L’œil du marcheur

    Le pay­sage est-il poème ? Ou bien est-ce le poème qui devient pay­sage ? Et que nous disent les pay­sages de notre être au monde et du pas­sage du temps ? La figure du mar­cheur est récur­rente dans la poé­sie de Max Alhau.  Avec Aperçus-Lieux-Traces, un ensemble de proses poé­tiques, il pour­suit son cheminement.

   L’alternance de la neige et du vert sur le sol devient réflexion sur l’ampleur d’un regard où se croisent l’imaginaire de l’enfance et l’étonnement. La mémoire des lieux visi­tés, où le vil­lage de mon­tagne suc­cède aux grandes métro­poles,  ravive le sen­ti­ment de la perte et du tran­si­toire.  Sur les che­mins qu’il par­court, le poète se met en quête de leur his­toire et de scènes où il entra­per­çoit les pro­me­neurs qui l’ont pré­cé­dé.  Face à deux bou­leaux plan­tés dans un jar­din, il inter­roge leur mémoire d’arbres, confron­tés aux muti­la­tions infli­gées par les hommes  à ce qui les entoure.

    Max Alhau scrute l’épaisseur du monde, cherche à la per­cer dans un inces­sant ques­tion­ne­ment au miroir du  pay­sage. La sil­houette soli­taire du mar­cheur qui tra­verse ces proses incarne au fil des pages notre huma­ni­té fra­gile et éphé­mère.  Elle se déplace dans des éten­dues dont le poète per­çoit les recoins et les envers, posant un regard à la fois inté­rieur et exté­rieur.  Deux facettes se conjuguent, qui ampli­fient, élar­gissent le champ, se doublent l’une l’autre de tona­li­tés et de nuances. Il est vrai que, désor­mais, fran­chir la fron­tière relève d’un acte blanc où la notion d’invisible l’emporte, jointe à celle d’uniformité.  L’œil fran­chit les fron­tières et rejoint le prisme où se super­posent temps, pas­sants d’époques dif­fé­rentes, cou­leurs et per­cep­tions. Il ouvre à la conscience d’une pro­fon­deur cachée, mul­tiple, qui échappe au mar­cheur seule­ment voué à la pres­sen­tir, parce qu’il est tri­bu­taire de l’éphémère. Terre à la ren­verse, déri­vant vers d’autres siècles, muette et exta­tique, c’est bien toi qui te pré­sentes à nous dans la cendre et le feu.

     Mais tout peut aus­si se confondre dans un élan qui trans­forme le mal­heur en sen­ti­ment d’allégresse,  comme dans « Petites proses mon­ta­gnardes », début de la par­tie inti­tu­lée Lieux.  Les mon­tagnes, ce qui fut terre d’asile, lieu de pré­di­lec­tion du poète, offrent une forme de rédemp­tion.  Les limites semblent s’abolir au mar­cheur ébloui, sans qu’il oublie les lignes qui demeu­re­ront impos­sibles à fran­chir. Une fois encore le regard  s’ouvre et s’enivre ici de la déme­sure sal­va­trice de ce qu’il par­court : arrê­té en che­min, tu as peine à croire que la beau­té du pay­sage étouffe ta peur, écorne ta tris­tesse qui s’enracine en toi à la pen­sée d’un nou­vel exil.

     Le regard s’arrête puis s’en va, comme le mar­cheur.  Si le départ est iné­luc­table, l’œil de la mémoire en défie les lois.  Et si le temps impose un pas­sage au crible,  des images d’absents jaillissent : dans le trouble de la nuit se des­sinent de légers traits de cette sil­houette, quelques atti­tudes fugi­tives dans un lieu lui aus­si mou­vant, témoi­gnage resur­gi d’un exil dont on mesure la dure­té.  La nuit aus­si offre ses ter­ri­toires à l’exploration de l’œil du songe, tour­né vers les sou­ve­nirs res­ca­pés qui s’y réfléchissent. 

     À nous autres, aveugles au clair regard, Max Alhau découvre des échap­pées muettes ins­crites au creux des arbres, dont il écoute la rumeur, leur droite digni­té face à leur des­tin, fût-il celui de racines déter­rées.  Il rap­pelle à l’humilité de ce qui se trace en sagesse si loin der­rière nous : Si l’on était que le sou­ve­nir d’un temps dont on ignore tout… Il donne ici au lec­teur un ensemble de textes que l’on lit et relit, conti­nuant d’en explo­rer facettes et échos encore inaperçus.