« J’avais dess­iné sur le sable / Son doux vis­age qui me souri­ait / Puis il a plu sur cette plage / Dans cet orage, elle a dis­paru » : le cri Aline éclate lorsqu’on l’appelle pour qu’elle revi­enne, un an après l’enregistrement d’un 45 tours sans suc­cès, en 1964, erreur de prénom sans doute, Reviens Sophie

La sec­onde chan­son emblé­ma­tique des yéyés devient le slow de l’été 1965, moment mar­quant dans la mémoire col­lec­tive, Alain Bashung y fera allu­sion plus tard dans son hom­mage taquin à son parte­naire en égal ayant pris ses dis­tances, dans Alca­line : « En ver­tu des rasoirs / Tu viens couper court à notre his­toire / À tiroirs / Dehors l’in­can­des­cence / N’ap­prou­ve que les larmes d’un sam­pler / J’veux tout réé­couter / Vague­ment brisé / Sur une plage alca­line / Où veux-tu que j’te dépose / Tu m’as encore rien dit / T’aimes plus les mots ros­es / Que je t’écris » : con­ju­ra­tion du morose d’où se hisse le « nous » majestueux des deux inter­prètes ! Fin des années soix­ante, les suc­cès s’enchaînent, depuis Les Mar­i­on­nettes dont il tire les ficelles, en 1965, jusqu’à la prière blessée Excusez-moi Mon­sieur le Pro­fesseur :

Christophe — Aline en live dans le Grand Stu­dio RTL présen­té par Eric Jean-Jean Voir toutes les vidéos du Grand Stu­dio RTL.

« Excusez-moi mon­sieur le pro­fesseur / Si je ne con­nais pas mes leçons par cœur / Si je me tiens debout, tout au fond de la classe / C’est parce que j’n’aime pas faire les choses à moitié / Si je me tiens debout, tout au fond de la classe / C’est qu’un autre à ma place est tou­jours le pre­mier / Excusez-moi mon­sieur le pro­fesseur / Si j’ai tou­jours les idées ailleurs »… Au début des années soix­ante-dix, créa­teur de la mag­nifique bande orig­i­nale du film La route de Sali­na de Georges Laut­ner, sa ren­con­tre déci­sive avec Jean-Michel Jarre, auteur quant à lui vierge de toute col­lab­o­ra­tion, mar­que à mer­veille un change­ment de cap dont Christophe reste le cap­i­taine à bord. En 1973, leur pre­mier album com­mun con­traste avec la var­iété française de leur époque par ses accords d’un « rock sophis­tiqué / Qui éton­nait comme les anglais » évo­ca­teur du roman­tisme cré­pus­cu­laire des Par­adis per­dus : « Dans ma veste de soie rose / Je déam­bule morose / Le cré­pus­cule est grandiose / Mais peut-être un beau jour voudras-tu / Retrou­ver avec moi / Les par­adis perdus ? »

 

La méta­mor­phose est achevée, en 1975, avec le chef d’œuvre Les Mots bleus dont le titre éponyme, reste un clas­sique de la chan­son française, pour­tant si inclass­able, por­teur « des mots qui ren­dent les gens heureux », dont la couleur bleuie alla si bien aus­si au bleu de la voix d’Alain Bashung : « Je lui dirai les mots bleus / Les mots qu’on dit avec les yeux / Toutes les excus­es que l’on donne / Sont comme les bais­ers que l’on vole / Il reste une rancœur sub­tile / Qui gâcherait l’in­stant frag­ile / De nos retrou­vailles » ! Pour­suiv­ant sa quête d’arpenteur soli­taire, hors des sen­tiers bat­tus, Christophe signe, en 1976, Samouraï et, en 1977, La Dolce Vita, il écrira alors une chan­son à l’atmosphère étrange qui car­ac­térise tant la séduc­tion mag­né­tique de son univers légère­ment décalé, Le Beau Bizarre 

Christophe — Les mots bleus (Live Offi­ciel Olympia 2002).

« Dans ce danc­ing sans danseur / Sous la boule ronde / Par­fums, lumières et couleurs / Qui se répon­dent / J’su­is le beau bizarre / Venu là par hasard / L’al­cool a un goût amer / Le jour, c’é­tait hier / Mais l’orchestre dans un habit / Un peu passé / Joue le vide de ma vie / Désintégrée »…

Le mys­tère de Christophe reste entier, et le chanteur se plait à brouiller les pistes : dans les années qua­tre-vingt, il revêt à nou­veau le cos­tume du séduc­teur en veste de cuir rouge, écar­tant le temps des mots ambi­gus, avec ses 45 tours de 1983, Suc­cès fou, de 1985, Ne rac­croche pas Stéphanie ou avec l’enregistrement d’un album à la douceur ironique Clichés d’Amour avec la reprise du thème Besame Mucho. Mais en 1996, change­ment de mai­son de dis­ques, l’énigmatique dandy se présente sous l’invitation d’un album éponyme : Bevilac­qua. La cri­tique par­le alors de « cyber-jazz » et de « tech­no » dont le sin­gle Le Tourne-Cœur dresse le décor mélangé de sa voix efféminée si sin­gulière. Désor­mais recon­nu comme une icône invraisem­blable, en 2001, son album expéri­men­tal tangue Comm’Si La Terre Pen­chait, lais­sant le micro­cosme musi­cal parisien à nou­veau pan­tois ! Suc­cèderont avec les années 2000 des albums cultes, tant encen­sés qu’incompris : Aimer Ce Que Nous Sommes, en 2008, puis Par­adis Retrou­vé, en 2013. Après le réc­i­tal piano-voix, en 2014, de l’album Intime, il retrou­vera, en 2016, Jean-Michel Jarre, Boris Bergman ain­si que d’autres artistes à l’écriture de son treiz­ième album, Les Ves­tiges du Chaos

