Accueil> Maïakovski, Un nuage en pantalon

Maïakovski, Un nuage en pantalon

Par |2020-01-06T04:51:39+01:00 5 janvier 2020|Catégories : Critiques, Vladimir Maïakovski|

Figure emblé­ma­tique du moder­nisme russe dont la créa­ti­vi­té croise la révo­lu­tion de 1917, Vladimir Vladimirovitch Maïakovski mou­rut à 37 ans le 14 avril 1930, en se tirant une balle dans la poi­trine. 

Son intro­duc­tion à un poème des der­niers mois de sa vie, « À pleine voix », se veut une adresse directe à la pos­té­ri­té sem­blant bou­cler la por­tée de son écrit ini­tial de 1914 à l’occasion d’une tour­née du mou­ve­ment futu­riste à Odessa inti­tu­lé « Un nuage en pan­ta­lon » : « Honorés /​ cama­rades de demain ! /​ Grouillant /​ dans la m… fos­sile /​ de notre temps, /​ étu­diant les ténèbres de nos jours, /​ peut-être /​ cher­che­rez-vous /​ qui je fus. »

Ce sou­ci de s’exposer dans sa véri­té, en por­teur du verbe jusqu’à son incan­des­cence, tra­vaille déjà l’écriture de sa tétra­lo­gie alors qu’il ren­contre Maria Denissova. Prescience de son propre mal­heur, tra­gé­die futu­riste, par son expé­rience des maux tra­ver­sés et sa pro­fu­sion des mots jetés en pâture, dans une recherche avant-gar­diste des formes nou­velles, tour­nant le dos tant aux cli­chés du poé­tique qu’à un lyrisme trop conven­tion­nel, ce poème pre­mier témoigne d’un monde inté­rieur tour­men­té, accou­chant ses monstres et ses chi­mères, et habi­té par la ferme volon­té de réno­ver le lan­gage poé­tique…

Maïakovski, Un nuage en pan­ta­lon, tra­duit par Elena Bagno et Valentina Chepiga, Vibration Éditions.

Comme le sug­gère Elena Truuts, dans sa pré­face à la nou­velle tra­duc­tion de ce texte majeur par Elena Bagno et Valentina Chepiga, c’est à se deman­der si der­rière quelques vers  vision­naires ne se cache l’intuition de la fin tra­gique de leur créa­teur ? « Et quand le nombre de mes années /​ aura ache­vé son ère – /​ des mil­lions de gouttes de sang jon­che­ront l’allée /​ vers la mai­son de mon père. » Mais si la des­ti­née demeure funeste quel éclat avait le feu poé­tique qui embra­sait son cœur ! Avec un goût pro­non­cé pour la pro­vo­ca­tion, l’ardent jeune homme s’y dépeint en Christ moderne ou en « trei­zième apôtre », titre alors envi­sa­gé, prompt à bous­cu­ler les faci­li­tés de pen­sée et l’avachissement des habi­tudes de ses contem­po­rains, pour mieux leur oppo­ser son che­min, mêlant dans une même écri­ture agit-prop et mys­ti­cisme, ce qui décloi­sonne le regard rétros­pec­tif por­té sur cette œuvre sin­gu­lière du XX ème siècle qui ne sau­rait se réduire à un simple endoc­tri­ne­ment com­mu­niste…

Vladimir Maïakovsky, Un nuage en pan­ta­lon, pro­logue.

Dès les pre­miers vers, le choix des tra­duc­trices de don­ner une forme ver­si­fiée res­ti­tue par son art de la rime la vigueur de la musi­ca­li­té et l’audace du ton adop­tés par le jeune chantre d’une Marie, figure où l’on retrouve tant la ren­contre amou­reuse de Maria  Denissova que la divine Vierge ou la sen­suelle Marie Madeleine, et repro­duit avec jus­tesse le choc du regard de l’écrivain avec le confor­misme de son temps, ain­si du « cer­veau ramol­li » expri­mant un « cœur démo­li » à l’image de celui, des­sé­ché, de cer­tains hommes de son époque, ain­si que de l’objectivité bour­geoise et clin­quante du « cana­pé lui­sant » à laquelle répond son rire « inso­lent » : « Votre pen­sée /​ qui rêvasse sur un cer­veau ramol­li, /​ comme un laquais aux chairs flasques sur son cana­pé lui­sant, /​ je la taqui­ne­rai avec un lam­beau de cœur démo­li ; /​ à satié­té je me moque­rai, caus­tique et inso­lent. »

Vladimir Maïakovski, Adolescent.

