Raed Anis Al-Jishi : une poétique de l’argile venue d’Arabie saoudite

Par |2026-05-06T10:52:52+02:00 6 mai 2026|Catégories : Essais & Chroniques, Raed Anis Al-Jishi|

Le poète et tra­duc­teur Raed Anis Al-Jishi est orig­i­naire de Qatif, en Ara­bie Saou­dite. Il a ensuite pour­suivi ses études supérieures à l’Université du Roi Faisal à Al-Ahsa, où il a obtenu un diplôme de Chimie.

Il a reçu le titre de « fel­low » hon­o­raire en écri­t­ure de l’Université d’Iowa aux États-Unis, où il a été invité en rési­dence en 2015. Des poèmes de son recueil en anglais Bleed­ing Gull y ont été mis au pro­gramme des étu­di­ants de lit­téra­ture con­tem­po­raine. Des poèmes de son recueil en arabe A Com­po­si­tion for the Mem­o­ry of Pas­sion ont été inté­grés au pro­gramme du Mas­ter de Tra­duc­tolo­gie au niveau débu­tant et avancé de cette même uni­ver­sité. Bleed­ing Gull a été traduit en plusieurs langues, notam­ment en viet­namien, serbe, ital­ien et espagnol.

Il a été mem­bre du Comité Con­sul­tatif Inter­na­tion­al pour le Développe­ment des Pro­grammes de l’Éducation à l’Université de Changhua à Tai­wan. Il est rédac­teur inter­na­tion­al de la revue « Con­tem­po­rary Dia­logues », pub­liée par l’Université de Bito­la en Macé­doine du Nord avec le sou­tien du Min­istère de la Cul­ture. Il est mem­bre fon­da­teur du « Lit­er­ary Mas­cots Forum » et rédac­teur de la sec­tion tra­duc­tion de la revue d’art « Samaward ». Il est diplômé en Lit­téra­ture améri­caine de l’Université de Har­vard, où il a tra­vail­lé sur Walt Whit­man, Emi­ly Dick­in­son, la nature et la nation de 1700 à 1850, la Guerre de Séces­sion et ses con­séquences, ain­si que la moder­nité. Il a été mem­bre de plusieurs jurys pour des prix lit­téraires locaux et inter­na­tionaux, dont récem­ment, la sec­tion arabe du Prix ital­ien inter­na­tion­al Tollola.

Il a pub­lié plusieurs recueils de poésie, dont le plus récent Clay Tablets in Nietzche’s Cave, qui a été traduit en plusieurs langues, dont le chi­nois, l’italien, l’espagnol, le por­tu­gais et l’ouzbèke et a reçu plusieurs prix inter­na­tionaux, le plus récent au fes­ti­val inter­na­tion­al de Kar­manov en République de Macé­doine. Il a écrit un roman pour la jeunesse, The Gulf Snake, et un con­te pour enfants Let­ters of Secret.  Il a traduit plusieurs recueils de poèmes dont A Star in My Mouth, ain­si que des nou­velles pour la jeunesse, Tales of the Naughty Twins.  Ses textes, ain­si que ses tra­duc­tions ont été pub­liés dans de nom­breuses revues, péri­odiques, et au sein de groupes lit­téraires. Il pro­pose des cours et des ate­liers en tra­duc­tolo­gie et en écri­t­ure créa­tive. De nom­breux arti­cles et ouvrages lui ont été con­sacrés dans des jour­naux de langue arabe et d’autres langues, dont le plus récent par le cri­tique ital­ien Dominic Pisana.

Dans les textes pro­posés ici, cette voix venue d’Arabie saou­dite tra­vaille la matière même du lan­gage comme une argile vivante : métaphores organiques, souf­fle mys­tique, inter­ro­ga­tion du pou­voir et du doute com­posent une écri­t­ure de la genèse, où chaque poème sem­ble naître d’une blessure ouverte. Fidèle à une esthé­tique où le sym­bole dia­logue avec l’expérience intérieure, Al-Jishi fait du poème un lieu de trans­for­ma­tion — un pas­sage entre chair, mémoire et révéla­tion — inscrivant son œuvre dans une moder­nité poé­tique à la fois enrac­inée et universelle.

