Sec­ouant les têtes par les explo­sions de la pensée,
dans le fra­cas de l’artillerie des cœurs,
se lève hors des temps
une révo­lu­tion autre,
la troisième révolution,
de l’esprit.

Let­tre ouverte de Maïakovs­ki au CC du PCR
expli­quant quelques actes dudit Maïakovski

 

Qui est Vladimir Maïakovs­ki ? Un poète con­tem­po­rain de la révo­lu­tion bolchévique (il a vingt ans en 1914), y adhérant pas­sion­né­ment, y demeu­rant fidèle mal­gré le total­i­tarisme, poète offi­ciel du régime sovié­tique (mal­gré tout, c’est-à-dire avec un cos­tume retail­lé par la cen­sure), érigé en mon­stre sacré par Staline. Un poète qui ne laisse pas indif­férent, affublé d’éloges ou de cri­tiques tou­jours extrêmes, coincé dans une vision du monde dra­ma­tique­ment binaire opposant les proso­vié­tiques (com­mu­nistes, marx­istes, matéri­al­istes) aux anti. Cette dual­ité idéologique a ori­en­té la lec­ture de son œuvre et en a défor­mé et appau­vri le sens.

Ressusciter Maïakovski (La 5e Internationale), Caroline Regnaut, Editions Delatour France, 192 pages, 16 euros

Ressus­citer Maïakovs­ki (La 5e Inter­na­tionale), Car­o­line Reg­naut, Edi­tions Dela­tour France, 192 pages, 16 euros

Une fausse image du poète, qui mutile sa pensée

 Maïakovs­ki est peut-être une « star peo­ple » vic­time de son charisme. Il est devenu plus impor­tant que son œuvre, au point qu’on ne peut la lire sans le voir. Voy­ou à la chemise jaune à ses débuts, acteur d’un one-man-show déli­rant avec sa pièce Vladimir Maïakovs­ki, pre­mier rappeur à scan­der ses mil­liers de vers devant les foules déchaînées, comme aujourd’hui les rock stars. Ses amours ont fait l’objet de com­men­taires et de réc­its (après sa mort) dignes de la presse à ragots occidentale.

Il a été piégé par son image médi­a­tique. L’esthétique des débuts de la pho­togra­phie était sérieuse, les por­traits adop­taient des pos­es hiéra­tiques som­bres. Ain­si dis­paraît son rire, son vis­age gai, enfan­tin, bouf­fon, son goût rabelaisien pour la joie, la déri­sion, qui se lit dans toute son œuvre. Cette icono­gra­phie trag­ique a défor­mé la lec­ture de ses textes, comme en témoignent les tra­duc­tions exis­tantes, comme s’ils avaient voulu faire cor­re­spon­dre ses textes à l’image qu’ils avaient de leur auteur, celle d’un amant mau­dit, celle d’un porte-dra­peau du régime sovié­tique et celle d’un mani­a­co-dépres­sif. Or ces trois aspects, l’amoureux fou et mal­heureux, le révo­lu­tion­naire sur­volté et naïf, le tour­men­té sui­cidaire, ne sont-ils pas l’archétype de ce qu’on appelle l’âme russe, éti­quette réduc­trice, du même niveau de vérac­ité que de dire que la France c’est « la vie en rose », par exemple ?

Pour­tant Maïakovs­ki a adop­té deux straté­gies pour qu’on l’oublie en tant qu’auteur : il s’est incor­poré à son œuvre en tant que per­son­nage, presque partout de façon sys­té­ma­tique et très imper­son­nelle, peu intimiste (son poème L’homme, par exem­ple, en 1917, est sous-titré « Une chose »). Il s’est chosi­fié lui-même en don­nant aux objets une place orig­i­nale : ce sont eux qui récla­ment la révo­lu­tion, c’est-à-dire une rela­tion d’écoute et une réponse adap­tée à leur appel. Dans son poème La 5e Inter­na­tionale il se dévisse l’oreille puis le cou et monte ain­si pour avoir une vision panoramique puis céleste jusqu’à devenir « quelque chose comme une immense sta­tion de radio » pour écouter la musique des sphères.

La sec­onde stratégie qu’il a mise en œuvre pour éviter qu’on le prenne comme objet d’étude plutôt que ses textes est d’intégrer à ceux-ci leur pro­pre cri­tique, de façon à y répon­dre lui-même, pour éviter les mépris­es, les inter­pré­ta­tions fauss­es (tou­jours dans La 5e Inter­na­tionale) :

« Excusez, cama­rade Maïakovs­ki, vous braillez tout le temps : “Un art social­iste, un art social­iste”. Et dans vos vers, il n’y a que “moi”, “moi” et “moi”. Je suis une radio, je suis une tour, je suis ceci, je suis cela. Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Il répond en inti­t­u­lant son para­graphe « Pour les incultes », puis il revient à son poème : « Main­tenant le poème lui-même » (c’est-à-dire après avoir exposé la méth­ode de dévis­sage et répon­du aux critiques).

