> Ressusciter Maïakovski, poète de la révolution de la pensée

Ressusciter Maïakovski, poète de la révolution de la pensée

Par | 2018-01-08T16:57:50+00:00 30 septembre 2017|Catégories : Essais & Chroniques, Focus, Vladimir Maïakovski|

Secouant les têtes par les explo­sions de la pen­sée,
dans le fra­cas de l’artillerie des cœurs,
se lève hors des temps
une révo­lu­tion autre,
la troi­sième révo­lu­tion,
de l’esprit.

Lettre ouverte de Maïakovski au CC du PCR
expli­quant quelques actes dudit Maïakovski

 

Qui est Vladimir Maïakovski ? Un poète contem­po­rain de la révo­lu­tion bol­ché­vique (il a vingt ans en 1914), y adhé­rant pas­sion­né­ment, y demeu­rant fidèle mal­gré le tota­li­ta­risme, poète offi­ciel du régime sovié­tique (mal­gré tout, c’est-à-dire avec un cos­tume retaillé par la cen­sure), éri­gé en monstre sacré par Staline. Un poète qui ne laisse pas indif­fé­rent, affu­blé d’éloges ou de cri­tiques tou­jours extrêmes, coin­cé dans une vision du monde dra­ma­ti­que­ment binaire oppo­sant les pro­so­vié­tiques (com­mu­nistes, mar­xistes, maté­ria­listes) aux anti. Cette dua­li­té idéo­lo­gique a orien­té la lec­ture de son œuvre et en a défor­mé et appau­vri le sens.

Ressusciter Maïakovski (La 5e Internationale), Caroline Regnaut, Editions Delatour France, 192 pages, 16 euros

Ressusciter Maïakovski (La 5e Internationale), Caroline Regnaut, Editions Delatour France, 192 pages, 16 euros

Une fausse image du poète, qui mutile sa pensée

 Maïakovski est peut-être une « star people » vic­time de son cha­risme. Il est deve­nu plus impor­tant que son œuvre, au point qu’on ne peut la lire sans le voir. Voyou à la che­mise jaune à ses débuts, acteur d’un one-man-show déli­rant avec sa pièce Vladimir Maïakovski, pre­mier rap­peur à scan­der ses mil­liers de vers devant les foules déchaî­nées, comme aujourd’hui les rock stars. Ses amours ont fait l’objet de com­men­taires et de récits (après sa mort) dignes de la presse à ragots occi­den­tale.

Il a été pié­gé par son image média­tique. L’esthétique des débuts de la pho­to­gra­phie était sérieuse, les por­traits adop­taient des poses hié­ra­tiques sombres. Ainsi dis­pa­raît son rire, son visage gai, enfan­tin, bouf­fon, son goût rabe­lai­sien pour la joie, la déri­sion, qui se lit dans toute son œuvre. Cette ico­no­gra­phie tra­gique a défor­mé la lec­ture de ses textes, comme en témoignent les tra­duc­tions exis­tantes, comme s’ils avaient vou­lu faire cor­res­pondre ses textes à l’image qu’ils avaient de leur auteur, celle d’un amant mau­dit, celle d’un porte-dra­peau du régime sovié­tique et celle d’un mania­co-dépres­sif. Or ces trois aspects, l’amoureux fou et mal­heu­reux, le révo­lu­tion­naire sur­vol­té et naïf, le tour­men­té sui­ci­daire, ne sont-ils pas l’archétype de ce qu’on appelle l’âme russe, éti­quette réduc­trice, du même niveau de véra­ci­té que de dire que la France c’est « la vie en rose », par exemple ?

Pourtant Maïakovski a adop­té deux stra­té­gies pour qu’on l’oublie en tant qu’auteur : il s’est incor­po­ré à son œuvre en tant que per­son­nage, presque par­tout de façon sys­té­ma­tique et très imper­son­nelle, peu inti­miste (son poème L’homme, par exemple, en 1917, est sous-titré « Une chose »). Il s’est cho­si­fié lui-même en don­nant aux objets une place ori­gi­nale : ce sont eux qui réclament la révo­lu­tion, c’est-à-dire une rela­tion d’écoute et une réponse adap­tée à leur appel. Dans son poème La 5e Internationale il se dévisse l’oreille puis le cou et monte ain­si pour avoir une vision pano­ra­mique puis céleste jusqu’à deve­nir « quelque chose comme une immense sta­tion de radio » pour écou­ter la musique des sphères.

