Pierre Seghers, La Résistance et ses poètes

Par |2023-04-06T12:42:21+02:00 6 avril 2023|Catégories : Critiques, Pierre Seghers|

« Jeunes gens qui me lirez peut-être, tout peut recom­mencer. Les bûch­ers ne sont jamais éteints et le feu, pour vous, peut repren­dre. N’acceptez jamais de devenir les égarés d’une généra­tion per­due. Ce livre n’est pas un livre d’historien, mais un témoignage vivant, le romancero des temps les plus som­bres où vous pou­vez être à nou­veau jetés. Écoutez-voir, et sou­venez-vous. » : moins un devoir de mémoire qu’un tra­vail de la mémoire pour met­tre en réc­it l’engagement de celui qui a été à la fois un témoin cru­cial et un acteur majeur con­tre cette nuit atroce au cours de laque­lle il a œuvré à l’exaucement de l’aube qui allait en déchir­er le voile, enfan­te­ment d’une page de l’Histoire où l’entremêlement de la guerre, du sab­o­tage, du réseau clan­des­tin aux­quels ont par­ticipé tous ces guer­ri­ers de l’ombre, dans cette aven­ture à la fois indi­vidu­elle et col­lec­tive, en fait désor­mais la pierre angu­laire de toutes ces voix de la lib­erté qui ont ain­si agi au péril de leur vie.




Pierre Seghers, poète, résis­tant de la pre­mière heure donc, s’est fait le prin­ci­pal édi­teur de ces êtres impliqués sou­vent sous pseu­do­nyme dans l’écriture de ces revues clan­des­tines qui élevèrent la voix con­tre l’oppression, par­ticipèrent avec obsti­na­tion par l’exercice périlleux de leur libre expres­sion, à l’émergence d’un espoir, à l’entretien d’un idéal, à l’appel à une « Lib­erté » dont le poème éponyme de Paul Elu­ard dif­fusé de manière souter­raine révèle dans sa dernière stro­phe son mes­sage sou­verain en promesse d’une paix à aller chercher dans ce com­bat entre ténèbres dés­espérées et lueurs d’espérance : « Sur la san­té rev­enue / Sur le risque dis­paru / Sur l’espoir sans sou­venirs / J’écris ton nom / Et par le pou­voir d’un mot / Je recom­mence ma vie / Je suis né pour te con­naître / Pour te nom­mer / Lib­erté ». Partagée en deux par­ties, La Résis­tance et ses poètes s’avère donc l’œuvre fon­da­trice, le témoignage de cette péri­ode de lutte acharnée dont René Char, égale­ment poète majeur et homme engagé, sous le nom de code de Cap­i­taine Alexan­dre, garde le sou­venir amer qu’elle a imposé de porter néan­moins le masque dans la tour­mente de « sim­plifi­ca­teur claque­muré » que ce dernier a tou­jours aspiré à ôter en des temps meilleurs.

Pierre Seghers, La Résis­tance et ses poètes, Pré­face de Pas­cal Ory de l’Académie française, Édi­tions Seghers, réédi­tion 2022, réc­it, 528 pages, 22 euros, antholo­gie, 336 pages, 17 euros.

On croise ain­si, dans la pre­mière par­tie du réc­it, ces grands écrivains que furent donc Louis Aragon, Paul Elu­ard, René Char ou Robert Desnos et ces fig­ures emblé­ma­tiques que furent aus­si Jean Moulin, Madeleine Rif­faud, Lucie Aubrac ou Mis­sak Manouch­i­an, mais égale­ment des acteurs non moins sec­ondaires que décisifs, poètes anonymes, par­fois si jeunes, épris de cet idéal de vie libre à recon­quérir ensemble.

