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Jean D’Amérique, Atelier du silence

Par |2020-12-21T10:05:15+01:00 21 décembre 2020|Catégories : Critiques, J'ean D'Amérique|

Trajectoire témoin de l’élan heur­té au fra­cas du monde, la poé­sie de Jean D’Amérique semble à la fois faire vœu de luci­di­té et ser­ment de ne pas renon­cer à l’espérance.

Son nou­veau livre accueilli dans la Collection Grise, diri­gée par Benoît Reiss, pro­longe la ligne tra­cée depuis Nul che­min dans la peau que sai­gnante étreinte, déployant les res­sources créa­trices du jeune auteur haï­tien pour dire ce bras-le-corps avec la dévas­ta­tion de notre terre, éle­vant sa voix contes­ta­taire contre le jeu de dupes des ins­ti­tu­tions rou­ti­nières, des blocs par­tiaux, des murs aux fron­tières, avec rage et géné­ro­si­té : « tour du monde effon­drée /​ gauche droite /​ bègues séquences /​ d’un bout à l’autre pul­vé­ri­sées /​ bouches /​ sous kalash /​ cour­riers enve­lop­pés d’espoir /​ aux quatre coins /​ que du chaos à col­lec­ter /​ mon corps tourne autour des terres /​ finit dans un océan /​ d’invalides /​ le monde se porte mal /​ mieux vaut être nu »…

Sa poé­sie se fait alors cri­tique d’un vieux conti­nent égoïste et éloge du métis­sage entre les êtres humains, par-delà les cris­pa­tions iden­ti­taires et les œillères civi­li­sa­tion­nelles. Un véri­table chant s’élève de ses mots à la bous­cu­lade des ordres éta­blis, en accueil des insur­rec­tions popu­laires et rejet des tyran­nies obscurantistes. 

Jean D’Amérique,  Atelier du silence, Cheyne Éditeur, 80 pages, 17 euros.

Son poème sobre­ment inti­tu­lé « union euro­péenne » fait le calme constat du dévoie­ment de l’idéal cos­mo­po­lite d’ouverture aux autres quand nos socié­tés se cla­que­murent dans le rejet de l’étranger : « ces der­niers temps /​ l’union euro­péenne se montre très solide /​ reliée à la ferme idée d’un bloc /​ elle ne se laisse pas péné­trer /​ dans cette optique le métis­sage est vu /​ comme dan­ger mortel »…

Ses lettres sont dès lors celles d’un cri de reven­di­ca­tion, héri­tières de la poé­sie en colère d’Aimé Césaire, et si par ailleurs son ate­lier demeure silen­cieux, il l’est d’un silence qui en dit long, points de sus­pen­sion répro­ba­teurs devant la marche for­cée d’un uni­vers en pure perte. L’éclat épo­nyme d’un tel recueil, dans sa rare­té essen­tielle, semble mieux expri­mer com­bien ce calme peut deve­nir assour­dis­sant comme une cla­meur qui vient de l’intérieur contre les lois de la domi­na­tion impo­sant ses normes : « enca­quées ici-bas /​ choses n’ayant d’adresse /​ qu’un vacuum gra­dé haut /​ choses qui laissent sans voix /​ le bruit court que le silence là domine marché »…

Et n’est-ce pas dans une volon­té ana­logue à son glo­rieux pré­dé­ces­seur de don­ner à entendre les voix pas­sées sous ce mépris néga­teur, d’être à son tour la bouche de celles que l’on ferme à mots cou­sus, où selon la for­mule de l’auteur du Cahier d’un retour au pays natal : « « Ma bouche sera la bouche des mal­heurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liber­té de celles qui s’affaissent au cachot du déses­poir. » ? S’il est donc une musique sans bruit dans cet ate­lier du jeune poète, elle se révèle le mur­mure gran­dis­sant qui sait autant prendre que rendre les armes : « riche que soit son arse­nal /​ l’atelier du silence ren­dra les armes /​ à un moment don­né ou arra­ché /​ consu­mé sera-t-il par sa propre essence »…

Si le verbe s’y avère rare, les écrits conden­sés, on sent cepen­dant com­bien le feu couve au cœur du vol­can encore endor­mi, et si l’on entend un souffle comme sus­pen­du, c’est bien celui d’un silence de braises sous la cendre. L’énergie du chaos irrigue la lave encore chaude de son encrier avant l’éruption annon­cée d’une parole qu’aucune forme de cen­sure ne sau­rait conte­nir, laquelle langue puise sa force dans cette four­naise aus­si tai­seuse que vitale et dont la poé­sie ne sau­rait trou­ver de limites pour la réduire, d’où après l’égrènement des noms de ceux que l’on a vou­lu faire taire (John Rock Goudeguer, Nazim Hikmet, Ash Erdogan, Jean Dominique…), son iro­nie mor­dante : « si j’avais la parole /​ je deman­de­rais une minute de silence /​ pour ma liber­té d’expression étouffée. »…

Mais là où ce fleuve sou­ter­rain court entre les mots et les blancs de l’écriture, c’est en défi­ni­tive tou­jours sur l’arête du poème, ins­crit en vers libres, à la ver­ti­cale, énigme for­gée afin de sug­gé­rer des signi­fi­ca­tions indi­cibles et des pos­sibles inédits, que tel un joyau cise­lé dans ses infi­nis miroi­te­ments, dia­mant brut à l’encre noire recou­vrant la page encore vierge, le pas­sage se trouve alors for­cé par la puis­sance d’un dire dont le frag­ment demeure la clé de son art poé­tique : « contre tout /​ suf­fit seul /​ le poème » !

Présentation de l’auteur

Jean D’Amérique

Né en Haïti en 1994, Jean D’Amérique est écri­vain et sla­meur, auteur de Petite fleur du ghet­to, recueil qui lui vaut une men­tion spé­ciale du Prix René Philoctète 2015 et une sélec­tion au Prix Révélation de Poésie 2016 de la Société des Gens de Lettres. Animateur d’atelier d’écriture, contri­bu­teur de plu­sieurs revues lit­té­raires, il pro­pose éga­le­ment per­for­mances et inter­ven­tions poé­tiques pour don­ner voix à ses textes.

Il a reçu le Prix de Poésie de la Vocation 2017 pour Nul che­min dans la peau que sai­gnante étreinte paru chez Cheyne Éditeur.

Bibliographie

Nul che­min dans la peau que sai­gnante étreinte, Cheyne Éditeur, 2017

Petite fleur du ghet­to, Atelier Jeudi Soir, 2015

 

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Rémy Soual

Rémy Soual, ensei­gnant de lettres clas­siques et écri­vain, ayant contri­bué dans des revues lit­té­raires comme Souffles, Le Capital des Mots, Kahel, Mange Monde, La Main Millénaire, ayant col­la­bo­ré avec des artistes plas­ti­ciens et rédi­gé des chro­niques d'art pour Olé Magazine, à suivre sur son blog d'écriture : La rive des mots, www​.lari​ve​des​mots​.com Parutions : L'esquisse du geste sui­vi de Linéaments, 2013. La nuit sou­ve­raine, 2014. Parcours, ouvrage col­lec­tif à la croi­sée d'artistes plas­ti­ciens, co-édi­té par l'association « Les oiseaux de pas­sage », 2017.
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