La seconde stra­té­gie qu’il a mise en œuvre pour évi­ter qu’on le prenne comme objet d’étude plu­tôt que ses textes est d’intégrer à ceux-ci leur propre cri­tique, de façon à y répondre lui-même, pour évi­ter les méprises, les inter­pré­ta­tions fausses (tou­jours dans La 5e Internationale) :

« Excusez, cama­rade Maïakovski, vous braillez tout le temps : “Un art socia­liste, un art socia­liste”. Et dans vos vers, il n’y a que “moi”, “moi” et “moi”. Je suis une radio, je suis une tour, je suis ceci, je suis cela. Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Il répond en inti­tu­lant son para­graphe « Pour les incultes », puis il revient à son poème : « Maintenant le poème lui-même » (c’est-à-dire après avoir expo­sé la méthode de dévis­sage et répon­du aux cri­tiques).

 Une autre idée de l’amour : l’éveil d’une conscience philosophique

 Peine per­due, car tous ont décrit son « ego sur­di­men­sion­né », son « âme d’amant mau­dit », etc. Alors qu’il répète inlas­sa­ble­ment le contraire : il est un grain de pous­sière, un ange, un nuage (Le Nuage en pan­ta­lon, 1915), et l’amour pour une femme n’est pas déter­mi­nant, il ne parle que de l’amour phi­lo­so­phique, avec Copernic pour rival (Lettre de Paris au cama­rade Kostrov sur la nature de l’amour, trad. CR) :

 Aimer,
c’est hors des draps
déchi­rés par l’insomnie
s’arracher,
jaloux de Copernic,
de lui,
et non du mari de Maria Ivanovna,
en le pre­nant
pour son
rival.

 Pour chan­ger de regard sur cette œuvre, il faut oublier son auteur, le contexte his­to­rique et per­son­nel, et les ana­lyses exis­tantes. Replonger dans le mot à mot du texte ori­gi­nal fait appa­raître, sous la plume de tous les tra­duc­teurs, des défor­ma­tions sur­pre­nantes. Chaque vers tra­duit cache un sens étouf­fé, y com­pris le titre du poème Про это, par exemple, qui est à tra­duire sim­ple­ment par À ce pro­pos, en fai­sant le lien avec son poème pré­cé­dent, La 5e Internationale, dont il est en réa­li­té la troi­sième par­tie annon­cée par le der­nier vers (en prose, excep­tion­nel­le­ment) :

Le plus inté­res­sant, bien sûr, com­mence main­te­nant. Personne d’entre vous ne connaît pré­ci­sé­ment les évé­ne­ments de la fin du XXIe siècle. Moi, je les connais. Et c’est ce que décrit ma troi­sième par­tie.

« Ce long poème (une cin­quan­taine de pages) est orga­ni­sé en trois par­ties : “la bal­lade de la geôle de Reading”, “la nuit de Noël”, “la requête adres­sée à (s’il vous plaît, cama­rade chi­miste, com­plé­tez vous-même)”. Chaque par­tie est com­po­sée de sous-par­ties titrées en marge, 11 pour la pre­mière, 21 pour la deuxième, et 3 pour la der­nière (“Foi”, “Espérance”, “Amour”).

Le titre (Про это) a été tra­duit par “De ceci” ou encore “Sur ça”. Maïakovski a l’art des titres slo­gans, des mots ultra­simples, des rac­cour­cis per­cu­tants. Le sens de ce titre n’est pas dans le mot это, mais bien dans про (“à pro­pos de, au sujet de, sur, quant à”). En réa­li­té c’est sur­tout la pré­po­si­tion qui a une signi­fi­ca­tion et c’est à des­sein que это (“ça”) doit être vidé de sens, puisque ce dont parle ce poème est innom­mable, comme le dit expli­ci­te­ment le pro­logue :

SUR QUOI – SUR ÇA ? À PROPOS DE QUOI ?

 Dans ce thème Dans ce thème,
per­son­nel, à la fois per­son­nel
domes­tique, et petit,
chan­son­né par mille rechan­té pas une fois
et mille voix, et pas cinq,
j’ai tour­né, écu­reuil poé­tique, j’ai tour­né, écu­reuil poé­tique,
et veux tour­ner encore une fois. et je veux tour­ner encore.

[…]

Le nom Le nom
de ce de
thème ce thème :
c’est l’a… ! …… !

*  *  *

ПРО ЧТО – ПРО ЭТО ?

 В этой теме,
и личной
и мелкой,
герепетой не раз
и не пять,
я кружил поэтической белкой
и хочу кружиться опять.

[….] Имя
этой
теме :

. . . . . . !

