Neuf morceaux, neuf fugues, neuf vies de ce chat si fugi­tif, ce voyageur aris­to­cra­tique, inclass­able et pour­tant pop­u­laire qu’est Gérard Manset ayant lancé, par ce legs, son vingt-six­ième album musi­cal, ses fusées de l’astronaute des notes et des astres en explo­rateur néan­moins témoin des fauss­es notes et des désas­tres de son époque, dont le pre­mier titre, très blues, avec ses instru­ments tra­di­tion­nels, gui­tare, har­mon­i­ca, bat­terie, s’adresse volon­taire­ment au per­son­nage du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry pour mieux sig­ni­fi­er aus­si à l’écrivain Aven­turi­er de l’Aéropostale que l’on peut voir comme une fig­ure en miroir du Voyageur Soli­taire aux mul­ti­ples périples, la ques­tion sans retour : com­ment l’humanisme du con­te philosophique pour tout lecteur n’ayant pas totale­ment per­du son âme d’enfant a‑t-il désor­mais cédé la place à la déshu­man­i­sa­tion de la dérive d’un monde qui opposerait dès lors au héros de la jeunesse la vio­lence igno­minieuse d’un déclin pour l’avenir, invi­tant ain­si ses audi­teurs à la relec­ture du brévi­aire des rêveurs impéni­tents encore sen­si­bles à la fragilité de la rose pro­tégée par l’enfant en nous comme un anti­dote au temps présent et mal­heureuse­ment sans doute à venir : « Petit Prince / Des généra­tions futures / Quand y aura plus d’aventure / Redis-nous l’été, redis-nous l’hiver / De ton univers / Ton vol­can, ta fleur, ses pétales / Sous leur globe de verre / Par­le-nous encore / De ton univers » !

 

“Il voy­age en soli­taire” de l’al­bum Il voy­age en soli­taire (1975) de Ger­ard Manset

Comme Le Lan­gage oublié d’un monde dis­paru, Comme une mère s’en va, plus encore qu’une apos­tro­phe, sonne ensuite telle une sup­plique, un mes­sage sans suite, un appel S.O.S. d’enfant égale­ment oublié par le départ mater­nel autour duquel vari­ent les refrains du fils délais­sé : « Comme une mère s’en va / Laisse son tout petit / Sans le cou­vrir, sans lui par­ler » ; « Comme une mère s’en va / Laisse son tout petit / Où le sol est en pente / Où le chemin s’enfonce / Orties et ronces » ; « Comme une mère s’en va / Laisse son tout petit / A vau‑l’eau le voilà / Poussin tombé du nid / Qui flotte et qui se noie / Comme une mère »… Com­ment ne pas se tourn­er alors vers les songes de nids douil­lés pour amoureux sur Le cèdre bleu, ritour­nelle à la voix presque cassée sur des notes d’accords suraigües : « Marcher c’est bien / Vol­er c’est mieux / Il lui con­stru­it des nids en haut d’un cèdre bleu / C’est ça l’amour / Depuis tou­jours » ? Le chant qui s’élève pour « tou­jours » cède alors à la plainte à « jamais », au refus déchi­rant poussé avec obsti­na­tion, entêté, têtu, que les êtres aimés s’envolent à leur tour, par­tent sans notre autori­sa­tion, départs inad­mis­si­bles entre deuil inac­cept­able et oubli impossible…

 

“Comme une mère s’en va” · Manset, album  Je Ne Veux Pas ℗ Verycords Released on: 2026-04-24 Auto-gen­er­at­ed by YouTube.