 

La poésie mon­di­ale en sol­i­dar­ité avec les luttes des peu­ples pales­tinien et colom­bi­en —

Poèmes inédits — tra­duc­tion Cécile Oumhani

  1. L’embryon du pouvoir

Deux étrangers, nous frayons en terre aride,
Patiem­ment à pas chancelants,
Entre nos mains, un brin d’herbe ten­dre joy­au de soie
À peine visible,
Pour­tant lourd d’un par­fum d’argile
Nour­ri des corps qui nous ont précédés.
Nous plan­tons une mélodie
Sur une tombe aux lèvres de jade,
Puis nous l’étouffons sous un voile de brouillard.
Et cri aigre venu des entrailles
Un gémisse­ment retentit
Alors nous sor­tons de l’abîme, assoif­fés de palmes,
Vers la marée d’un antique chagrin,
Puis dans les ombreuses saisons du vent.
Nous nous étirons, au flux et au reflux,
Vers l’abondant frai du Golfe
Chao­tique comme le choix des nuages.
Entre nos poings, tournoie le vert de l’eau,
Au dedans tonne la métaphore,
En écho avec l’éternité des chants.
Nous paradons en silence,
Créant presque un mot de ral­liement bâtard
Alors nous sculp­tons une dalle lisse de sourires
Des masques dans le plumage des colombes,
Le chu­chote­ment de l’obscurité,
Et la four­rure des chiens.
Nous cousons nos vis­ages dans la peau du discours,
Réparant le vol des moineaux entre les gosiers.
Nous fendons l’œil du mirage
Car le noy­au de la vérité est promesse de révélation
Et en son cœur,
Pal­pite le doute
Le doute : âme de la certitude,
La cer­ti­tude mul­ti­plie les cel­lules de la folie,
Qu’engendrent espoir et méfiance.
C’est le pouls,
Notre éter­nel soufre,
Fon­du dans la moelle de l’écrit,
Inscrit par le Pou­voir dont nous rêvons.
Puis oublié tel une baleine
Qui nous avale jusqu’aux marges de l’absence.
La nais­sance doit-elle pass­er par une blessure ouverte ?

  1. Parce que la faim

Le vent joue avec les branch­es d’olivier
loin dans mon corps
la nudité se plaint -
elle n’a jamais pris les attraits de la nuit
ni ne s’est cousue d’anciennes météores.
Et seul, je n’ai qu’une cape :
la laine, ma sagesse préférée.
Chaque fois que je la con­tem­ple, le silence s’écrie en moi.
Il y a un malaise entre ma chair et ma peau,
des épin­gles qui glis­sent et bouillonnent.
Je porte une pierre et une courge vide,
pour y piéger le feu,
en suiv­ant sur mon dos la trace des sabots jumeaux.
Je laboure mon échine,
sème graines de la pen­sée, con­tem­pla­tion et cer­ti­tude de l’ignorance.
Quand elles ger­ment, je récolte,
monte le fléau de l’aire de battage,
puis je mouds,
je tamise à l’excès jusqu’à ce que yeux et côtes se recourbent,
je malaxe, et je creuse dans le jardin du cerveau
jusqu’au ven­tricule du cœur.
Alors je lance la pierre et la courge par la fente -
jusqu’à ce que s’enflamme l’idée.
Lente­ment je cuis les lettres
et répand le fes­tin sur la paume de ma main.

  1. Il n’a pas encore atteint sa pleine force

Par­mi les lut­teurs dorés j’ai tis­sé mes années
et je n’ai tou­jours pas atteint ma pleine force.
Je n’ai pas marché vers l’ouest, où m’attire le soleil,
et ma main s’accroche au sein du mirage.
Chaque fois il s’échappe, revient,
source repen­tante il s’en va
peut-être étanch­er le rougeoiement de ses replis cachés.
Et je deviens un poing,
je respire dans le cuir de la terre
dans des plaines de sel et de limon,
ou dans le rouge, le vide, et la pâleur
avec son doux zézaiement et son cha­grin terreux.
Ici, je me pétris de mon eau amère,
avec le sucre et la saumure,
pour que lève l’argile et que je sois trempé.
Mon cœur pour­rait frémir
et me faire oublier.
J’ai soif maintenant.
Je n’ai tou­jours pas atteint ma pleine force.
Mais mon argile colle,
brisée, comme l’antique poterie des prophéties.
Un souf­fle en moi.
Ton par­fum lourd comme la révéla­tion va s’enrouler,
à con­trecœur dans le labyrinthe de mon crâne
et s’étirer vers l’heure des narines
elles n’éternueront pas de roses
mais les sèmeront peut-être dans les verg­ers de ma langue,
avant que ne se déplient mes côtes et mon sternum.
Aucun mem­bre ne se hâtera de me soulever,
Et je n’attends rien de la nourriture.
Pour­tant mon ven­tre est rem­pli de faim, de désir et de musc.
Et dans ma tête des restes de vers,
striés d’argile,
frac­turés par les reflets
d’une révéla­tion encore à venir…

 

 

Un poème sur Abdul­lah l’en­fant de Raed Anis Al-Jishi lu par l’auteur.

