LI Qingzhao (1084–1155) est universellement reconnue comme la plus grande poète chinoise de tous les temps. Adepte d’une nouvelle forme prosodique à vers irréguliers plaquée sur des mélodies existantes – le “poème à chanter” (詞 ci) apparu à la fin des Tang et développé à l’époque Song –, elle s’en distingue par une thématique originale liée à son histoire propre intériorisée avec lucidité, par une capacité à saisir l’instant à travers les détails concrets d’un quotidien intensément éprouvé, par un langage éclaté qui remet en jeu le rapport entre dit et non-dit, action et non-action, et, en fin de compte, sujet et objet.
Ce recueil rassemble, en version bilingue, les poèmes communément attestés de la main de LI Qingzhao qui sont parvenus à l’époque contemporaine à travers les vicissitudes du temps et de l’Histoire.
L’auteure
La vie de LI Qingzhao (prononcez Tsintcháo) est intimement mêlée aux événements de son époque (dynastie Song, de 960 à 1279). Née à Jinan, dans l’actuel Shandong, d’un père lettré, fonctionnaire au Bureau des rites, et d’une mère elle-même poète, son éducation lui permit très tôt de développer des dons qui s’exprimèrent en composition poétique, commentaire politique, musique, calligraphie, peinture, épigraphie sur pierre et bronze – un intérêt qu’elle allait partager avec Zhao Mingcheng, un jeune lettré lauréat aux concours qu’elle épousa à dix-huit ans.
Suite aux troubles politiques de l’époque, qui rejaillirent sur les carrières de leurs parents et interdirent Mingcheng de politique, en 1107 les deux jeunes gens durent quitter la capitale pour s’installer en province où, pendant une dizaine d’années, ils fileront néanmoins le parfait amour, s’écrivant mutuellement des poèmes, partageant la même passion pour l’histoire et les classiques, la musique, la peinture et les arts de la calligraphie, réunissant l’une des plus belles et des plus importantes collections d’épigraphies de la nation.
Mais les attaques des Jin contre l’empereur Song les obligeront à fuir vers le sud à la suite de la cour. Mingcheng ayant rejoint le monde bureaucratique, sa poursuite de nouvelles affectations les séparera sporadiquement à partir de 1127, puis définitivement : en 1129, Mingcheng mourra de maladie alors que, gouverneur de Nanjing, il devait rejoindre un nouveau poste.

LI Qingzhao, Le chant du vent et de la lune — Œuvre poétique complète., Traduit du chinois par Danièle Faugeras et Joanna Maguire-Charlat, Peinture de l’empereur SONG Huizong (1112), PO&PSY in extenso, 184 pages, 20€.
En 1132, LI Qingzhao s’installe à Lin’an, l’actuelle Hangzhou, où la cour Song a établi sa nouvelle capitale. Elle y contractera un mariage calamiteux puis un divorce qui lui vaudra un séjour en prison, avant de terminer sa vie dans l’errance et la pauvreté.
LI Qingzhao a publié durant sa vie mouvementée sept volumes de poèmes réguliers (shi) et de proses, et six volumes de poèmes chantés à vers irréguliers (ci), dont il ne reste que très peu de choses : un Traité sur la poésie Ci (Ci lun 词论), sa postface au Catalogue des inscriptions sur pierre et bronze qu’elle publia en 1136 à Lin’an, une quinzaine de shi et la petite soixantaine de ci qui compose le présent volume.
Ces poèmes ont fait l’objet de nombreuses tentatives de traduction et d’exégèse, le style très particulier de la poète, que l’on peut considérer comme porteur de la quintessence de l’art poétique chinois, expliquant l’extraordinaire vénération dont elle est l’objet en Chine mais aussi l’intérêt des amateurs de poésie du monde entier.
Extraits
Sur l’air Làng táo shā
De frêle complexion et de taille si menue,
comment ne pas faire offense au printemps ?
Les ombres éparses des fleurs de prunier me font une nouvelle parure de nuit.
Des plus fragiles, des plus graciles, à quoi me comparer ?
À un léger filament de nuage.
Un air incidemment anime mes lèvres vermeilles,
mots de tendresse et mots de reproche.
La sente étroite aux fleurs de pêcher débouche, dit-on, sur un passage à gué.
