Béatrice Machet, Tourner, Petit précis de rotation

Par |2023-01-24T09:49:00+01:00 24 janvier 2023|Catégories : Béatrice Machet, Critiques|

Tourn­er, Petit pré­cis de rota­tion, titre du livre de Béa­trice Machet, est une allu­sion au Pré­cis de décom­po­si­tion de Cio­ran, pré­cise la qua­trième de cou­ver­ture.  Mou­ve­ments, courbes et cer­cles, tra­versent en effet cha­cune de ses pages au fil d’une impres­sion­nante explo­ration. L’infinitif du verbe tourn­er y revient tel un leit­mo­tiv fig­u­rant un cen­tre irra­di­ant dans les coins et les recoins de la vie et du vivant, sous toutes ses formes. 

Il n’est pas de facette du mot, quel que soit le domaine, qui ne soit ici tournée et retournée. Visions de spi­rales d’étoiles enroulées au faîte de la nuit. Vols d’oiseaux essaimés dans la nuée. Mât sacré du soleil où s’accroche le regard. Film de la pen­sée qui se déroule en notre for intérieur. Nav­i­ga­tion des mers pour­suiv­ie tout autour de la terre entre deux pôles. Retours très loin à l’aube d’un passé que l’on vis­ite à rebours. Jusqu’au tour des machines avec lesquelles on fraise on façonne du lisse. Car tourn­er ren­voie aus­si au mou­ve­ment des poulies et des roues. Tourn­er, ce sont égale­ment de ver­tig­ineux slaloms, ou encore les orbites, où se met­tent astres et satellites.

Tourn­er le dos, dit Béa­trice Machet, ados­sant l’humain à la mer, comme le lieu où s’originent les êtres et les choses, présence elle-même d’une infinie mou­vance, auprès de l’irrépressible élan qui nous porte, les mains jusqu’au sang.  Ici, on l’a com­pris, les paysages ne se lais­sent jamais figer dans ce qui serait l’abstraction d’une sim­ple fig­ure. Ils volent en éclats, pris au scalpel de l’écriture, qui défait, découpe et décor­tique, jusqu’à la sub­stan­tifique moelle. Le lecteur est lui-même hap­pé dans sa chair vive par des mots qui scru­tent sans répit, et sai­sis­sent à l’intérieur de leurs mailles, sen­sa­tions et sig­ni­fi­ca­tions, décom­posent l’instant, entre dias­tole et sys­tole, dif­frac­té dans les inter­stices des pul­sa­tions du monde. Sens dessus-dessous la tête. Et le voy­age se pour­suit, cer­cle tracé, virage pris aux con­fins d’une géométrie cir­cu­laire qui se découpe en fil­igrane der­rière nos exis­tences en ce monde. Elle s’esquisse, se dérobe, réap­pa­raît, sem­blable puis autre, au fil de mots qui sont autant de chemins tournés et détournés pour la rejoin­dre, elle et ce qu’elle recou­vre d’une face cachée. L’espace ouvre à la terre un envers possible. 

Béa­trice Machet, Tourn­er, Petit pré­cis de rota­tion, Tar­mac édi­tions, 70 pages, 15 euros.

Tourn­er. Autour des langues et entre. Par­courir d’une langue à l’autre, d’une cul­ture à l’autre, le col­i­maçon par où remon­ter les étages de Babel.  Car Les langues encer­clent le monde. Et en explor­er les infinies gira­tions, c’est ten­ter de lever les myr­i­ades de voiles qui envelop­pent sa rotondité.

Béa­trice Machet, fine con­nais­seuse des nom­breux poètes amérin­di­ens qu’elle a traduits en français, a‑t-elle cher­ché à faire écho avec les roues et les cer­cles de vie si présents dans ces cul­tures ? Quoi qu’il en soit, la quête qu’elle pour­suit dans ce livre ramène le lecteur au cœur de la vie et à ses bat­te­ments pri­mor­diaux. Son écri­t­ure s’incarne dans la mul­ti­plic­ité des reg­istres du vivant, depuis le plus con­cret, comme celui d’une sim­ple barat­te à beurre, jusqu’au mythe d’Orphée, jouant pour Eury­dice. En lisant Tourn­er, Petit pré­cis de rota­tion, on se rap­pelle aus­si que l’écriture de Béa­trice Machet a pris nais­sance dans sa pra­tique de la danse. C’est son rythme qu’elle con­voque avec ses arabesques, ses sauts et ses glis­sés, jusqu’à accom­plir une éblouis­sante fusion.

Une expéri­ence de l’évaporation puis de la con­den­sa­tion. Les bonnes inten­tions dis­til­lées redescen­dues en pluie. Fine. Péné­trante qui vrille la réal­ité. Du verbe désir­er.  / Cela fera-t-il présence ?  Un livre à lire et à relire, dans le cha­toiement des reflets et des ombres qui s’y déploient.

Présentation de l’auteur

Béatrice Machet

Vit entre le sud de la France et les Etats Unis. Auteure de dix recueils de poésie en français et deux en Anglais, tra­duc­trice des auteurs Indi­ens d’Amérique du nord. Per­forme, donne des réc­i­tals poé­tiques en col­lab­o­ra­tion avec des danseurs, com­pos­i­teurs et musi­ciens. Pub­liée entre autres chez l’Amourier (Muer), VOIX (DER de DRE), pour les ouvrages bilingues ASM Press (For Uni­ty, 2015) Pour les tra­duc­tions : L’Attente (car­togra­phie Chero­kee), ASM Press (Trick­ster Clan, antholo­gie, 24 poètes Indi­ens)… Elle est mem­bre du col­lec­tif de poètes sonores et per­for­mat­ifs Ecrits — Stu­dio. Par ailleurs elle réalise et ani­me chaque deux­ième ven­dre­di du mois une émis­sion de 40 min­utes sur les ondes de radio Ago­ra à Grasse.

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Cécile Oumhani

Poète et roman­cière, Cécile Oumhani a été enseignant-chercheur à l’Université de Paris-Est Créteil. Elle est l’auteur de plusieurs recueils dont Passeurs de rives, Mémoires incon­nues et La ronde des nuages, paru chez La Tête à l’Envers en 2022. Elle a pub­lié plusieurs romans dont L’atelier des Stre­sor, Les racines du man­darinier, ou encore Tunisian Yan­kee chez Elyzad. Elle a reçu le Prix européen fran­coph­o­ne Vir­gile 2014 pour l’ensemble de son œuvre.

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