 Une autre idée de l’amour : l’éveil d’une conscience philosophique

 Peine per­due, car tous ont décrit son « ego sur­di­men­sion­né », son « âme d’amant mau­dit », etc. Alors qu’il répète inlass­able­ment le con­traire : il est un grain de pous­sière, un ange, un nuage (Le Nuage en pan­talon, 1915), et l’amour pour une femme n’est pas déter­mi­nant, il ne par­le que de l’amour philosophique, avec Coper­nic pour rival (Let­tre de Paris au cama­rade Kostrov sur la nature de l’amour, trad. CR) :

 Aimer,
c’est hors des draps
déchirés par l’insomnie
s’arracher,
jaloux de Copernic,
de lui,
et non du mari de Maria Ivanovna,
en le prenant
pour son
rival.

 Pour chang­er de regard sur cette œuvre, il faut oubli­er son auteur, le con­texte his­torique et per­son­nel, et les analy­ses exis­tantes. Rep­longer dans le mot à mot du texte orig­i­nal fait appa­raître, sous la plume de tous les tra­duc­teurs, des défor­ma­tions sur­prenantes. Chaque vers traduit cache un sens étouf­fé, y com­pris le titre du poème Про это, par exem­ple, qui est à traduire sim­ple­ment par À ce pro­pos, en faisant le lien avec son poème précé­dent, La 5e Inter­na­tionale, dont il est en réal­ité la troisième par­tie annon­cée par le dernier vers (en prose, exceptionnellement) :

Le plus intéres­sant, bien sûr, com­mence main­tenant. Per­son­ne d’entre vous ne con­naît pré­cisé­ment les événe­ments de la fin du XXIe siè­cle. Moi, je les con­nais. Et c’est ce que décrit ma troisième partie.

« Ce long poème (une cinquan­taine de pages) est organ­isé en trois par­ties : “la bal­lade de la geôle de Read­ing”, “la nuit de Noël”, “la requête adressée à (s’il vous plaît, cama­rade chimiste, com­plétez vous-même)”. Chaque par­tie est com­posée de sous-par­ties titrées en marge, 11 pour la pre­mière, 21 pour la deux­ième, et 3 pour la dernière (“Foi”, “Espérance”, “Amour”).

Le titre (Про это) a été traduit par “De ceci” ou encore “Sur ça”. Maïakovs­ki a l’art des titres slo­gans, des mots ultra­sim­ples, des rac­cour­cis per­cu­tants. Le sens de ce titre n’est pas dans le mot это, mais bien dans про (“à pro­pos de, au sujet de, sur, quant à”). En réal­ité c’est surtout la pré­po­si­tion qui a une sig­ni­fi­ca­tion et c’est à des­sein que это (“ça”) doit être vidé de sens, puisque ce dont par­le ce poème est innom­ma­ble, comme le dit explicite­ment le prologue :

SUR QUOI – SUR ÇA ? À PROPOS DE QUOI ?

 Dans ce thème Dans ce thème,
per­son­nel, à la fois personnel
domes­tique, et petit,
chan­son­né par mille rechan­té pas une fois
et mille voix, et pas cinq,
j’ai tourné, écureuil poé­tique, j’ai tourné, écureuil poétique,
et veux tourn­er encore une fois. et je veux tourn­er encore.

[…]

Le nom Le nom
de ce de
thème ce thème :
c’est l’a… ! .….. !

*  *  *

ПРО ЧТО – ПРО ЭТО?

 В этой теме,
и личной
и мелкой,
герепетой не раз
и не пять,
я кружил поэтической белкой
и хочу кружиться опять.

[.…] Имя
этой
теме:

.… . . !

*  *  *

Le thème du poème n’est pas l’amour, il a prévenu lui-même cette méprise, en ridi­culisant la poésie intimiste des amoureux mal­heureux gémis­sant sur leurs cha­grins per­son­nels (“La poésie c’est reste assis et gémis sur une rose…”). Sans le com­pren­dre, on lui a même reproché d’être tombé dans l’ornière qu’il avait rail­lée, parce que le point de départ du thème de ce poème est une sépa­ra­tion pro­longée d’avec la femme aimée. Mais expli­quer l’œuvre d’un poète par sa biogra­phie c’est la réduire et non l’éclairer, et s’il intè­gre l’anecdotique de sa vie dans son poème, il faut en chercher la sig­ni­fi­ca­tion dans son œuvre elle-même et non dans sa vie.