Éperdue, de la terrasse de jade je contemple le clair de lune
qui luit sur le cycle naturel des choses.
*
Sur l’air Rú mèng lìng
Souvent je revois le pavillon de la rivière au coucher du soleil,
pris par l’ivresse, nous ne savions plus comment rentrer.
Recouvrant nos esprits, sur le tard nous avions repris la barque,
mais par mégarde elle s’enfonça dans un banc de lotus en fleurs.
Et nous de ramer, de ramer !
faisant s’envoler toute une grève de mouettes et de hérons surpris.
*
Sur l’air Diǎn jiàng chún
Dans la solitude de ma chambre,
chaque fibre de mon être endure mille chagrins.
Le printemps s’en va, le printemps que j’aime tant,
chaque goutte précipite une pluie de pétales.
Accotée à la balustrade,
je sens le cœur me manquer.
Où est mon bien-aimé ? À perte de vue dépérissent les herbages
que je scrute sans relâche, espérant son retour.
*
Sur l’air Yuàn wáng sūn
Soir de printemps dans la ville impériale
aux lourdes portes, aux profondes cours.
L’herbe est verte devant les escaliers,
au crépuscule les oies sauvages se sont posées.
De celle reléguée là-haut, qui portera le message ?
Infinis mes regrets.
Plus on éprouve d’amour, plus on ressent de chagrin,
difficile pourtant d’y renoncer ;
une fois de plus revient le jour du Repas Froid.
Balançoires sur allées et sentiers,
tout le monde au repos, le premier croissant de lune
baigne de sa clarté les fleurs de poirier.
*
Sur l’air Tānzì cǎi sāngzi (Bājiāo,
Le bananier)
Qui a planté ce bananier devant la fenêtre ?
Son ombre recouvre toute la cour.
Son ombre recouvre toute la cour,
dans tant de feuilles, tant de pensées,
qu’elles s’étendent ou s’enroulent, il y a trop de regrets.
Je m’afflige, sur l’oreiller, de la pluie qui redouble,
goutte à goutte, continue, puis battante.
Goutte à goutte, continue, puis battante,
triste d’être si loin des gens du Nord,
je n’ai nulle envie de me lever pour l’écouter.
*
Sur l’air Yǒng yù lè
Dans l’or en fusion du soleil couchant,
crépuscule et nuages s’harmonisent,
mais lui, mon bien-aimé, où est-il donc ?
Les saules sont pris dans une épaisse brume,
une flûte plaintive joue « Les fleurs de prunier »,
ce début de printemps, que nous réserve-t-il ?
Pour le jour de la fête des Lanternes,
ce temps, jusque-là si agréable,
ne va-il pas tourner au vent et à la pluie ?
Viennent m’inviter,
dans de somptueux attelages,
partenaires de vin, compagnons de poésie, mais je les remercie.
Jadis, aux jours florissants de Zhongzhou,
nous, les femmes, ne manquions pas de loisir,
me reviennent en mémoire de nombreux souvenirs.
Nous disposions des couronnes vert jade
faites de brins de saule blanc torsadés,
portions des bouquets rivalisant de beauté.
À présent, toute flétrie, décatie,
échevelée et les tempes givrées,
je redoute d’être vue si je sors le soir.
À tout prendre, je préfère de beaucoup,
derrière le store baissé de ma fenêtre,
écouter les autres parler et rire.
***
Rencontrons Li Qingzhao, la poétesse la plus talentueuse de l’histoire, dans la ville ancienne de Mingshui. Videos of Shandong.
CHEN Hsiu Chen, Une rose rouge dans le désert
Le présent recueil a été proposé à po&psy par la traductrice, elle-même poète s’exprimant de façon privilégiée en chinois (pour un de ses ouvrages, elle a été primée à Taïwan en tant qu’écrivain étranger s’exprimant en mandarin). Connaissant le parti pris de la collection pour les écritures brèves, elle a recueilli et traduit ces 70 poèmes de un à trois vers de la poète taïwanaise Chen Hsiu Chen. L’humour discret de ces sortes d’ ”instantanés” dans l’esprit – sinon dans la forme – du haïku fait penser au “regard neuf” d’un Malcolm de Chazal ou à l’ ”ingénuité seconde” d’un Francis Ponge.
