Le poète et traducteur Raed Anis Al-Jishi est originaire de Qatif, en Arabie Saoudite. Il a ensuite poursuivi ses études supérieures à l’Université du Roi Faisal à Al-Ahsa, où il a obtenu un diplôme de Chimie.
Il a reçu le titre de « fellow » honoraire en écriture de l’Université d’Iowa aux États-Unis, où il a été invité en résidence en 2015. Des poèmes de son recueil en anglais Bleeding Gull y ont été mis au programme des étudiants de littérature contemporaine. Des poèmes de son recueil en arabe A Composition for the Memory of Passion ont été intégrés au programme du Master de Traductologie au niveau débutant et avancé de cette même université. Bleeding Gull a été traduit en plusieurs langues, notamment en vietnamien, serbe, italien et espagnol.
Il a été membre du Comité Consultatif International pour le Développement des Programmes de l’Éducation à l’Université de Changhua à Taiwan. Il est rédacteur international de la revue « Contemporary Dialogues », publiée par l’Université de Bitola en Macédoine du Nord avec le soutien du Ministère de la Culture. Il est membre fondateur du « Literary Mascots Forum » et rédacteur de la section traduction de la revue d’art « Samaward ». Il est diplômé en Littérature américaine de l’Université de Harvard, où il a travaillé sur Walt Whitman, Emily Dickinson, la nature et la nation de 1700 à 1850, la Guerre de Sécession et ses conséquences, ainsi que la modernité. Il a été membre de plusieurs jurys pour des prix littéraires locaux et internationaux, dont récemment, la section arabe du Prix italien international Tollola.
Il a publié plusieurs recueils de poésie, dont le plus récent Clay Tablets in Nietzche’s Cave, qui a été traduit en plusieurs langues, dont le chinois, l’italien, l’espagnol, le portugais et l’ouzbèke et a reçu plusieurs prix internationaux, le plus récent au festival international de Karmanov en République de Macédoine. Il a écrit un roman pour la jeunesse, The Gulf Snake, et un conte pour enfants Letters of Secret. Il a traduit plusieurs recueils de poèmes dont A Star in My Mouth, ainsi que des nouvelles pour la jeunesse, Tales of the Naughty Twins. Ses textes, ainsi que ses traductions ont été publiés dans de nombreuses revues, périodiques, et au sein de groupes littéraires. Il propose des cours et des ateliers en traductologie et en écriture créative. De nombreux articles et ouvrages lui ont été consacrés dans des journaux de langue arabe et d’autres langues, dont le plus récent par le critique italien Dominic Pisana.
Dans les textes proposés ici, cette voix venue d’Arabie saoudite travaille la matière même du langage comme une argile vivante : métaphores organiques, souffle mystique, interrogation du pouvoir et du doute composent une écriture de la genèse, où chaque poème semble naître d’une blessure ouverte. Fidèle à une esthétique où le symbole dialogue avec l’expérience intérieure, Al-Jishi fait du poème un lieu de transformation — un passage entre chair, mémoire et révélation — inscrivant son œuvre dans une modernité poétique à la fois enracinée et universelle.
La poésie mondiale en solidarité avec les luttes des peuples palestinien et colombien —
Poèmes inédits — traduction Cécile Oumhani
- L’embryon du pouvoir
Deux étrangers, nous frayons en terre aride,
Patiemment à pas chancelants,
Entre nos mains, un brin d’herbe tendre joyau de soie
À peine visible,
Pourtant lourd d’un parfum d’argile
Nourri des corps qui nous ont précédés.
Nous plantons une mélodie
Sur une tombe aux lèvres de jade,
Puis nous l’étouffons sous un voile de brouillard.
Et cri aigre venu des entrailles
Un gémissement retentit
Alors nous sortons de l’abîme, assoiffés de palmes,
Vers la marée d’un antique chagrin,
Puis dans les ombreuses saisons du vent.
Nous nous étirons, au flux et au reflux,
Vers l’abondant frai du Golfe
Chaotique comme le choix des nuages.
Entre nos poings, tournoie le vert de l’eau,
Au dedans tonne la métaphore,
En écho avec l’éternité des chants.
Nous paradons en silence,
Créant presque un mot de ralliement bâtard
Alors nous sculptons une dalle lisse de sourires
Des masques dans le plumage des colombes,
Le chuchotement de l’obscurité,
Et la fourrure des chiens.