Je ne veux pas, titre éponyme, morceau de bravoure de plus de onze min­utes, monte avec une intro­duc­tion fla­men­co à la gui­tare pour se bris­er alors au fra­cas si rock de la bat­terie explosant en hurlement à peine con­tenu dans ce refus humain, si humain, dans lequel nous pou­vons aus­si enten­dre un sou­venir du poème sur­réal­iste de Robert Desnos, « J’ai tant rêvé de toi », À la mys­térieuse, Corps et Biens : « J’ai tant rêvé de toi, tant marché, par­lé, couché avec ton fan­tôme qu’il ne me reste plus peut-être, et pour­tant, qu’à être fan­tôme par­mi les fan­tômes et plus ombre cent fois que l’ombre qui se promène et se promèn­era allé­gre­ment sur le cad­ran solaire de ta vie. » : dans ce que « ne veut pas » le chanteur résonne ce que « veut » le poète et ce que tous deux « ne peu­vent » envis­ager ; la dis­pari­tion de l’être aimé, l’effacement de l’autre, la perte de celle que Gérard Manset recou­vre d’images chéries en autant de diminu­tifs chargés par des affects qui scel­lent le cri d’amour éper­du : « Ma petite gazelle », « Ma petite licorne dans ton corset de fer / Qu’avec un chalumeau je ne saurai défaire / Je ne veux pas » ! Enten­dre le te deum dans l’église où le corps est cen­sé descen­dre, aus­si inévitable cela soit-il, reste un inter­dit à con­tredire celle qui s’en va mal­gré soi, lais­sant la mémoire des rêves d’une enfance inas­sou­vie : « Je ne veux pas / Je te le défends / Qu’avons-nous fait de nos ailes, de nos ailes d’enfant ? » Au seuil du tré­pas, c’est encore la plainte qui trépigne dans le souf­fle recou­vert par le vacarme de la musique qui claque telle une mise au tombeau qui serait une mise au silence lourd du poids de tous les mots qui n’ont pu être mur­murés à l’oreille de l’amoureuse évanouie, avant que la mélopée finale soit à son tour coupée, ironie du sort, par le scalpel de la for­mule-mantra : « Je ne veux pas »…

Sens de l’éphémère, épiphanie du moment fugace, Un papil­lon volait s’échappe en duo avec une voix fémi­nine cristalline, tra­ver­sée aux ailes rayées à l’écoute de la rumeur du monde, court prélude à Il suf­fit par­fois, véri­ta­ble hymne à l’amour et au mir­a­cle de la ren­con­tre suff­isante, ouver­ture à d’autres pos­si­bles à deux, sous une orches­tra­tion roman­tique de cordes et de cuiv­res qui donne tout son éclat à cette magie des décou­vertes de l’autre et des retrou­vailles en l’autre : « Il suf­fit par­fois d’un sim­ple accord / De deux vis­ages et de deux corps / D’un sim­ple élé­ment de décor / Et la magie se met en route / Ce qui n’avait pas de mys­tère / Ce qui restait caché », secret détenu dans ce charme de l’être aimé et que la nos­tal­gie de l’enfance enfouie en cha­cun, cha­cune comme un tré­sor fait enten­dre à la fois l’écart de l’âge et l’éclat du temps dans l’exclamation Ô ma jeunesse : « Un enfant était là / Mais entre lui et moi une plaque de verre / Alors il m’a mené à ce petit endroit / Que je savais déjà / Ô ma jeunesse » : signe ascen­dant par-delà les ves­tiges du passé, tel un cliché pho­tographique sauvé de la destruc­tion à l’œuvre : « Une dernière image avant le grand sommeil » !

 

Manset,  Je Ne Veux Pas ℗ Verycords Released on: 2026-04-24 Auto-gen­er­at­ed by YouTube.