  1. Agneaux

Ain­si je pétris l’argile de la révélation,
En bâtis­sant une mon­tagne – bénie sur ses sept ver­sants, ses sept arbres.
Je les planterai et les nour­ri­rai des nuances de l’obscurité sur une journée,
Et des tonal­ités de la lumière divine sur deux.
Dans le ray­on­nement, je mène les sept agneaux à leur pâture,
En les arrosant des lies de l’olive pressée,
Où les psaumes cou­vent comme l’encens, se clarifient,
Puis devi­en­nent grâce.
La mon­tagne scel­lée trem­ble d’émeraude et de gloire, puis se fend,
Quand j’écarte ses mâchoires pour en faire une grotte de prophétie –
Ou quand la révéla­tion s’ébranle dans le cœur telle une tempête
De rouleaux de par­chemins grisés par l’extase,
En jetant les voiles de codices sacrés,
Pour­tant aucune écri­t­ure n’est effacée ou cachée
Dans les annales du Livre.
Peut-être ai-je besoin de deux mar­ques sacrées :
L’une pour l’envoyer telle une colombe vers l’autel de la pensée
Dans une éten­due aride,
Vers les con­fins de l’hymne ton­nant de la création ;
J’approche l’autre, puis l’occulte,
En la jetant dans l’abîme des trem­ble­ments de mon âme
Qu’elle puisse voir seule­ment ce que voit l’Esprit,
Et ne rien céder
Que les pre­miers fruits de la vision.
Être maintenant
Relève du Verbe, pas de la langue.
Elle n’a pas été envoyée d’un tour­bil­lon pour qu’on la déchiffre,
Ni faite agneau, offrande sacrificielle,
bue à la coupe où boit l’inspiration,
ou nour­rie aux eaux de mon gethsémané.
Elle demeure dans le vestibule du procès
Bercée par l’antique poussière,
Pen­dant que dans ses yeux des colonnes de feu et de nuée…

 

  1. Métaphore de la gésine

Pour mon idéal,
de la foi comme une graine de moutarde
Pour mon cœur
une lune née d’entrailles amères.
Une lune sur une mon­tagne, for­mée du bord d’un décret.
D’elle, des veines glacées s’étirent dans mes paumes.
Chaque fois que l’eau coule, elles s’animent et pren­nent vie.
Mais si la révéla­tion la secoue,
elle s’enveloppe dans une peau de silence,
courbe la tête,
et laisse sa main droite saisir ce que la gauche laisse tomber,
seules les gouttes descendent,
cha­cune trem­blante de chaleur.
Gouttes de pous­sière de soleil
Je les ai échangées con­tre de l’encre
sa couleur était pur argent.
Aucune âme n’y a fer­mé les yeux,
nulle épée ne les a traversées,
nul hen­nisse­ment ou bruisse­ment ne les a dérangées
Peut-être un vis­age clair comme l’eau
S’est-il élevé à la surface,
se bal­ançant dans un berceau,
fris­son­nant dans la matu­rité du détail.
Il s’étire
puis se relâche,
gésine qui renonce à la fierté du sens don­né par les aînés
et presse la sève jusqu’à son essence.
Ces sucs sont les flammes
d’une ten­dre lune qui vient de naître
sans cils,
sans effac­er ce qu’enflamment les vers.
La moitié de l’œil est assom­brie par l’argile,
vers son ultime lisière de l’est,
tan­dis que l’autre moitié dérive vers l’ouest
une brume s’élève,
mile, puis mile après mile
jusqu’à ce que le temps la tasse en une mer,
une mer où ne se brise nulle vague,
où nul signe ne som­meille dans son regard.
Ainsi
d’une seule lueur
naît la métaphore.