« Je vous pro­pose / D’ou­vrir des choses / Des choses avec moi / Sur de nou­velles voies », Défini­tive­ment, ain­si s’ouvre la propo­si­tion du dernier album-con­cept de Christophe, évo­quant «  le désir / De réu­nir / [Notre] plus belle âme / Et [sa] plus grande flamme », et tan­dis que le courant de son Océan d’amour nous emporte, il sem­ble invo­quer égale­ment les mânes de son Aline per­due : « Sous les étoiles, j’en­tends ta voix / Crier tout bas / Mes mains se per­dent dans ce feu tiède / C’est informel / La scène est belle / Je ne te quitte plus / Ça c’est bien moi/ Tout craché »,  invi­tant ensuite à sa danse son dou­ble nom­mée Stel­la Botox : « Stel­la, son prénom le jour se lève / Stel­la, ren­con­tre où la nuit s’achève / Sen­suelle et solaire », sug­gérant les amours de Lau­rie et Lou :

 

Océan d’amour · Christophe · Mathil­da. Pro­vid­ed to YouTube by Uni­ver­sal Music Group.

« C’é­tait un oura­gan / Lau­rie aime Lou / Sourire de Lau­rie », décrivant la beauté fatale de Dan­gereuse : « Lover, out­sider / Un ten­dre déglin­gué / Dernier pari de l’autre côté / De la dan­gereuse qui se rend », avant de tra­vers­er les tur­bu­lences de Tan­ger­ine : « Mais le temps ne passera plus jamais / Ni pour toi, ni pour per­son­ne / Ce sera un retour en guerre encore », quand il ne s’agit pas de fuir la sur­veil­lance d’un Drone : « Tout en moi voudrait que tu demeures / Mais le temps veut autrement du haut de son drone » ou des scènes de con­flit avec « une petite sauvage sans loi » dont Tu te moques : « Tu lâch­es et tu dis toc / Tu refus­es tout en bloc / Tu te moques / Tu diès­es et tu bémoles / Tu altères tout en somme / Tu déconnes », au regret des « mots bleus » retournés tels Les mots fous de l’aimée avant sa dis­pari­tion : « Elle voulait me dire des mots si fous / Elle voulait me dire des mots doux / Elle s’est enfuie avec nos promess­es / Lais­sant un X pour seule adresse » et les sou­venirs de ces mots enfouis réson­nent tels Les Ves­tiges du Chaos : « Tu m’as tatoué sur la peau / Tous les ves­tiges du chaos / Et quand ta bouche mur­mure « Chris » / Mes draps se frois­sent et m’en­gloutis­sent », jusqu’à la promesse de revivre les heures d’un amour dévas­ta­teur : « Je revivrai notre grande journée / Et cet amour que je t’avais don­né pour la douleur », jusqu’à la volon­té dans Ange sale de tout remon­ter « Pour être à tes côtés / Ange sale / Mon vis­age pâle / Tu choi­sis », jusqu’à la ten­ta­tion d’une virée noc­turne en écho dans Mes nuits blanch­es : « Au bout de mes nuits blanch­es / Je con­duis la Mer­cedes / Dans cet écho qui me pour­suit », jusqu’aux ultimes méta­mor­phoses des Mélodies Majus­cules d’un Grand Sen­ti­men­tal dont la portée reste inépuisable…

Les Mots bleus — Alain Bashung invite Christophe sur la scène de la Cité de la musique pour des retrou­vailles entre deux mon­u­ments de la chan­son française. Paris 2005.

Image de Une © Edouard Cau­peil pour Libération.

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Rémy Soual

Rémy Soual, enseignant de let­tres clas­siques et écrivain, ayant con­tribué dans des revues lit­téraires comme Souf­fles, Le Cap­i­tal des Mots, Kahel, Mange Monde, La Main Mil­lé­naire, ayant col­laboré avec des artistes plas­ti­ciens et rédigé des chroniques d’art pour Olé Mag­a­zine, à suiv­re sur son blog d’écri­t­ure : La rive des mots, www.larivedesmots.com Paru­tions : L’esquisse du geste suivi de Linéa­ments, 2013. La nuit sou­veraine, 2014. Par­cours, ouvrage col­lec­tif à la croisée d’artistes plas­ti­ciens, co-édité par l’as­so­ci­a­tion « Les oiseaux de pas­sage », 2017.