On trou­ve par ailleurs, dans la deux­ième par­tie de l’anthologie, rien moins qu’une cen­taine de poètes qui manièrent les armes des mots pour séch­er les larmes des maux, dans leurs poèmes de con­tre­bande affûtés pour tromper la cen­sure, fruits du maquis ou de la clan­des­tinité, des pris­ons aux camps de dépor­ta­tion, qui réson­nent avec pro­fondeur, par-delà les dates délim­itées par l’Histoire, comme des cris essen­tiels, pleins d’une human­ité frag­ilisée mais au com­bat face à l’inhumain tout puis­sant à défi­er, dont la for­mule défini­toire de Pierre Seghers demeure défini­tive : « La poésie de la Résis­tance ne sera pas la poésie d’un par­ti poli­tique, mais celle de l’homme en dan­ger de mort » !




Présentation de l’auteur

Pierre Seghers

Pierre Seghers (1906–1987) a passé sa vie au ser­vice de la poésie, en qual­ité d’auteur, de tra­duc­teur et d’éditeur.
Il entre en résis­tance en 1940 et par­ticipe à dif­férentes pub­li­ca­tions clan­des­tines. En 1939, il crée la revue P.C. 39 pour ces Poètes casqués – quand le poète se fait sol­dat –, qui devient l’année suiv­ante Poésie 40, dans laque­lle il pub­lie aus­si des poètes de la Résis­tance. De nom­breux auteurs trou­vent alors un lieu d’expression priv­ilégié : Pierre Emmanuel, André Fré­naud, Alain Borne, Loys Mas­son, Paul Élu­ard (Poésie involon­taire et Poésie inten­tion­nelle, 1942) et Louis Aragon (La Diane française, 1944). Seghers ose même l’édition d’anthologies de Poètes pris­on­niers. Fort du suc­cès de ces pub­li­ca­tions, il décide de lancer une col­lec­tion qui per­me­t­tra au pub­lic de décou­vrir cette poésie contemporaine.
C’est ain­si qu’est créée « Poètes d’aujourd’hui », une série de mono­gra­phies dont le but est de guider les lecteurs dans l’œuvre d’un poète. Sor­ti de l’Imprimerie du Salut pub­lic de Lyon, le pre­mier vol­ume, con­sacré à Paul Élu­ard, paraît le 10 mai 1944. Com­plété par son auteur, Par­rot, juste au sor­tir de la guerre car il avait fal­lu laiss­er dans l’ombre toute une part de l’activité du poète, ce livre sera réédité en mars 1945. La col­lec­tion con­naît ensuite un bel essor avec un numéro con­sacré à Aragon d’un cer­tain Claude Roy, jeune résis­tant qui venait d’héberger Pierre Seghers chez lui (en juil­let 1944). Suiv­ront plus de deux cents numéros qui con­stituent une véri­ta­ble bib­lio­thèque de la lit­téra­ture poétique.
Après la guerre, Seghers fonde les édi­tions Seghers et en 1983, à la demande du maire de Paris, il crée, avec Pierre Emmanuel, la Mai­son de la Poésie de la ville de Paris.