 

  1. Le tis­serand

Les let­tres mortes me hantent,
leur peau épaisse
dur­cies de coton et de laine,
tis­sées par l’haleine du méti­er à tisser,
je les réarrange avec les fils du pouls
l’interprétation soyeuse
et la laine de la gnose
qu’adoucissent trame et désir.
Mais laine sur laine
ne sont pas pensée.
La pen­sée reste stérile,
vide de ce que crée la sagesse
ou même des nobles habits de l’absurdité.
Nul fil n’ose le mas­sacre d’un mot,
nul méti­er à tiss­er ne rebrode la réflex­ion et le sens
seule la rouille lace l’étoffe de la méditation.
Il y a un lan­gage des entrailles,
porté par la répéti­tion de la digestion,
par le retour de la langue
à la nudité primale.
Alors pourquoi atten­dre l’absence
pour révéler la blancheur
puri­fiée de son obscure moisissure ?
Dur.
Si dure, cette pulsation.
Dur, le corps éten­du dans le silence,
fixé dans le temps :
pré­cisé­ment avant
la nais­sance des questions.
Son pouls
qui rampe entre chair et chair.
Son pouls
une bulle de vide en écho avec le courant.
Son pouls
faim d’une flamme naissante
et de par­ents faits d’acier et de pierre.
On doit bap­tis­er sept fois
à l’eau vive
la brûlure du nouveau-né,
pour qu’il gran­disse, s’éveille
et tisse un bout
qui scelle la bouche de la faim
et l’envie de changement.
Qui peut tiss­er le blé en toile ?
Faisons-lui don de notre étoffe immaculée,
et en retour
qu’il puisse nous offrir un linceul à notre taille,
et un lange
sûr, secret, sans faille.

 

 

 

 

Raed Anis Al-JISHI. Fes­ti­val de poésie « Bal­cony » 2020. Mai­son de la poésie.

Présentation de l’auteur

Raed Anis Al-Jishi

Raed Anis Al-JISHI (poète et tra­duc­teur de renom­mée inter­na­tionale orig­i­naire de Qateef, en Ara­bie saou­dite) est tit­u­laire d’une bourse d’hon­neur en écri­t­ure de l’u­ni­ver­sité de l’Iowa (États-Unis) ; il est mem­bre du comité con­sul­tatif du pro­gramme de for­ma­tion des enseignants de l’u­ni­ver­sité nationale de Changhua (Taïwan) et rédac­teur en chef de la revue « Mod­ern Dia­logues » (Macé­doine du Nord). Plusieurs de ses ouvrages ont été traduits dans dif­férentes langues et ont rem­porté des prix internationaux.

Bibliographie

  • Sui­ci­dal corollas
  • The remains of a mug
  • Dream
  • Frag­ments of love
  • An appear­ance that brings relief to the unseen, Can­to Thirteen
  • But he is the sun
  • Clay tablets in Niet­zsche’s cave
  • For­ma­tion of mem­o­ry of passion
  • Secret let­ters (his­toires pour les enfants)
  • The Gulf Snake (roman pour la jeunesse)
  • Bleed­ing Gull
  • Clay tablets in Niet­zsche’s Cave

Tra­duc­tions

  • Tales of the Naughty Twins — Mil­ton Degrescovitch
  • Iowa Riv­er — A group of poets
    •Neigh­bors Below the Stairs —  antholo­gie de poètes néerlandais
  • From Mod­ern Mace­don­ian Poet­ry — Daniela Tra­jkovs­ka And Bruce Panov
  • Vil­lage dirt at my feet — San­tosh Alex
  • Where the sky expands — Mai Fan Fan
  • Star in my mouth – Car­los Ramos
  • Mem­oirs of a Defeat­ed Lover — Zi Kay
  • Col­ored tears — Joset Rustam

Autres tra­duc­tions

Berg Beach – Sylvia Plath

          Tra­duc­tion en cours

Jun­gle talk — Sasho

Quelques prix

  • Locan­da del Duque 2018 Ital­ie
  • Celta del Gale­to Lit­er­ary Excel­lence Award 2018 — 2020 ‑2023 Ital­ie
  • Golem Ric­og­niza de Poe­sa 2 022 Italie
  • Poet­ry of the nobles — Ser­bie 2020- 2022
  • Kar­manov Fes­ti­val Cre­ative Poet­ry République de Macé­doine du Nord–  2020
  • Fes­ti­val del Emmonzi – Ital­ie 2019
  • Fes­ti­val of Emo­tions – Ital­ie 2019

 

 

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

mm

Cécile Oumhani

Poète et roman­cière, Cécile Oumhani a été enseignant-chercheur à l’Université de Paris-Est Créteil. Elle est l’auteur de plusieurs recueils dont Passeurs de rives, Mémoires incon­nues et La ronde des nuages, paru chez La Tête à l’Envers en 2022. Elle a pub­lié plusieurs romans dont L’atelier des Stre­sor, Les racines du man­darinier, ou encore Tunisian Yan­kee chez Elyzad. Elle a reçu le Prix européen fran­coph­o­ne Vir­gile 2014 pour l’ensemble de son œuvre.
[print-me]

Sommaires

Aller en haut