Par le mor­dant de son trait d’esprit, le jeune insur­gé paraît ain­si répondre d’emblée à la ques­tion-reproche que la cen­sure adres­sa à ce der­nier en 1915, après avoir sup­pri­mé six pages et reje­té le titre pre­mier « Le trei­zième apôtre » : « Comment avez-vous pu unir le lyrisme à la gros­siè­re­té ? » Par son goût des contrastes, par sa manière pro­vo­ca­trice, le poète russe a su don­ner à entendre un lyrisme nou­veau, celui de la dis­so­nance aux extra­va­gances dérou­tantes…  C’est cette dimen­sion essen­tielle de sa poé­sie que Valentina Chepiga et Elena Bagno ont ren­du avec brio par leur tra­vail minu­tieux ! En effet, la lon­gueur des vers, le choix des asso­nances et autres échos sonores illus­trent à mer­veille la poé­tique de cet auteur « à pleine voix » ! Et qui se livre à l’exercice de décla­mer à voix haute la tra­duc­tion nou­velle, retrou­ve­ra, pour reprendre les for­mules de l’avant-propos de Florian Voutev, à la fois « réso­nance har­mo­nieuse » et « entre­cho­que­ment bru­tal »…

Vladimir Maïakovski, Ecoutez, lec­ture du poème en russe et en fran­çais, par Anna Gichkina.

Ainsi en est-il, par exemple, de l’avant-dernier cou­plet du pro­logue, qui expli­cite le titre de cette déchi­rante et néan­moins revi­go­rante tétra­lo­gie, charge cri­tique avec la doci­li­té désor­mais atten­due de tout un cha­cun astreint au miroir des appa­rences et des conve­nances : « Voulez-vous /​ que je sois de viande fou – /​ et comme un ciel qui change de tons – /​ vou­lez-vous /​ que je sois impec­ca­ble­ment doux, /​ pas un homme, mais – un nuage en pan­ta­lon ! ».

Vladimir Maïakovski, Le Poète est un ouvrier.

Présentation de l’auteur

Vladimir Maïakovski

Vladimir Maïakovski (19 juillet 1893 – 14 avril 1930) est un poète et dra­ma­turge russe qui a joué un rôle impor­tant dans la révo­lu­tion de 1917 et le mou­ve­ment futu­riste. Il appa­raît sur la scène poé­tique russe comme un poète moderne, agi­ta­teur imper­tur­bable dans une lutte per­ma­nente contre les confor­mismes, la bour­geoi­sie et ses valeurs. Il met fin à ses jours après avoir été per­sé­cu­té par le pou­voir sovié­tique. 

© Crédits pho­tos Wikipédia.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Maïakovski. Révolution. Suicide.

Comment Maïakovski a pu vou­loir se lan­cer dans la Révolution, com­ment il a pu essayer de la com­prendre comme un déluge sal­va­teur, pour tout recom­men­cer, tout recons­truire. Comment, en 1917, il démo­lit et recons­truit la langue. Et com­ment tout ce qu’il a fait est génial, à la fois tra­gique et joyeux.

Maïakovski, Un nuage en pantalon

Figure emblé­ma­tique du moder­nisme russe dont la créa­ti­vi­té croise la révo­lu­tion de 1917, Vladimir Vladimirovitch Maïakovski mou­rut à 37 ans le 14 avril 1930, en se tirant une balle dans la poi­trine.  [...]

mm

Rémy Soual

Rémy Soual, ensei­gnant de lettres clas­siques et écri­vain, ayant contri­bué dans des revues lit­té­raires comme Souffles, Le Capital des Mots, Kahel, Mange Monde, La Main Millénaire, ayant col­la­bo­ré avec des artistes plas­ti­ciens et rédi­gé des chro­niques d'art pour Olé Magazine, à suivre sur son blog d'écriture : La rive des mots, www​.lari​ve​des​mots​.com Parutions : L'esquisse du geste sui­vi de Linéaments, 2013. La nuit sou­ve­raine, 2014. Parcours, ouvrage col­lec­tif à la croi­sée d'artistes plas­ti­ciens, co-édi­té par l'association « Les oiseaux de pas­sage », 2017.