L’auteure
Née à Taïwan dans une famille paysanne, CHEN Hsiu Chen se passionne pour la littérature et finance ses études en travaillant.
Diplômée de l’université Tamkang (Tamsui, Taïwan), elle enseigne actuellement la poésie contemporaine mandarin-taïwanais à l’université communautaire de Tamsui.
Curatrice du Festival international de poésie FORMOSA, elle est éditrice de l’anthologie « 詩情海陸, Poetry Feeling in Sea and Land 2025 ».
Hsiu-chen est membre de la prestigieuse Li Society et du comité de rédaction de « Li Poetry ».
Plus de 15 recueils de ses poèmes ont été publiés en mandarin et aussi en anglais et en espagnol. Ses poèmes sont traduits en de nombreuses langues et publiés dans des anthologies internationales. Elle a participé à de nombreux festivals de poésie dans le monde et obtenu plusieurs prix.
Elle sera l’invitée, en août 2026, du festival POÉSIE SAUVAGE de La Salvetat sur Agout, où elle présentera son recueil en compagnie de sa traductrice.

CHEN Hsiu Chen, Une rose rouge dans le désert, Traduit du chinois (Taïwan) par Elizabeth GUYON SPENNATO, dessins de Caribaï, PO&PSY princeps, 82 pages, 15 €.
La traductrice
Elizabeth GUYON-SPENNATO, polyglotte de nationalité franco-maltaise et d’origine italienne (île d’Ischia), a étudié à l’université de Taïwan. Traductrice mandarin-italien-français en Italie puis en France où elle prête serment, elle traduit entre autres les documents officiels taïwanais.
Ses poèmes, qu’elle écrit de préférence en mandarin sont interprétés par des chanteurs chinois de musique pop. Ils paraissent régulièrement dans le magazine historique de poésie contemporaine Li Poetry.
Elle a traduit du taïwanais en français-italien Le mouchoir bleu de LIN Lu, et en français, L’île de Taïwan de LEE Kuei-shien. Elle a préparé pour les revues de poésie Phoenix et Recours au poème, des dossiers de présentation des poèmes de ce grand poète taïwanais : « Voix d’ailleurs – LEE Kuei-shien » et « Tout près de LEE Kuei-shien ».
Extraits
Une brique monte sur une autre brique
Certaine qu’avec une tour de Babel on peut décrocher le soleil.
*
Un séisme arrive plus vite que l’éclair.
L’homme est aussi impuissant qu’un arbre en plein désert.
*
Pour les petits brins d’herbe, la jeune pousse qui a bien grandi est un arbre sacré.
*
Nombre de fantômes
ont imprimé des noms de personnes sur leur carte d’identité.
*
J’ai une cravate zébrée.
C’est pour ça que j’ai couru partout dans la ville
à la recherche d’une forêt.
*
Une feuille morte brise en tombant le silence des montagnes.
*
Les feuilles mortes sont des poèmes d’amour que les arbres écrivent à la terre.
Le vent indiscret ne cesse de les relire.
*
Pour raconter à la lune les histoires de la terre
Les cocotiers s’évertuent à pousser toujours plus haut.
*
Ma boîte aux lettres fait trop la difficile, elle n’avale que les lettres les plus minces.
*
Le vent a beau se tuer à faire son spectacle
un spectateur ne verra que l’herbe, pas le vent.
*
J’aimerais suivre mon propre chemin
tester mes propres pieds.
*
Un papillon-feuille morte
a le corps d’une feuille morte et l’âme d’un papillon.
*
Magicienne cracheuse de soie
l’araignée tisse une belle mort.
*
La flamme des cierges tantôt danse tantôt laisse couler des larmes.
*
Une chenille et une graine se sont promis
qu’une fois grandes elles deviendraient
l’une pour l’autre papillon et arbre à fleurs.
*
La poésie est la masseuse de l’âme.
***
Lecture : Chen Hsiu-chen* au Chili — 2018, Poetas del mundo.
Werner LUTZ, Les murs sont en marche
Les murs sont en marche, troisième recueil de poèmes de Werner Lutz paru en 1996, est un carnet de croquis ouvert. Dans des observations courtes et concises, le poète suit les choses insignifiantes de l’existence et les condense en images et en réflexions. Ces fragments de texte dont les points de rupture restent non lissés apparaissent comme les reliques d’un seul poème morcelé.
