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Hélène Dassavray et Zaü,Quadrature de l’éphémère

Par |2020-05-21T06:39:36+02:00 21 mai 2020|Catégories : Critiques, Hélène Dassavray|

Telle une varia­tion occi­den­tale du Grand Almanach Poétique Japonais, Quadrature de l’éphémère déploie ses concer­tos des Quatre Saisons comme la musique secrète d’un rap­port au monde à sai­sir cette magie de « l’éphémère ».

C’est l’air du temps, au fil de ses rythmes natu­rels, prin­temps, été, automne, hiver, qui tra­verse la poé­sie d’Hélène Dassavray et les encres de Zaü. Dans une tech­nique d’écriture conden­sée à l’essentiel, proche de l’art orien­tal, dont Corinne Atlan et Zéno Bianu, dans la pré­face de leur Anthologie du poème court japo­nais, décrivent com­ment quelques vers cise­lés donnent à res­sen­tir « le sublime au ras de l’expérience », Hélène Dassavray choi­sit ses tour­nures allu­sives dont cer­taines peuvent se lire comme de véri­tables poèmes tra­di­tion­nels dans l’acuité du regard por­té sur l’épiphanie d’un pré­sent en sus­pens, volé par les cinq sens de l’expérience esthé­tique : « La qua­dra­ture de l’éphémère /​ ce que l’on sait de la beau­té /​ un simple champ de coque­li­cots »

Hélène Dassavray et Zaü, Quadrature
de l’éphémère
, édi­tions La Boucherie
Littéraire, 84 pages, 14 euros.

 

Sur une vision de l’inattendu à la lueur du matin, s’augure le prin­temps : « À cause du matin /​ des consé­quences de l’aube /​ de l’air cha­fouin de l’air /​ parce qu’au début du jour /​ rien ne res­semble à rien ». Suite à cette strophe de l’intrigue, se déclinent les jours, les semaines, les mois qui passent, de mars à juin : « Le prin­temps fré­mit /​ de branche en branche /​ le fruit d’un frô­le­ment /​ le fris­son d’une pro­messe /​ les fron­tières bou­le­ver­sées /​ son souffle coiffe les éche­ve­lés ». Période de l’éveil, ode aux dési­rs ravi­vés, et un par­ti pris, celui de fêter, de célé­brer la vie et d’y prendre part, quand se goûtent les moments de cama­ra­de­rie par­mi les ceri­siers en fleurs, où le rouge est de sai­son, « san­guin », « ver­millon », « car­min », « des fraises de la pas­sion /​ on passe au rubi­cond », et s’invitent les pre­mières ondées, annon­cia­trices de l’âge solaire…

« Puis c’est le jour de l’été et de l’être /​ la fin des coque­li­cots », à l’affût de ce trois fois rien dans la cha­leur de l’acmé, de juin à sep­tembre : « J’ai besoin de ce temps /​ à regar­der /​ rien /​ En com­pa­gnie de la lune /​ ou du vent /​ du che­min /​ Être seule­ment dehors /​ dans les odeurs de menthe /​ la mire du papillon /​ à regar­der /​ rien /​ et ce qui s’ensuit ». Dans la moi­teur du temps, être aux aguets de l’insaisissable que le fre­don­ne­ment des cigales ponc­tue, lais­ser venir les heures des com­pa­gnon­nages joyeux : « nos tablées sous les pins /​ les tilleuls, les pla­tanes », goû­ter la sen­teur du moment ou la seconde de grâce, en pré­lude aux récoltes vigne­ronnes : « Les saveurs du rai­sin /​ aux fêtes des ven­danges /​ et la sai­son qui change »…

De sep­tembre à décembre, s’impose alors l’automne avec ses cou­leurs cha­toyantes : « En silence /​ les verts virent au jaune /​ les jaunes s’orangent /​ les ocres, les pourpres, les gre­nats /​ s’opposent à l’azur /​ bleu d’une seule pièce /​ enchan­té ». Avec la vigueur du froid, s’allument les pre­miers feux, les feuilles mortes dansent sou­dain la cho­ré­gra­phie du vent, sai­son mélan­co­lique d’où s’élève, tour­noyant dans l’air, la com­plainte des amants : « La nuit et le vent /​ s’enlacent et s’emballent /​ la nuit et le vent /​ comme deux amants ». Déjà, la pointe du jour annonce la vigueur de la der­nière des quatre sai­sons : « Potron-minet /​ aube dorée /​ à l’orée /​ de l’hiver »…

C’est alors, de décembre à mars, la valse des flo­cons désor­mais : « Des flo­cons de glace /​ frappent aux fenêtres /​ iri­sés par l’instant /​ et le soleil d’hiver ». Le sol­stice se goûte tel un bon cru : « clore les volets /​ nour­rir le feu /​ à la cha­leur blot­tis /​ par­ta­ger la tablée /​ tra­ver­ser le sol­stice /​ au vin de l’année ». Le givre recouvre peu à peu la terre, tan­dis que le vent se fait souffle froid vigou­reux et que sou­dain, dans le loin­tain, l’orage éclate, déto­na­tion avant le dépas­se­ment du temps figé dans une mort de glace à tra­vers l’éclosion d’un chant de retour à la vie : « Sur les der­nières notes /​ de la dépouille /​ l’amandier en fleurs /​ avance le tem­po /​ de la nou­velle chan­son »…

Vers cette fin de cycle des sai­sons peuvent reve­nir les mêmes impres­sions de lec­ture que celles lais­sées par la tech­nique des plus grands haï­kistes à la fré­quen­ta­tion des­quels Corinne Atlan et Zéno Bianu nous invitent à l’initiale de leur antho­lo­gie : « Lisons. Écoutons cette façon inimi­table de faire sourdre l’invisible. Comme une per­cep­tion accé­lé­réede l’instant. Comme si la nature, tout sou­dain, pre­nait la parole à la place de l’homme, telle une exten­sion de lui-même et de ses émo­tions. » Dans cet art par­ti­cu­lier des détails, par la quin­tes­sence de son écri­ture, Hélène Dassavray aura su res­ti­tuer le mou­ve­ment de cette nature que les encres de Zaü par la déli­ca­tesse de leur traits et la beau­té de leur palette ne peuvent que magni­fier, expé­rience du sublime dans le joyau d’un lan­gage par­ta­gé !

 

Présentation de l’auteur

Hélène Dassavray

Hélène Dassavray est une actrice, roman­cière et poé­tesse fran­çaise.

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Rémy Soual

Rémy Soual, ensei­gnant de lettres clas­siques et écri­vain, ayant contri­bué dans des revues lit­té­raires comme Souffles, Le Capital des Mots, Kahel, Mange Monde, La Main Millénaire, ayant col­la­bo­ré avec des artistes plas­ti­ciens et rédi­gé des chro­niques d'art pour Olé Magazine, à suivre sur son blog d'écriture : La rive des mots, www​.lari​ve​des​mots​.com Parutions : L'esquisse du geste sui­vi de Linéaments, 2013. La nuit sou­ve­raine, 2014. Parcours, ouvrage col­lec­tif à la croi­sée d'artistes plas­ti­ciens, co-édi­té par l'association « Les oiseaux de pas­sage », 2017.