*  *  *

Le thème du poème n’est pas l’amour, il a pré­ve­nu lui-même cette méprise, en ridi­cu­li­sant la poé­sie inti­miste des amou­reux mal­heu­reux gémis­sant sur leurs cha­grins per­son­nels (“La poé­sie c’est reste assis et gémis sur une rose…”). Sans le com­prendre, on lui a même repro­ché d’être tom­bé dans l’ornière qu’il avait raillée, parce que le point de départ du thème de ce poème est une sépa­ra­tion pro­lon­gée d’avec la femme aimée. Mais expli­quer l’œuvre d’un poète par sa bio­gra­phie c’est la réduire et non l’éclairer, et s’il intègre l’anecdotique de sa vie dans son poème, il faut en cher­cher la signi­fi­ca­tion dans son œuvre elle-même et non dans sa vie.

Ce thème est celui de la recherche d’une pen­sée dif­fé­rente, qui ne peut émer­ger que dans la soli­tude (dans la “geôle de Reading” où il s’est enfer­mé), qui abou­tit à une trans­mu­ta­tion (il se trans­forme en ours blanc), à une mort et à une résur­rec­tion sym­bo­liques, et fait accé­der à une autre vision du monde, une autre com­pré­hen­sion de la vie : c’est la révo­lu­tion inté­rieure. Ce thème est donc “à la fois per­son­nel et petit” car c’est un tra­vail sur soi en tant qu’individu (et non en tant qu’élément d’une classe sociale), et il concerne non l’ego (le moi psy­cho­lo­gique qui enfle à mesure qu’on l’analyse) mais le je “petit”, dans lequel se reflète l’univers. Le tra­vail sur soi n’est pas gran­diose, spec­ta­cu­laire, il est invi­sible. La révo­lu­tion inté­rieure s’opère par une inver­sion de la pen­sée qui, de dua­liste, plate et ver­ti­cale, devient ain­si une roue cir­cu­laire comme la cage de “l’écureuil poé­tique”. Ce thème révo­lu­tion­naire est l’unique objet de toute son œuvre, chan­té plus d’une fois et même plus de cinq (le chiffre cinq a son impor­tance), c’est-à-dire déjà à tra­vers Vladimir Maïakovski (1913), Le Nuage en pan­ta­lon (1914), La Flûte des ver­tèbres (1915), La Guerre et le Monde (1916), L’Homme (1917), Mystère-bouffe (1918), 150 000 000 (1920), J’aime (1922), La 5e Internationale (1922). Et si Maïakovski ne le nomme pas autre­ment que par des points de sus­pen­sion, ce n’est pas pour jouer aux devi­nettes, car il uti­lise tou­jours un lan­gage non sibyl­lin, le plus direct pos­sible. C’est pour dési­gner lit­té­ra­le­ment l’indicible, sui­vi d’un point d’exclamation – l’émerveillement, la joie. 

Cette étude ana­lyse ain­si les œuvres du poète qua­si dans l’ordre chro­no­lo­gique, à tra­vers cinq axes 1 :

« La pre­mière par­tie de cette étude démys­ti­fie le thème de l’amour, qui n’est pas un sen­ti­ment mais un concept phi­lo­so­phique pour accom­plir la révo­lu­tion de la pen­sée. La deuxième par­tie dirige le pro­jec­teur sur le théâtre, ins­tru­ment de l’appel, qui est l’appel des objets. La troi­sième par­tie ana­lyse l’alliance, c’est-à-dire le lien de l’individu au lan­gage créa­teur, à tra­vers la poé­tique comme pro­gramme révo­lu­tion­naire. La qua­trième par­tie montre com­ment les œuvres de pro­pa­gande servent une autre révo­lu­tion, non poli­tique mais phi­lo­so­phique. La cin­quième par­tie décrit à la fois le moteur de cette révo­lu­tion, la joie et l’enthousiasme carac­té­ri­sant l’esprit d’enfance, et son but, la résur­rec­tion, l’éveil. »

Elle pro­pose une retra­duc­tion et une ana­lyse rigou­reuse des grands textes (les poèmes font plu­sieurs dizaines de pages), depuis Le Nuage en pan­ta­lon (1915) jusqu’au der­nier, À pleine voix (1930), en pas­sant par La Flûte des ver­tèbres,J’aime, La Guerre et le monde, L’homme, À ce pro­pos… Sans oublier les cinq pièces de théâtre, Vladimir MaïakovskiMystère-bouffe, La Punaise, Les Bains, et Moscou brûle. Mais aus­si de nom­breux vers (poèmes courts), entre autres ÉcoutezÀ Sergueï Essenine, Vers sur le pas­se­port sovié­tique, Vers post­humes.

