Hélène de Oliveira, Un thé aux fleurs bleues

Par |2022-05-21T13:51:47+02:00 20 mai 2022|Catégories : Critiques, Hélène de Oliveira|

-Par­tir pen­dant quelques jours.
‑Voilà qui me réjouit fort. Où, mes­sire, voulez-vous que je vous emmène ?
‑Loin ! Loin ! Ici la boue est faite de nos fleurs.

… bleues, je le sais. Mais encore ? » : ain­si dia­loguent, dès le pre­mier chapitre du roman de Ray­mond Que­neau, Les Fleurs bleues, le duc d’Auge et son cheval, Sthène. 

En jeu d’intertextualité avec les Petits poèmes en prose de Charles Baude­laire, le titre du réc­it oulip­i­en fait sans doute référence au dahlia bleu qui fleu­rit ain­si qu’à la tulipe noire, au pays rêvé, dans cette autre ver­sion de « L’Invitation au voy­age » des Fleurs du Mal : « Moi, j’ai trou­vé ma tulipe noire et mon dahlia bleu / Fleur incom­pa­ra­ble, tulipe retrou­vée, allé­gorique dahlia, c’est là, n’est-ce pas, dans ce beau pays si calme et si rêveur, qu’il faudrait aller vivre et fleurir ? » « Any where out of the World », pour repren­dre un autre titre du poète roman­tique entre Spleen et Idéal, appel vers l’ailleurs, alors que par son tra­vail d’alchimiste, ce dernier s’avère capa­ble de faire de l’or des songes et des aspi­ra­tions à par­tir de la boue de notre con­di­tion de mor­tels, d’où peu­vent éclore ces fameuses « fleurs bleues » !

C’est d’une sem­blable magie dans sa recette de breuvage sal­va­teur que se nour­rit Un thé aux fleurs bleues pro­posé par Hélène de Oliveira, trans­for­ma­tion fasci­nante des fleurs mal­adives en pos­si­bles Fleurs du Bien, dont le sens le plus banal du terme, avoir une sen­si­bil­ité « fleur bleue » désigne cette incli­nai­son aux amours naïves, gen­ti­ment sen­ti­men­tales, dont la saveur douce et éphémère se révèle peut-être plus pré­cieuse que l’amertume de la désillusion. 
Hélène de Oliveira, Un thé aux fleurs bleues, Édi­tions Maïa, 86 pages, 17 euros.

C’est bien d’une pareille méta­mor­phose des épreuves de la vie quo­ti­di­enne que se traduit, dans son recueil de col­lecte de telles plantes, la pra­tique de l’écriture de cette poétesse qui n’a de cesse au fil de ses cita­tions, dia­logues et poèmes en vers libre, de relancer son inter­ro­ga­tion, sous une forme volon­taire­ment espiè­gle, sur le sens de la vie…

La dernière page de cet ouvrage qui syn­thé­tise sa pen­sée et pour­rait tout aus­si bien annon­cer la déf­i­ni­tion pro­vi­soire de son titre aux ver­tus cathar­tiques : « L’existence est un thé d’expériences / Qui infuse dans l’eau du temps. », s’ouvre sur cette médi­ta­tion finale qui fait des ques­tions partagées des répons­es et des répons­es, des ques­tions à nou­veau posées : « « Un thé aux fleurs bleues » est un pre­mier / recueil poé­tique sous forme de cita­tions, / de dia­logues et de poèmes, / qui abor­de les ques­tions de la vie comme / le temps, les épreuves, la résilience, / l’amour et le désir. / Ces ques­tions de la vie, qui sont à elles seules, / les répons­es à l’existence humaine. » Et si la « résilience » forme un con­cept psy­ch­an­a­ly­tique en vogue, ce retourne­ment des sit­u­a­tions, se veut la mar­que, au cours de la lec­ture de ce livre, d’une capac­ité humaine, de ressources pro­fondes dans la psy­ché de tous, de tra­vers­er les maux, se répar­er, repren­dre souf­fle, s’en sortir.

La con­struc­tion même de cet ensem­ble en trois par­ties sig­ni­fica­tives se veut moins l’élaboration d’un plan dialec­tique que la pro­lon­ga­tion de ce mou­ve­ment de l’existence créa­teur de sens, affir­ma­tions apportées par tous pour édi­fi­er la vie de cha­cun, dans son déploiement du menu, son « Déroule­ment du ser­vice » : « Une tasse en porce­laine de réflex­ions », « Une eau fumante de dis­cus­sions », « Un sachet rem­pli d’herbes de pas­sion » dont le pro­gramme illus­tre à mer­veille les mille-et-une facettes de ces témoignages, ces échanges, ces expéri­ences recueil­lies, et qui toutes parais­sent imag­in­er le bon­heur à portée de main.

L’invitation du poème ini­tial sert donc de prélude à cet hymne aux vies répara­tri­ces en injonc­tion à affron­ter son pro­pre des­tin : « Dans cette vie sur­voltée, / Vous pren­drez bien un petit thé ? / Celui qui sur­v­ole les pen­sées. / Un thé aux fleurs bleues. / Asseyez-vous, s’il vous plaît. / Oui, dans ce fau­teuil, si vous préférez ! / Car j’ai à vous par­ler, / Dans un lan­gage par­ti­c­uli­er. / Celui qui cha­touille les oreilles de votre cœur, / Et celui qui ouvre grands les yeux de votre âme. » Et c’est la for­mule du penseur grec antique Pin­dare, celle reprise par le philosophe alle­mand Friedrich Niet­zsche, qui sem­ble égale­ment une clé de cette démarche : « Deviens ce que tu es », à moins que le recueil qui en résulte, n’en soit la trace rêvée de cette fleur bleue qui sert de fil con­duc­teur égale­ment au poète anglais Samuel Tay­lor Coleridge : « Si un homme tra­ver­sait le Par­adis en songe, qu’il reçût une fleur comme fleur de son pas­sage, et qu’à son éveil, il trou­vât cette fleur dans ses mains… que dire alors ? »

Présentation de l’auteur

Hélène de Oliveira

Hélène de Oliveira est poète.

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Rémy Soual

Rémy Soual, enseignant de let­tres clas­siques et écrivain, ayant con­tribué dans des revues lit­téraires comme Souf­fles, Le Cap­i­tal des Mots, Kahel, Mange Monde, La Main Mil­lé­naire, ayant col­laboré avec des artistes plas­ti­ciens et rédigé des chroniques d’art pour Olé Mag­a­zine, à suiv­re sur son blog d’écri­t­ure : La rive des mots, www.larivedesmots.com Paru­tions : L’esquisse du geste suivi de Linéa­ments, 2013. La nuit sou­veraine, 2014. Par­cours, ouvrage col­lec­tif à la croisée d’artistes plas­ti­ciens, co-édité par l’as­so­ci­a­tion « Les oiseaux de pas­sage », 2017.
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