Au ver­tige de la cap­ture de l’instant suc­cède alors la non moins abyssale inter­ro­ga­tion adressée à tout le monde : « Mais qui croyez-vous que nous sommes ? » qui n’est pas sans rap­pel­er que Gérard Manset avait jadis retourné la ques­tion de Louis Aragon réin­ter­prétée par Léo Fer­ré : « Est-ce ain­si que les hommes vivent ? » par l’écho cru­el décu­plé : « Est-ce ain­si que les hommes meurent ? » Au dia­mant noir de ce nou­veau morceau de poésie par­lée, phrasée, scan­dée plus que chan­tée, ressort la noirceur à juste titre de son sens de l’ironie aris­to­cra­tique, de la déri­sion rim­bal­di­enne, du mor­dant de sa plume affûtée comme une dague, tran­chant des miroite­ments en autant de reflets extra-lucides de sa pro­pre quête artis­tique tant dans sa part d’absolu qui rend toute entre­prise humaine, et donc la sienne aus­si, sem­ble-t-il sug­gér­er, vaine face aux génies de la pein­ture invo­qués que dans sa part de rel­a­tiv­ité qui rend toute sa grandeur d’analyse hum­ble face à la médi­ocrité des célébrités aux miroirs aux alou­ettes de nos petitesses. C’est jusqu’à la van­ité de l’orgueil de l’artiste, du vœu de la postérité de l’œuvre ou de la recherche de la sig­na­ture de la renom­mée qu’il dénonce avec mal­ice à tra­vers ce jeu de miroir : « Car qui croyez-vous que nous sommes / Per­son­ne ? / Ou bien faisant par­tie des grands ? / La lumière me voit par mon nom / Mais quand le jour se lève / Il n’en reste nen­ni » Car celui qui a tou­jours fui les spots des pro­jecteurs, n’en a pas moins cul­tivé un goût immod­éré du beau qui a forgé chez l’esthète un style tou­jours riche de voca­bles raf­finés ain­si qu’un sens tout aus­si élé­gant de l’autodérision : s’il sait qu’il n’égale peut-être pas les Grands Maîtres de la Pein­ture : « À l’empereur du beau que l’on nomme Poussin / Que j’allais con­tem­pler sur un petit coussin », ne peut-on inter­préter l’image du « petit oiseau » de la chan­son fausse­ment naïve Le cèdre bleu comme l’aveu de ce besoin aus­si pour chaque petit « poussin » du con­fort d’un « petit coussin », du cocon d’un nid douil­let, d’un refuge, d’un abri, à la fois remède à la mélan­col­ie et, somme toute, réponse pra­tique pour tromper la soli­tude : « Un tout petit oiseau, qui pas­sait par ici / Un homme qui s’en allait / Qui tout d’un coup s’était assis / Où t’en vas-tu, que cherches-tu » ?

Car c’est un vis­age en défini­tive empreint d’une sagesse emprun­tée à une pos­ture de dandy roman­tique certes, mais révéla­trice égale­ment, loin de tout sur­plomb moral­isa­teur, d’une exal­ta­tion de la pas­sion amoureuse, à tra­vers le rythme entraî­nant entre blues, hip-hop et rock, dans la dernière image d’Amour a dit dont la for­mule tes­ta­men­taire a gardé peut-être la puis­sance de la théorie de la cristalli­sa­tion stend­hali­enne des émo­tions les plus mer­veilleuses que peut léguer encore l’Amour – pre­mier mirage ou dernière image, après tout, qu’importe – à nos exis­tences trop humaines mais que l’amour, la poésie, la musique peu­vent encore sub­limer, ne serait-ce que le temps de vivre : « C’est par où la sor­tie / Amour a dit / Trois pas en avant / Un petit souf­fle de vent / Celui qui pagayait / Vers le soleil lev­ant / Mais c’est pas dans les livres / Faut fer­mer les yeux / Une pincée de mer­veilleux / Trois gouttes de magie / Mais c’est pas dans les livres / Trois gouttes de magie / Amour a dit »…

 

“Mais qui croyez-vous que nous sommes ?”  · Manset, album  Je Ne Veux Pas ℗ Verycords Released on: 2026-04-24 Auto-gen­er­at­ed by YouTube.
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Rémy Soual

Rémy Soual, enseignant de let­tres clas­siques et écrivain, ayant con­tribué dans des revues lit­téraires comme Souf­fles, Le Cap­i­tal des Mots, Kahel, Mange Monde, La Main Mil­lé­naire, ayant col­laboré avec des artistes plas­ti­ciens et rédigé des chroniques d’art pour Olé Mag­a­zine, à suiv­re sur son blog d’écri­t­ure : La rive des mots, www.larivedesmots.com Paru­tions : L’esquisse du geste suivi de Linéa­ments, 2013. La nuit sou­veraine, 2014. Par­cours, ouvrage col­lec­tif à la croisée d’artistes plas­ti­ciens, co-édité par l’as­so­ci­a­tion « Les oiseaux de pas­sage », 2017.
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