Ce livre pré­sente de larges extraits bilingues des œuvres ana­ly­sées, dans la tra­duc­tion exis­tante avec en face à face la retra­duc­tion lit­té­rale pro­po­sée par l’auteur, sui­vies du texte en russe. Même les titres des poèmes sont retra­duits pour res­pec­ter le mot à mot. Cette démarche est conforme à l’esthétique de Maïakovski, qui était contre toute volon­té de faire du beau, de la poé­sie bien léchée.

L’appel à la révolution intérieure

Ainsi Maïakovski est le porte-dra­peau non d’une révo­lu­tion poli­tique mais bien d’une révo­lu­tion inté­rieure ayant pour modèle le Christ lui-même, figure qui a été cen­su­rée, puis très mini­mi­sée, incom­prise. Le Nuage en pan­ta­lon devait s’intituler « Le 13e apôtre », titre refu­sé par la cen­sure. Le pro­gramme de ce poème était : à bas votre amour, à bas votre art, à bas votre ordre, à bas votre reli­gion. Tout en étant athée et anti­clé­ri­cal, il n’a pour tout hori­zon que la conscience chris­tique, à tra­vers les thèmes omni­pré­sents de la cru­ci­fixion et de la résur­rec­tion. Il parle de sa vie comme d’un Évangile (dans L’Homme, poème sin­gu­lier, ni reli­gieux ni paro­dique), il se cru­ci­fie en per­ma­nence, dès le Nuage :

Mais moi par­mi vous je suis son pré­cur­seur ;
je suis là où est la dou­leur, par­tout ;
sur chaque goutte du flot de larmes
je me suis cru­ci­fié sur la croix.
Dans la Flûte des ver­tèbres :
Je por­te­rai mon amour,
comme l’apôtre des temps anciens,
par des mil­liers et des mil­liers de che­mins.

La fête et ses cou­leurs, pour le jour d’aujourd’hui.
Que la magie
naisse, pareille à la mise en croix.
Voyez,
je suis rivé au papier
par les clous des mots.

Alors Maïakovski serait un mania­co-dépres­sif sui­ci­daire ? L’analyse de son œuvre montre qu’elle est conduite avec une grande rigueur, la conscience lucide d’un pro­jet glo­bal qui peut avoir pour seul titre La 5e Internationale, défi­nie comme l’avènement d’une nou­velle ère d’amour uni­ver­sel. Une fois son œuvre ache­vée en ses huit par­ties annon­cées, l’auteur décide de mettre fin à ses jours, mort pré­pa­rée, en lais­sant quelques vers signi­fiant non un inachè­ve­ment mais sa résur­rec­tion, sa parole post­hume.

Car il a deman­dé, dans les pages finales d’À ce pro­pos (« Foi »« Espérance » et« Amour », thèmes typi­que­ment chris­tiques), à être res­sus­ci­té par ses mots, tel le Christ par son verbe (trad. CR) :

Ressuscite
au moins parce
que moi
en poète
je t’attendais,
j’avais reje­té l’absurdité quo­ti­dienne !
Ressuscite-moi
au moins pour ça !
Ressuscite
je veux finir de vivre ce qui est mien !
Afin qu’il n’y ait plus d’amour ser­vile
conju­gal,
concu­pis­cent,
ali­men­taire.
Afin que, mau­dis­sant les lits,
se levant de sa cou­chette,
dans tout l’univers l’amour soit en marche.

La résur­rec­tion est sans aucun doute le véri­table sens de sa démarche révo­lu­tion­naire, qui vise la révo­lu­tion de la pen­sée et l’éveil de la conscience indi­vi­duelle.

L’âme russe peinte par la pen­sée dua­liste serait une atti­tude non maî­tri­sée dic­tée par la pri­mau­té brute des émo­tions, l’excès des réac­tions impul­sives, l’impuissance déses­pé­rée d’un enga­ge­ment col­lec­tif. Alors que Maïakovski réa­lise un pro­jet fon­dé sur la rai­son mathé­ma­tique, la luci­di­té impla­cable, la sagesse d’une conscience éveillée. L’appel à un éveil indi­vi­duel n’est typique d’aucun peuple, mais uni­ver­sel. À moins que jus­te­ment cette conscience humaine, pro­pre­ment chris­tique, à la fois orien­tale et occi­den­tale, soit une sen­si­bi­li­té par­ti­cu­liè­re­ment russe, qu’aucun athéisme ne peut effa­cer et qu’aucun dogme reli­gieux ne peut contraindre.


Notes

  1. Qui seront les axes qui vont défi­nir la théo­rie de la pen­sée sym­bo­lique déve­lop­pée dans mon essai sui­vant, une nou­velle épis­té­mo­lo­gie apte à décryp­ter toute œuvre d’envergure.[]

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