Nous cousons nos visages dans la peau du discours,
Réparant le vol des moineaux entre les gosiers.
Nous fendons l’œil du mirage
Car le noyau de la vérité est promesse de révélation
Et en son cœur,
Palpite le doute
Le doute : âme de la certitude,
La certitude multiplie les cellules de la folie,
Qu’engendrent espoir et méfiance.
C’est le pouls,
Notre éternel soufre,
Fondu dans la moelle de l’écrit,
Inscrit par le Pouvoir dont nous rêvons.
Puis oublié tel une baleine
Qui nous avale jusqu’aux marges de l’absence.
La naissance doit-elle passer par une blessure ouverte ?
- Parce que la faim
Le vent joue avec les branches d’olivier
loin dans mon corps
la nudité se plaint -
elle n’a jamais pris les attraits de la nuit
ni ne s’est cousue d’anciennes météores.
Et seul, je n’ai qu’une cape :
la laine, ma sagesse préférée.
Chaque fois que je la contemple, le silence s’écrie en moi.
Il y a un malaise entre ma chair et ma peau,
des épingles qui glissent et bouillonnent.
Je porte une pierre et une courge vide,
pour y piéger le feu,
en suivant sur mon dos la trace des sabots jumeaux.
Je laboure mon échine,
sème graines de la pensée, contemplation et certitude de l’ignorance.
Quand elles germent, je récolte,
monte le fléau de l’aire de battage,
puis je mouds,
je tamise à l’excès jusqu’à ce que yeux et côtes se recourbent,
je malaxe, et je creuse dans le jardin du cerveau
jusqu’au ventricule du cœur.
Alors je lance la pierre et la courge par la fente -
jusqu’à ce que s’enflamme l’idée.
Lentement je cuis les lettres
et répand le festin sur la paume de ma main.
- Il n’a pas encore atteint sa pleine force
Parmi les lutteurs dorés j’ai tissé mes années
et je n’ai toujours pas atteint ma pleine force.
Je n’ai pas marché vers l’ouest, où m’attire le soleil,
et ma main s’accroche au sein du mirage.
Chaque fois il s’échappe, revient,
source repentante il s’en va
peut-être étancher le rougeoiement de ses replis cachés.
Et je deviens un poing,
je respire dans le cuir de la terre
dans des plaines de sel et de limon,
ou dans le rouge, le vide, et la pâleur
avec son doux zézaiement et son chagrin terreux.
Ici, je me pétris de mon eau amère,
avec le sucre et la saumure,
pour que lève l’argile et que je sois trempé.
Mon cœur pourrait frémir
et me faire oublier.
J’ai soif maintenant.
Je n’ai toujours pas atteint ma pleine force.
Mais mon argile colle,
brisée, comme l’antique poterie des prophéties.
Un souffle en moi.
Ton parfum lourd comme la révélation va s’enrouler,
à contrecœur dans le labyrinthe de mon crâne
et s’étirer vers l’heure des narines
elles n’éternueront pas de roses
mais les sèmeront peut-être dans les vergers de ma langue,
avant que ne se déplient mes côtes et mon sternum.
Aucun membre ne se hâtera de me soulever,
Et je n’attends rien de la nourriture.
Pourtant mon ventre est rempli de faim, de désir et de musc.
Et dans ma tête des restes de vers,
striés d’argile,
fracturés par les reflets
d’une révélation encore à venir…
Un poème sur Abdullah l’enfant de Raed Anis Al-Jishi lu par l’auteur.
- Agneaux
Ainsi je pétris l’argile de la révélation,
En bâtissant une montagne – bénie sur ses sept versants, ses sept arbres.
Je les planterai et les nourrirai des nuances de l’obscurité sur une journée,
Et des tonalités de la lumière divine sur deux.
Dans le rayonnement, je mène les sept agneaux à leur pâture,
En les arrosant des lies de l’olive pressée,
Où les psaumes couvent comme l’encens, se clarifient,
Puis deviennent grâce.
La montagne scellée tremble d’émeraude et de gloire, puis se fend,
Quand j’écarte ses mâchoires pour en faire une grotte de prophétie –
Ou quand la révélation s’ébranle dans le cœur telle une tempête
De rouleaux de parchemins grisés par l’extase,
En jetant les voiles de codices sacrés,
Pourtant aucune écriture n’est effacée ou cachée
Dans les annales du Livre.
