Hélène Dassavray et Zaü, Quadrature de l’éphémère

Par |2021-02-06T14:18:51+01:00 21 mai 2020|Catégories : Critiques, Hélène Dassavray|

Telle une vari­a­tion occi­den­tale du Grand Almanach Poé­tique Japon­ais, Quad­ra­ture de l’éphémère déploie ses con­cer­tos des Qua­tre Saisons comme la musique secrète d’un rap­port au monde à saisir cette magie de « l’éphémère ».

C’est l’air du temps, au fil de ses rythmes naturels, print­emps, été, automne, hiv­er, qui tra­verse la poésie d’Hélène Das­savray et les encres de Zaü. Dans une tech­nique d’écriture con­den­sée à l’essentiel, proche de l’art ori­en­tal, dont Corinne Atlan et Zéno Bianu, dans la pré­face de leur Antholo­gie du poème court japon­ais, décrivent com­ment quelques vers ciselés don­nent à ressen­tir « le sub­lime au ras de l’ex­péri­ence », Hélène Das­savray choisit ses tour­nures allu­sives dont cer­taines peu­vent se lire comme de véri­ta­bles poèmes tra­di­tion­nels dans l’acuité du regard porté sur l’épiphanie d’un présent en sus­pens, volé par les cinq sens de l’expérience esthé­tique : « La quad­ra­ture de l’éphémère / ce que l’on sait de la beauté / un sim­ple champ de coquelicots »

Hélène Das­savray et Zaü, Quad­ra­ture
de l’éphémère
, édi­tions La Boucherie 
Lit­téraire, 84 pages, 14 euros.

Sur une vision de l’inattendu à la lueur du matin, s’augure le print­emps : « À cause du matin / des con­séquences de l’aube / de l’air chafouin de l’air / parce qu’au début du jour / rien ne ressem­ble à rien ». Suite à cette stro­phe de l’intrigue, se décli­nent les jours, les semaines, les mois qui passent, de mars à juin : « Le print­emps frémit / de branche en branche / le fruit d’un frôle­ment / le fris­son d’une promesse / les fron­tières boulever­sées / son souf­fle coiffe les échevelés ». Péri­ode de l’éveil, ode aux désirs ravivés, et un par­ti pris, celui de fêter, de célébr­er la vie et d’y pren­dre part, quand se goû­tent les moments de cama­raderie par­mi les cerisiers en fleurs, où le rouge est de sai­son, « san­guin », « ver­mil­lon », « carmin », « des frais­es de la pas­sion / on passe au rubi­cond », et s’invitent les pre­mières ondées, annon­ci­atri­ces de l’âge solaire…

« Puis c’est le jour de l’été et de l’être / la fin des coqueli­cots », à l’affût de ce trois fois rien dans la chaleur de l’acmé, de juin à sep­tem­bre : « J’ai besoin de ce temps / à regarder / rien / En com­pag­nie de la lune / ou du vent / du chemin / Être seule­ment dehors / dans les odeurs de men­the / la mire du papil­lon / à regarder / rien / et ce qui s’ensuit ». Dans la moi­teur du temps, être aux aguets de l’insaisissable que le fre­donnement des cigales ponctue, laiss­er venir les heures des com­pagnon­nages joyeux : « nos tablées sous les pins / les tilleuls, les pla­tanes », goûter la sen­teur du moment ou la sec­onde de grâce, en prélude aux récoltes vigneronnes : « Les saveurs du raisin / aux fêtes des ven­dan­ges / et la sai­son qui change »…

De sep­tem­bre à décem­bre, s’impose alors l’automne avec ses couleurs cha­toy­antes : « En silence / les verts virent au jaune / les jaunes s’orangent / les ocres, les pour­pres, les grenats / s’opposent à l’azur / bleu d’une seule pièce / enchan­té ». Avec la vigueur du froid, s’allument les pre­miers feux, les feuilles mortes dansent soudain la choré­gra­phie du vent, sai­son mélan­col­ique d’où s’élève, tournoy­ant dans l’air, la com­plainte des amants : « La nuit et le vent / s’enlacent et s’emballent / la nuit et le vent / comme deux amants ». Déjà, la pointe du jour annonce la vigueur de la dernière des qua­tre saisons : « Potron-minet / aube dorée / à l’orée / de l’hiver »…

C’est alors, de décem­bre à mars, la valse des flo­cons désor­mais : « Des flo­cons de glace / frap­pent aux fenêtres / irisés par l’instant / et le soleil d’hiver ». Le sol­stice se goûte tel un bon cru : « clore les volets / nour­rir le feu / à la chaleur blot­tis / partager la tablée / tra­vers­er le sol­stice / au vin de l’année ». Le givre recou­vre peu à peu la terre, tan­dis que le vent se fait souf­fle froid vigoureux et que soudain, dans le loin­tain, l’orage éclate, déto­na­tion avant le dépasse­ment du temps figé dans une mort de glace à tra­vers l’éclosion d’un chant de retour à la vie : « Sur les dernières notes / de la dépouille / l’amandier en fleurs / avance le tem­po / de la nou­velle chanson »…

Vers cette fin de cycle des saisons peu­vent revenir les mêmes impres­sions de lec­ture que celles lais­sées par la tech­nique des plus grands haïk­istes à la fréquen­ta­tion desquels Corinne Atlan et Zéno Bianu nous invi­tent à l’initiale de leur antholo­gie : « Lisons. Écou­tons cette façon inim­itable de faire sour­dre l’in­vis­i­ble. Comme une per­cep­tion accéléréede l’in­stant. Comme si la nature, tout soudain, pre­nait la parole à la place de l’homme, telle une exten­sion de lui-même et de ses émo­tions. » Dans cet art par­ti­c­uli­er des détails, par la quin­tes­sence de son écri­t­ure, Hélène Das­savray aura su restituer le mou­ve­ment de cette nature que les encres de Zaü par la déli­catesse de leur traits et la beauté de leur palette ne peu­vent que mag­ni­fi­er, expéri­ence du sub­lime dans le joy­au d’un lan­gage partagé !

Présentation de l’auteur

Hélène Dassavray

Hélène Das­savray est une actrice, roman­cière et poétesse française.

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Rémy Soual

Rémy Soual, enseignant de let­tres clas­siques et écrivain, ayant con­tribué dans des revues lit­téraires comme Souf­fles, Le Cap­i­tal des Mots, Kahel, Mange Monde, La Main Mil­lé­naire, ayant col­laboré avec des artistes plas­ti­ciens et rédigé des chroniques d’art pour Olé Mag­a­zine, à suiv­re sur son blog d’écri­t­ure : La rive des mots, www.larivedesmots.com Paru­tions : L’esquisse du geste suivi de Linéa­ments, 2013. La nuit sou­veraine, 2014. Par­cours, ouvrage col­lec­tif à la croisée d’artistes plas­ti­ciens, co-édité par l’as­so­ci­a­tion « Les oiseaux de pas­sage », 2017.
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