Ce thème est celui de la recherche d’une pen­sée dif­férente, qui ne peut émerg­er que dans la soli­tude (dans la “geôle de Read­ing” où il s’est enfer­mé), qui aboutit à une trans­mu­ta­tion (il se trans­forme en ours blanc), à une mort et à une résur­rec­tion sym­bol­iques, et fait accéder à une autre vision du monde, une autre com­préhen­sion de la vie : c’est la révo­lu­tion intérieure. Ce thème est donc “à la fois per­son­nel et petit” car c’est un tra­vail sur soi en tant qu’individu (et non en tant qu’élément d’une classe sociale), et il con­cerne non l’ego (le moi psy­chologique qui enfle à mesure qu’on l’analyse) mais le je “petit”, dans lequel se reflète l’univers. Le tra­vail sur soi n’est pas grandiose, spec­tac­u­laire, il est invis­i­ble. La révo­lu­tion intérieure s’opère par une inver­sion de la pen­sée qui, de dual­iste, plate et ver­ti­cale, devient ain­si une roue cir­cu­laire comme la cage de “l’écureuil poé­tique”. Ce thème révo­lu­tion­naire est l’unique objet de toute son œuvre, chan­té plus d’une fois et même plus de cinq (le chiffre cinq a son impor­tance), c’est-à-dire déjà à tra­vers Vladimir Maïakovs­ki (1913), Le Nuage en pan­talon (1914), La Flûte des vertèbres (1915), La Guerre et le Monde (1916), L’Homme (1917), Mys­tère-bouffe (1918), 150 000 000 (1920), J’aime (1922), La 5e Inter­na­tionale (1922). Et si Maïakovs­ki ne le nomme pas autrement que par des points de sus­pen­sion, ce n’est pas pour jouer aux devinettes, car il utilise tou­jours un lan­gage non sibyllin, le plus direct pos­si­ble. C’est pour désign­er lit­térale­ment l’indicible, suivi d’un point d’exclamation – l’émerveillement, la joie. 

Cette étude analyse ain­si les œuvres du poète qua­si dans l’ordre chronologique, à tra­vers cinq axes 1Qui seront les axes qui vont définir la théorie de la pen­sée sym­bol­ique dévelop­pée dans mon essai suiv­ant, une nou­velle épisté­molo­gie apte à décrypter toute œuvre d’en­ver­gure. :

« La pre­mière par­tie de cette étude démys­ti­fie le thème de l’amour, qui n’est pas un sen­ti­ment mais un con­cept philosophique pour accom­plir la révo­lu­tion de la pen­sée. La deux­ième par­tie dirige le pro­jecteur sur le théâtre, instru­ment de l’appel, qui est l’appel des objets. La troisième par­tie analyse l’alliance, c’est-à-dire le lien de l’individu au lan­gage créa­teur, à tra­vers la poé­tique comme pro­gramme révo­lu­tion­naire. La qua­trième par­tie mon­tre com­ment les œuvres de pro­pa­gande ser­vent une autre révo­lu­tion, non poli­tique mais philosophique. La cinquième par­tie décrit à la fois le moteur de cette révo­lu­tion, la joie et l’enthousiasme car­ac­térisant l’esprit d’enfance, et son but, la résur­rec­tion, l’éveil. »

Elle pro­pose une retra­duc­tion et une analyse rigoureuse des grands textes (les poèmes font plusieurs dizaines de pages), depuis Le Nuage en pan­talon (1915) jusqu’au dernier, À pleine voix (1930), en pas­sant par La Flûte des vertèbres,J’aime, La Guerre et le monde, L’homme, À ce pro­pos… Sans oubli­er les cinq pièces de théâtre, Vladimir Maïakovs­kiMys­tère-bouffe, La Punaise, Les Bains, et Moscou brûle. Mais aus­si de nom­breux vers (poèmes courts), entre autres ÉcoutezÀ Ser­gueï Ess­e­nine, Vers sur le passe­port sovié­tique, Vers posthumes.

Ce livre présente de larges extraits bilingues des œuvres analysées, dans la tra­duc­tion exis­tante avec en face à face la retra­duc­tion lit­térale pro­posée par l’auteur, suiv­ies du texte en russe. Même les titres des poèmes sont retraduits pour respecter le mot à mot. Cette démarche est con­forme à l’esthétique de Maïakovs­ki, qui était con­tre toute volon­té de faire du beau, de la poésie bien léchée.

