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Ito Naga, Dans notre libre imagination

Par |2021-03-05T20:39:26+01:00 5 mars 2021|Catégories : Critiques, Ito Naga|

« Il faut por­ter encore en soi un chaos, pour pou­voir mettre au monde une étoile dan­sante. » : la for­mule ful­gu­rante de Friedrich Nietzsche extraite de son opé­ra phi­lo­so­phique Ainsi par­lait Zarathoustra illustre à pro­pos la poé­sie de l’astrophysicien Ito Naga dans ses livres publiés chez Cheyne éditeur.

Laissant, dans cet opus­cule, libre cours à la « libre ima­gi­na­tion », le poète cher­cheur au CNRS, démul­ti­plie les pers­pec­tives pour mieux déployer une part de vérité(s) en mou­ve­ment comme celui d’un ordre de l’univers qui n’aurait de cesse de s’étendre, d’où l’affirmation d’un angle de savoir per­son­nel lui-même en expan­sion : « Ce que je sais ne cesse de gran­dir. » Témoins des mul­ti­pli­ca­tions des regards visant à cer­ner toutes les dimen­sions d’une réa­li­té si vaste, l’anaphore d’expressions pre­nant les yeux pour racines : « J’ai vu… », « Quand on regarde… » insiste sur toutes les nuances des glis­se­ments de per­cep­tions dont la réa­li­té « ne cesse de gran­dir » à la croi­sée de tous ces dépla­ce­ments de points de vue…

Et puisque nous avons cité par­mi les plus poètes des phi­lo­sophes, Friedrich Nietzsche, rap­pe­lons enfin la pen­sée de ce der­nier dans Le Gai Savoir dont le pers­pec­ti­visme fon­da­teur demeure en par­tage avec Ito Naga : « J’espère cepen­dant que nous sommes aujourd’hui loin de la ridi­cule pré­ten­tion de décré­ter que notre petit coin est le seul d’où l’on ait le droit d’avoir une pers­pec­tive. Tout au contraire le monde, pour nous, est rede­ve­nu infi­ni, en ce sens que nous ne pou­vons pas lui refu­ser la pos­si­bi­li­té de prê­ter à une infi­ni­té d’interprétations. »

Ito Naga, Dans notre libre ima­gi­na­tion, col­lec­tion anni­ver­saire de la mai­son Cheyne édi­teur, 64 pages, 12 euros.

Dans le déploie­ment de la « libre ima­gi­na­tion », la pen­sée d’Ito Naga, héri­tière de ce nietz­schéisme du « pers­pec­tif », glisse d’un thème à l’autre, comme l’on semble pas­ser du coq à l’âne dans un entre­tien, mais le fil rouge du verbe « gran­dir » dirige néan­moins l’orientation du saut d’un frag­ment à l’autre. L’analogie entre la com­plexi­fi­ca­tion, la den­si­fi­ca­tion ain­si que l’affinement de la connais­sance et l’apprentissage à la fois de la lec­ture et de l’écriture révèlent com­ment la décou­verte du lan­gage, qu’il soit scien­ti­fique ou poé­tique, implique tout l’être enga­gé dans cette aven­ture lui ouvrant des mondes nou­veaux aux inter­pré­ta­tions infi­nies, comme lorsque, petit enfant, l’on se heurte à l’inconnu des pre­miers mots : « Par les mots, on peut voya­ger dans des pay­sages ou des villes loin­taines, ou de la Terre à la Lune et même plus loin sans se dépla­cer. C’est curieux ! On n’imagine pas cela quand on com­mence à apprendre les mots. »

Ainsi ver­ra-t-on le recueil abor­der tan­tôt la vision de la Lune depuis la Terre, tan­tôt le spec­tacle de la Terre depuis la Lune, dis­ser­ter sur les effets de la loi de la gra­vi­ta­tion, évo­quer les mul­tiples uni­vers dans l’espace, faire un sché­ma des pos­si­bi­li­tés de l’amour entre atti­rances et bifur­ca­tions, détailler l’opération mathé­ma­tique à l’œuvre dans la fabri­ca­tion des crois­sants, étu­dier le nom d’un vil­lage du Groenland, rele­ver les chan­ge­ments d’heures dans les cycles du temps, déri­ver de consi­dé­ra­tions sur la science en dis­cus­sions à bâtons rom­pus, décrire la pein­ture sur­réa­liste de La Tentation de Saint-Antoine, etc., etc.

Comme si le style même d’une conver­sa­tion inter­rom­pue s’acharnait à rendre per­cep­tible à son lec­teur l’ « Iro mo ka mo », « la cou­leur et le par­fum », pour reprendre ce que ce titre exprime dans cet autre ouvrage de l’auteur, cette quête de l’insaisissable, de la por­tée des signi­fi­ca­tions au creu­set des synes­thé­sies : « « La cou­leur et le par­fum » dit-on en japo­nais (iro mo ka mo) pour signi­fier « l’apparence et la sub­stance ». /​ Les cinq sens sont-ils vrai­ment sépa­rés ? Au Japon, on dit qu’on peut voir un goût (aji o miru) ou écou­ter un par­fum (kao­ri o kiku). /​ En croi­sant les sens, ils s’épanouissent davan­tage. » : agran­dis­se­ment encore des pers­pec­tives ouvertes par les asso­cia­tions de notre ima­gi­naire explo­ra­teur du cosmos…

Présentation de l’auteur

Ito Naga

Ito Naga naît en 1957. Il a sui­vi une for­ma­tion en astro­phy­sique et a tra­vaillé pour la NASA et à l’Agence spa­tiale euro­péenne. Son pre­mier recueil inti­tu­lé Je sais paraît chez Cheyne édi­teur en 2006. Il a été tra­duit au Brésil, ain­si qu’aux États-Unis.

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Rémy Soual

Rémy Soual, ensei­gnant de lettres clas­siques et écri­vain, ayant contri­bué dans des revues lit­té­raires comme Souffles, Le Capital des Mots, Kahel, Mange Monde, La Main Millénaire, ayant col­la­bo­ré avec des artistes plas­ti­ciens et rédi­gé des chro­niques d'art pour Olé Magazine, à suivre sur son blog d'écriture : La rive des mots, www​.lari​ve​des​mots​.com Parutions : L'esquisse du geste sui­vi de Linéaments, 2013. La nuit sou­ve­raine, 2014. Parcours, ouvrage col­lec­tif à la croi­sée d'artistes plas­ti­ciens, co-édi­té par l'association « Les oiseaux de pas­sage », 2017.
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