L’auteur
Werner Lutz, né en 1930 à Wolfhalden, dans le canton d’Appenzell, en Suisse orientale, est le cadet des cinq enfants d’une famille de petits paysans et de tisserands de soie. Très tôt il travaille dans la petite entreprise familiale, puis il suit une formation de graphiste à Saint-Gall.
Il s’établit ensuite au bord du Rhin, à Bâle où il travaille comme graphiste qualifié, puis à Binningen où il restera jusqu’à sa mort, en 2016. C’est là qu’il commence à écrire des poèmes, qui seront publiés en 1955 dans la revue allemande Akzente puis dans des anthologies.
Dans les années 70, il se met également à peindre et à dessiner.
Peu enclin à paraître en public, il lui faudra attendre vingt ans pour voir publier son premier recueil Ich brauche dieses Leben (Suhrkamp, Francfort 1979). Deux autres recueils paraîtront chez Ammann, à Zurich : Flusstage en 1992, et Die Mauern sind unterwegs en 1996.
L’essentiel de l’œuvre de Werner Lutz (surtout de la poésie et quelques textes en prose) est édité par Waldgut Verlag, une maison d’édition basée en Suisse orientale.
La traductrice
Natacha Ruedin-Royon vit en Suisse orientale depuis 2007.

Werner LUTZ, Les murs sont en marche, Traduit de l’allemand (Suisse) par Natacha RUEDIN-ROYON, Peintures de Laurent DELAIRE, PO&PSY princeps, 88 pages, 15 €.
Elle a commencé par étudier le polonais et le russe avant de s’orienter vers la traduction.
Elle s’est formée à Angers, puis à Germersheim (Allemagne), où elle a rédigé aussi une thèse sur les lieux de mémoire partagés dans des œuvres choisies d’auteurs allemands et polonais.
Elle traduit essentiellement de l’allemand, en particulier de la poésie : L’érable contre la maison de Manfred Peter Hein (alidades), Sous le genévrier de Nadja Küchenmeister (Cheyne) ainsi que des choix de poèmes de Werner Lutz pour les revues Europe, Viceversa Littérature et Rehauts.
Extraits
Creusé sans relâche
pour ne ramener au grand jour que l’obscur
*
Amoureux des nuits blanches
de l’inquiétude de cet équilibre qui vacille
d’une ligne et son dos rond
*
Pour reprendre mon souffle
j’écris dans novembre qui s’achève
un poème d’été
ouvert en grand la vue dégagée
*
Se réveiller en un autre
et là-bas détacher l’espoir
*
Poser un pied dans le présent
comme s’il était mien
*
Après toutes ces années
des abeilles enfin dans mes cheveux
*
Aux heures coutumières
les sentiments coutumiers la fatigue coutumière
et leurs piquants
*
Une brume fine flotte dans les armoires
et posée en strates dans les tiroirs
cette odeur de feuilles mortes qui dort
*
De son corps nu la nuit dérive
entre les berges
mêlant aux songes des autres
avec soin sa propre noirceur
*
Cendre des collines ces jours volutes de fumée la lumière d’une borne de pierre
l’étrange nostalgie d’un ailleurs
ces signes que l’on fait des deux mains
*
Rouler des chemins pour une sieste
*
Dans des pots de terre cuite cultiver des flammes
les attacher
et pincer leurs rejets
*
S’empêtrer sans cesse dans des orages
par pure joie d’exister
*
Garder la tête froide
raisonner les bêtes sauvages
les piafs surtout
*
Se faire lent être lent
boire sans hâte penser sans hâte
fuir tous ces chemins qu’on ne saurait compter
couper le pain laisser fleurir le blé
là où le blé aime à fleurir
*
Les murs sont en marche
ailleurs ils se dressent à nouveau
*
Sans gêne ni souffle court
le vœu de rien sommeille aujourd’hui
dans la grisaille
*
Mots taillés dans la toile
prendre des billets déjà et le jour qui point
*
En guise de vacances
faire entrer ce pays sous la neige
et le déployer sur la table
* * *
Werner Lutz, lecture de Seigneur, fais pousser.
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