L’appel à la révolution intérieure

Ain­si Maïakovs­ki est le porte-dra­peau non d’une révo­lu­tion poli­tique mais bien d’une révo­lu­tion intérieure ayant pour mod­èle le Christ lui-même, fig­ure qui a été cen­surée, puis très min­imisée, incom­prise. Le Nuage en pan­talon devait s’intituler « Le 13e apôtre », titre refusé par la cen­sure. Le pro­gramme de ce poème était : à bas votre amour, à bas votre art, à bas votre ordre, à bas votre reli­gion. Tout en étant athée et anti­cléri­cal, il n’a pour tout hori­zon que la con­science chris­tique, à tra­vers les thèmes omniprésents de la cru­ci­fix­ion et de la résur­rec­tion. Il par­le de sa vie comme d’un Évangile (dans L’Homme, poème sin­guli­er, ni religieux ni par­o­dique), il se cru­ci­fie en per­ma­nence, dès le Nuage :

Mais moi par­mi vous je suis son précurseur ;
je suis là où est la douleur, partout ;
sur chaque goutte du flot de larmes
je me suis cru­ci­fié sur la croix.
Dans la Flûte des vertèbres :
Je porterai mon amour,
comme l’apôtre des temps anciens,
par des mil­liers et des mil­liers de chemins.

La fête et ses couleurs, pour le jour d’aujourd’hui.
Que la magie
naisse, pareille à la mise en croix.
Voyez,
je suis rivé au papier
par les clous des mots.

Alors Maïakovs­ki serait un mani­a­co-dépres­sif sui­cidaire ? L’analyse de son œuvre mon­tre qu’elle est con­duite avec une grande rigueur, la con­science lucide d’un pro­jet glob­al qui peut avoir pour seul titre La 5e Inter­na­tionale, définie comme l’avènement d’une nou­velle ère d’amour uni­versel. Une fois son œuvre achevée en ses huit par­ties annon­cées, l’auteur décide de met­tre fin à ses jours, mort pré­parée, en lais­sant quelques vers sig­nifi­ant non un inachève­ment mais sa résur­rec­tion, sa parole posthume.

Car il a demandé, dans les pages finales d’À ce pro­pos (« Foi»« Espérance» et« Amour», thèmes typ­ique­ment chris­tiques), à être ressus­cité par ses mots, tel le Christ par son verbe (trad. CR) :

Ressus­cite
au moins parce
que moi
en poète
je t’attendais,
j’avais rejeté l’absurdité quotidienne !
Ressus­cite-moi
au moins pour ça !
Ressus­cite
je veux finir de vivre ce qui est mien !
Afin qu’il n’y ait plus d’amour servile
con­ju­gal,
con­cu­pis­cent,
ali­men­taire.
Afin que, maud­is­sant les lits,
se lev­ant de sa couchette,
dans tout l’univers l’amour soit en marche.

La résur­rec­tion est sans aucun doute le véri­ta­ble sens de sa démarche révo­lu­tion­naire, qui vise la révo­lu­tion de la pen­sée et l’éveil de la con­science individuelle.

L’âme russe peinte par la pen­sée dual­iste serait une atti­tude non maîtrisée dic­tée par la pri­mauté brute des émo­tions, l’excès des réac­tions impul­sives, l’impuissance dés­espérée d’un engage­ment col­lec­tif. Alors que Maïakovs­ki réalise un pro­jet fondé sur la rai­son math­é­ma­tique, la lucid­ité implaca­ble, la sagesse d’une con­science éveil­lée. L’appel à un éveil indi­vidu­el n’est typ­ique d’aucun peu­ple, mais uni­versel. À moins que juste­ment cette con­science humaine, pro­pre­ment chris­tique, à la fois ori­en­tale et occi­den­tale, soit une sen­si­bil­ité par­ti­c­ulière­ment russe, qu’aucun athéisme ne peut effac­er et qu’aucun dogme religieux ne peut contraindre.

Présentation de l’auteur

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Caroline Regnaut

Tit­u­laire d’une maîtrise de let­tres pré­parée en khâgne, d’une maîtrise de russe (Paris IV-Sor­bonne) et d’un DEA des sci­ences de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion, Car­o­line Reg­naut est éditrice depuis plus de trente ans, actuelle­ment dans le secteur des tech­niques de construction.

Elle est l’auteur de l’essai L’individu indi­visé – La pen­sée sym­bol­ique à tra­vers Lucrèce, Vir­gile et l’Évangile (Édi­tions Dela­tour France, 2016) et elle développe aujourd’hui une œuvre d’artiste tex­tile conçue pour révéler la pen­sée symbolique.

Son site : toiles-et-poemes.com.

Notes[+]