Bibliographie

Poésie

  • Bonne-Espérance, Édi­tions de la Tour, Vil­leneuve-lès-Avi­gnon, 1938
  • Pour les qua­tre saisons, revue Poésie 42, Vil­leneuve-lès-Avi­gnon, 1942
  • Octo­bre, revue Traits, Lau­sanne, 1942, puis L’Honneur des poètes, Édi­tions de Minu­it, 1943
  • Le Chien de pique, Ides et Cal­en­des, Neuchâ­tel, 1943. Réédi­tion en 2000.
  • Le Domaine pub­lic, Poésie 45, 1945, et Parizeau, Mon­tréal, 1945
  • Le Futur antérieur, Édi­tions de Minu­it, coll. L’Honneur des poètes, 1947
  • Jeune fille, illus­tré par Félix Labisse, Édi­tions Seghers, 1947
  • Men­aces de mort, La Presse à bras, 1948
  • Six Poèmes pour Véronique, Poésie 50, 1950
  • Poèmes choi­sis, Édi­tions Seghers, 1952
  • Le Cœur-Volant, Les Écrivains réu­nis, 1954
  • Poèmes, Schwarz, Milan, 1956
  • Racines, pho­togra­phies de Fina Gomez, Inter­con­ti­nen­tale du Livre, 1956
  • Les Pier­res, Inter­con­ti­nen­tale du Livre, 1958
  • Piranèse, Ides et Cal­en­des, 1961
  • Dia­logue, Édi­tions Seghers, 1965
  • Les Mots cou­verts, Édi­teurs français réu­nis, 1970
  • Dis-moi, ma vie, André de Rache, Brux­elles, 1972
  • Au Seuil de l’ou­bli, 1976
  • Le Mur du son, Sofia-Pesse, 1976
  • Qui sommes-nous ?, Bizkupic, Zagreb, 1977
  • Le Temps des mer­veilles, Édi­tions Seghers, 1978
  • Com­me­di­ante, poème illus­tré par Alekos Fas­sianos, Anke Keno, 1984
  • For­tune, Infor­tune, Fort Une, Lyons Inter­na­tion­al, 1981, puis Édi­tions Seghers, 1984
  • Poèmes pour après, gravure d’An­toni Clavé, Pierre Fan­lac édi­teur, 1989
  • Éclats, gravure de Zao Wou Ki, Fan­lac, 1992
  • Derniers écrits, Fan­lac, 2002
  • Comme une main qui se referme, Poèmes de la Résis­tance, Édi­tions Bruno Doucey, Paris, 2011

Chansons

  • Chan­sons et com­plaintes, tome I, Édi­tions Seghers, 1959
  • Chan­sons et com­plaintes, tome II, Édi­tions Seghers, 1961
  • Chan­sons et com­plaintes, tome III, Édi­tions Seghers, 1964
  • Douze chan­sons, musique de Léonce Mar­quand, Édi­tions Seghers, 1964
  • Pierre Seghers chan­té par…, Poètes & chan­sons, 2006.

Ses chan­sons sont chan­tées par Léo Fer­ré, Jacques Douai, Juli­ette Gré­co, Marc Ogeret, Hélène Mar­tin, Cather­ine Sauvage, Monique Morel­li, Roger Lahaye, Francesca Solleville, Béa­trice Arnac, Simone Bar­tel, Les Trois Ménestrels, Jacques Doyen, Serge Ker­val, Aimé Doniat, etc. Les chan­sons les plus con­nues sont :

  • Merde à Vauban et Des filles, il en pleut… chan­tées par Léo Ferré
  • Les Voy­ous, La Pan­thère, La vie s’évite chan­tées par Juli­ette Gréco
  • Adios ami­gos chan­tée par Cather­ine Sauvage
  • La Nana d’néné par Ted Scotto

Prose

  • Richaud-du-Com­­tat, Stols, La Haye, 194416, rééd. Esprit des Lieux, Saint-Léger-du-Ven­­toux, 2020
  • L’Homme du com­mun, sur Jean Dubuf­fet, Poésie 44, 1944
  • Con­sid­éra­tions, ou His­toires sous la langue, Col­lec­tion des 150, 1945
  • Clavé, Poligrafa, Barcelone, 1971
  • La Résis­tance et ses poètes, 1940–1945, Seghers, 1974, rééd. Marabout 1978, rééd. Seghers 2004, rééd. Seghers 2022 avec une pré­face de Pas­cal Ory
  • Louis Jou, archi­tecte du Livre et des Baux, Seghers, 1980
  • Mon­sù Deside­rio, mono­gra­phie sur le pein­tre baroque, Robert Laf­font, 1981
  • Vic­tor Hugo vision­naire, Robert Laf­font, 1983

Anthologies

  • L’Art poé­tique, avec Jacques Charpi­er, Seghers
  • L’Art de la pein­ture, avec Jacques Charpi­er, Seghers
  • La France à livre ouvert, Édi­tions Guy Victor
  • Le Livre d’or de la poésie française (3 vol­umes), Édi­tions Marabout, 1968
  • Poètes mau­dits d’au­jour­d’hui, Seghers, 1972. Rééd. sous le titre Antholo­gie des poètes mau­dits, Pierre Bel­fond, 1985

