars 2018 — acte 3 — Pas­cal Boulanger.

Présentation de l’auteur

Pascal Boulanger

Pas­cal Boulanger, poète et cri­tique lit­téraire né en 1957, père de deux filles, vit près de Com­bourg, en Ile et Vilaine depuis son départ à la retraite. Il a été bib­lio­thé­caire en ban­lieue parisi­enne, d’abord à Bezons (Val d’Oise) puis à Mon­treuil (Seine Saint Denis). Il a mené des ate­liers d’écriture et a été à l’initiative de nom­breuses actions cul­turelles dans le cadre de ses fonc­tions pro­fes­sion­nelles. Il a pub­lié des arti­cles et des chroniques dans des revues, par­mi lesquelles « Action poé­tique », « art­press », « Europe »,  « Triages », « Poési­bao », « Sitaud­is », « Recours au poème »…

Depuis 1991, date de la paru­tion de son pre­mier livre « Sep­tem­bre, déjà » (Europe-Poésie), il a pub­lié des recueils poé­tiques (chez Flam­mar­i­on, Tara­buste, Cor­levour…) des antholo­gies cri­tiques et des car­nets. En 2018, Guil­laume Basquin des édi­tions Tin­bad, pub­lie une copieuse antholo­gie de ses poèmes, sous le titre : « Trame : antholo­gie 1991–2018, suiv­ie de L’amour là ». En 2020 et 2022, les édi­tons du Cygne pub­lient ses recueils « L’intime dense » et « Si la poésie doit tout dire… ». Il est l’auteur, avec Solveig Con­rad-Bouch­er, d’une étude sur Chateaubriand (Edi­tions Arfuyen). En 2023, les édi­tons Tin­bad pub­lient le troisième vol­ume de ses car­nets : « En bleu adorable ».

Bibliographie 

  • Sep­tem­bre, déjà, éd. Mes­si­dor, 1991
  • Mar­tin­gale, éd. Flam­mar­i­on, 1995.
  • Une action poé­tiquede 1950 à aujourd’hui, éd. Flam­mar­i­on, 1998.
  • Le bel aujourd’hui, éd. Tara­buste, 1999.
  • Tacite, éd. Flam­mar­i­on, 2001
  • Le corps cer­tain, éd. Com­p’Act, 2001.
  • L’émotion l’émeute, éd. Tara­buste, 2003Jon­gleur, éd. Com­p’Act, 2005.
  • Jon­gleur, éd. Comp’act, 2005
  • Sus­pendu au réc­it… la ques­tion du nihilisme, éd. Com­p’Act, 2006.
  • Fusées et pap­er­olesL’Act Mem, 2008.
  • Jamais ne dorsle cor­ri­dor bleu, 2008.
  • Cher­chant ce que je sais déjàÉdi­tions de l’Amandier], 2009.
  • L’échappée belle, Wig­wam, 2009.
  • Un ciel ouvert en toute sai­sonLe cor­ri­dor bleu, 2010.
  • Le lierre la foudre, éd. de Cor­levour, 2011.
  • Faire la vie : entre­tien avec Jacques Hen­ric, éd. de Cor­levour, 2013.
  • Au com­mence­ment des douleurs, éd. de Cor­levour, 2013.
  • Dans les fleurs du souci, éd. du Petit Flou, 2014
  • Essai, éd. Tit­uli, mars 2015
  • Guerre per­due, éd. Pas­sage d’en­cre, coll. “Trait court”, 2015.
  • Mourir ne me suf­fit pas, pré­face de Jean-Pierre Lemaire, éd. de Cor­levour,  2016.
  • Trame : antholo­gie, 1991–2018, suivi de L’amour là, Tin­bad, 2018.
  • Jusqu’à présent, je suis en chemin — Car­nets : 2016–2018, éd. Tit­uli, 2019
  • L’intime dense, éd. du Cygne, 2021
  • Si la poésie doit tout dire, éd. du Cygne, 2022
  • Ain­si par­lait Chateaubriand, avec Solveig Con­rad Bouch­er (Arfuyen), 2023
  • En bleu adorable, Tin­bad, 2023

Autres lec­tures

Pascal Boulanger, L’Intime dense

Un recueil qui sonne comme un Angelus, et sig­nale un départ, ou une arrivée, vers une nou­velle exis­tence. Tout entier dans la con­tem­pla­tion, Pas­cal Boulanger a trou­vé l’essence de toute chose, et cette […]

Pascal Boulanger, L’intime dense

Dédié à Hölder­lin, L’intime dense, nous offre des poèmes en retrait du temps et de l’espace, par­cou­rus par le sou­venir de Diotima1 (dou­ble de la femme aimée et absente), des poèmes où « le […]

Pascal Boulanger, En bleu adorable

Qu’est-ce qui pousse Pas­cal Boulanger à livr­er ses Car­nets de l’année 2019 à 2022 ? Que nous appren­­nent-ils après Jusqu’à présent je suis en chemin (2016–2018) et Con­fi­te­or (2012–2013) ? De quoi trait­ent-ils en convoquant […]

Pascal Boulanger, L’amour malgré

J’ai la bible de l’océan/ l’abîme et le gué Après la pub­li­ca­tion de l’anthologie Trame, 1991–2018 (Tin­bad) le poète Pas­cal Boulanger pen­sait, en quit­tant Paris pour un vil­lage de Bre­tagne, ne plus écrire. […]

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Jean-Yves Guigot

Enseignant le français et la philoso­phie, âgé de 52 ans, l’ac­tiv­ité à laque­lle je m’adonne sur le plan exis­ten­tiel est la quête de l’u­nité. L’écri­t­ure poé­tique est le lieu expéri­men­tal où se mêlent la vie et l’œuvre à naître, et les recueils, ain­si que ce vers quoi je tends, sont tournés vers cette quête. Le site lenchassement.com par­ticipe de cette expéri­ence à tra­vers tous les arts et les modes d’écriture.
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