Peut-être ai-je besoin de deux marques sacrées :
L’une pour l’envoyer telle une colombe vers l’autel de la pensée
Dans une étendue aride,
Vers les confins de l’hymne tonnant de la création ;
J’approche l’autre, puis l’occulte,
En la jetant dans l’abîme des tremblements de mon âme
Qu’elle puisse voir seulement ce que voit l’Esprit,
Et ne rien céder
Que les premiers fruits de la vision.
Être maintenant
Relève du Verbe, pas de la langue.
Elle n’a pas été envoyée d’un tourbillon pour qu’on la déchiffre,
Ni faite agneau, offrande sacrificielle,
bue à la coupe où boit l’inspiration,
ou nourrie aux eaux de mon gethsémané.
Elle demeure dans le vestibule du procès
Bercée par l’antique poussière,
Pendant que dans ses yeux des colonnes de feu et de nuée…
- Métaphore de la gésine
Pour mon idéal,
de la foi comme une graine de moutarde
Pour mon cœur
une lune née d’entrailles amères.
Une lune sur une montagne, formée du bord d’un décret.
D’elle, des veines glacées s’étirent dans mes paumes.
Chaque fois que l’eau coule, elles s’animent et prennent vie.
Mais si la révélation la secoue,
elle s’enveloppe dans une peau de silence,
courbe la tête,
et laisse sa main droite saisir ce que la gauche laisse tomber,
seules les gouttes descendent,
chacune tremblante de chaleur.
Gouttes de poussière de soleil
Je les ai échangées contre de l’encre
sa couleur était pur argent.
Aucune âme n’y a fermé les yeux,
nulle épée ne les a traversées,
nul hennissement ou bruissement ne les a dérangées
Peut-être un visage clair comme l’eau
S’est-il élevé à la surface,
se balançant dans un berceau,
frissonnant dans la maturité du détail.
Il s’étire
puis se relâche,
gésine qui renonce à la fierté du sens donné par les aînés
et presse la sève jusqu’à son essence.
Ces sucs sont les flammes
d’une tendre lune qui vient de naître
sans cils,
sans effacer ce qu’enflamment les vers.
La moitié de l’œil est assombrie par l’argile,
vers son ultime lisière de l’est,
tandis que l’autre moitié dérive vers l’ouest
une brume s’élève,
mile, puis mile après mile
jusqu’à ce que le temps la tasse en une mer,
une mer où ne se brise nulle vague,
où nul signe ne sommeille dans son regard.
Ainsi
d’une seule lueur
naît la métaphore.
- Le tisserand
Les lettres mortes me hantent,
leur peau épaisse
durcies de coton et de laine,
tissées par l’haleine du métier à tisser,
je les réarrange avec les fils du pouls
l’interprétation soyeuse
et la laine de la gnose
qu’adoucissent trame et désir.
Mais laine sur laine
ne sont pas pensée.
La pensée reste stérile,
vide de ce que crée la sagesse
ou même des nobles habits de l’absurdité.
Nul fil n’ose le massacre d’un mot,
nul métier à tisser ne rebrode la réflexion et le sens
seule la rouille lace l’étoffe de la méditation.
Il y a un langage des entrailles,
porté par la répétition de la digestion,
par le retour de la langue
à la nudité primale.
Alors pourquoi attendre l’absence
pour révéler la blancheur
purifiée de son obscure moisissure ?
Dur.
Si dure, cette pulsation.
Dur, le corps étendu dans le silence,
fixé dans le temps :
précisément avant
la naissance des questions.
Son pouls
qui rampe entre chair et chair.
Son pouls
une bulle de vide en écho avec le courant.
Son pouls
faim d’une flamme naissante
et de parents faits d’acier et de pierre.
On doit baptiser sept fois
à l’eau vive
la brûlure du nouveau-né,
pour qu’il grandisse, s’éveille
et tisse un bout
qui scelle la bouche de la faim
et l’envie de changement.
Qui peut tisser le blé en toile ?
Faisons-lui don de notre étoffe immaculée,
et en retour
qu’il puisse nous offrir un linceul à notre taille,
et un lange
sûr, secret, sans faille.
Raed Anis Al-JISHI. Festival de poésie « Balcony » 2020. Maison de la poésie.
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