Traductions & adaptations

  • Nico­las Vaptzarov, Poème choi­sis, adap­tés du bul­gare, Seghers, coll. Autour du monde, 1954
  • Gyu­lia Illyès, Poèmes adap­tés du hon­grois, Seghers, coll. Autour du monde, 1955
  • Dragomir Pétrov, Poèmes adap­tés du bul­gare, Seghers, coll. Autour du monde, 1969
  • Lubomir Levtchev, Le Cheva­lier, la Mort, le Dia­ble adap­tés du bul­gare, Seghers, coll. Autour du monde, 1975
  • Saa­di, Le Gulis­tan ou Le Jardin des ros­es, Seghers, 1977
  • Hâfiz, Le Livre d’or du Divan, Seghers, tra­duc­tions par Homay­oun Fard Hos­sein et son épouse Joce­lyne Homay­oun Fard, 1978
  • Omar Khayyâm, Les Rubâ’iy­at, Seghers, 1979

Théâtre

  • Paris-la-poésie, Comédie des Champs-Élysées, 1979
  • Paris Chœur du Monde, Comédie des Champs-Élysées, 1979
  • Les Jeunes de l’An 200, Comédie des Champs-Élysées, 1979
  • La Galax­ie Cen­drars, Théâtre de la Ville, 1981
  • La Galax­ie Fed­eri­co Gar­cia Lor­ca, Théâtre de la Ville, 1981
  • La Galax­ie Prévert, Théâtre de la Ville, 1981
  • La Galax­ie Saint-John-Perse, Théâtre de la Ville, 1983
  • La Galax­ie Piranèse, Théâtre de la Ville, 1983
  • Vic­tor Hugo Vision­naire, Théâtre du Châtelet, 1983
  • L’Âme russe, Théâtre du Châtelet, 1983
  • Le Jardin des ros­es, Théâtre de la Ville, 1984

Films

  • Araya, 1959 réal­i­sa­tion Mar­got Benac­er­raf, scé­nario et texte Pierre Seghers, dit par Lau­rent Terzi­eff. Prix Inter­na­tion­al de la Cri­tique, Fes­ti­val de Cannes 1959. Réédi­tion DVD Films du Para­doxe, 2009
  • Les Mal­heurs de la guerre, film sur les pein­tures de Félix Labisse, 1962
  • Le Bon­heur d’être aimée, sur les pein­tures de Félix Labisse, 1962
  • Quand l’orage a passé, avec Jacques Charpi­er, film sur Louis Aragon, 1972.

Distinctions

  • 1942 : Grand prix de poésie de l’A­cadémie française17
  • 1944: Prix de l’as­so­ci­a­tion Au ser­vice de la Pen­sée française
  • 1959 : prix Guil­laume-Apol­li­­naire18 pour l’ensem­ble de son œuvre poétique
  • 1960 : prix Paul-Cézanne
  • 1971 : Grand Aigle d’or de la poésie
  • 1976 : Prix Hris­to Botev
  • 1979 : Grand Prix de poésie de la Ville de Paris
  • Doc­teur hon­oris causa de l’U­ni­ver­sité de St Andrews en Écosse
  • Mem­bre de l’A­cadémie Mallarmé

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Rémy Soual

Rémy Soual, enseignant de let­tres clas­siques et écrivain, ayant con­tribué dans des revues lit­téraires comme Souf­fles, Le Cap­i­tal des Mots, Kahel, Mange Monde, La Main Mil­lé­naire, ayant col­laboré avec des artistes plas­ti­ciens et rédigé des chroniques d’art pour Olé Mag­a­zine, à suiv­re sur son blog d’écri­t­ure : La rive des mots, www.larivedesmots.com Paru­tions : L’esquisse du geste suivi de Linéa­ments, 2013. La nuit sou­veraine, 2014. Par­cours, ouvrage col­lec­tif à la croisée d’artistes plas­ti­ciens, co-édité par l’as­so­ci­a­tion « Les oiseaux de pas­sage », 2017.

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