On connaît la Grèce des grands anciens — Cavafy l’Alexandrin, Séféris et Elytis couronnés Nobel, Ritsos le prolétarien, Dimoula la mélancolique. Cette Grèce-là a ses traductions, ses éditeurs, ses lecteurs français fidèles. Mais il existe une autre Grèce poétique, vivante, urgente, largement ignorée en dehors de ses frontières : celle des voix qui écrivent aujourd’hui, après la crise, après l’austérité, après les années où un pays entier a dû réapprendre à respirer.
Les quatorze poèmes rassemblés ici en sont le témoignage. Ils sont signés en majorité de femmes — Katerina Zisaki, Afroditi Katsadouri, Nanti Chatzigeorgiou, Eirini Paradeisanou, Anna-Maria Karagiorgi, Vasileia Oikonomou, Athina Arapaki, Catherine Chandrinou, Evi Liakea, Efstathia P., Elli Pantelidi, Tzina Roubea — auxquelles s’ajoutent les voix de Dimitris Gkioulos et de MKX. Des noms encore peu présents dans les anthologies françaises. Des noms que les librairies de ce côté de la Méditerranée commencent à peine à découvrir.
La poésie qu’on trouve ici n’est pas ornementale. Elle dit l’épuisement du corps (« je tomberai / de fatigue / et avec mes seins, je nourris le ciel »), la violence ordinaire faite aux femmes (« elle sait rincer / le sang / sur les corps des filles / mieux que la pluie »), la tendresse des gestes invisibles, le deuil du langage quand les mots ne suffisent plus à nommer ce qui arrive.
Depuis 2010, la Grèce a traversé une crise économique, politique et sociale profonde. Cette génération a grandi dans cette tourmente. Elle en a fait une matière poétique — non pas de lamentation, mais de résistance précise, lucide, parfois ironique. Comme dans ces « cages électriques » qui font écho aux cages en fer d’Aboyeurs, ou dans ce poème qui se referme sur l’apprentissage d’un seul mot : Adieu.
Lire ces poèmes en français, c’est entendre quelque chose qu’on n’entend pas souvent : une langue du Sud qui ne se soucie pas d’être belle, qui préfère être juste.
Quatorze poètes grecs d’aujourd’hui — traduction Eleni Russo
Katerina Zisaki
L’HOMME FATIGUÉ POURSUIT LE CIEL
j’accepterai mon corps
et
une fois
pour tout étreindre
pour dire ça
c’est la femme
la femme est
sans homme
et sans homme
elle est
j’accepterai mes mains
mes pieds, mes dents
mes côtes – j’ai tout
bien embrassé
embrasseur
je tomberai
de fatigue
et avec mes seins, je nourris le ciel
je t’acquittttte…
arrivé
mais t’es toujours un peu absent
as-tu compris ?
tant de siècles
de tristesse
*
Afroditi Katsadouri
seulement février
chaque année
nous appelle
à jouer
à la marelle
*
Dimitris Gkioulos
PHÉNIX NOIR PARALYSÉ
Me faire brûler,
me faire naître
encore, encore
en enfin tu m’auras,
oh monde
Te faire brûler,
te faire naître
encore, encore
en enfin je t’aurai,
oh monde
*
Nanti Chatzigeorgiou
SANS ARMES
Sortir au soleil -
quelqu’un se souvient
de son chapeau?
L’insouciance sera punie
Mais dans les contes de fées
la nature
est de notre côté
Ça
les enfants
et l’heureux
ils le savent bien
*
Eirini Paradeisanou
ABOYEURS
En France on emprisonne les canards
dans des cages en fer
aboyeurs
qui entraînent leurs frères à la mort
En Grèce, les gens enferment leurs enfants
dans des cages électriques
aboyeurs
qui entraînent leurs frères à la vie
en-fer
*
MKX
Je ne suis pas devenue ballerine.
Je ne porte pas
des chaussons de pointe
pour que le balcon m’applaude.
Je n’ai qu’enroulé
les cordons du tablier
autour de la taille,
dans un arc
avant de faire la lessive.
Mais à chaque fois,
de la fenêtre,
tu me commandes avec un sourire
ton café…
Je me sens tel
— j’y peux pas -
un bouquet…
Eh bien, je le mérite aussi,
à la fin du poste de jour.
*
Anna-Maria Karagiorgi
θ.
Viendra toujours à l’esprit ce havre
une promenade dans le gris de décembre
dans cette vaste tempête
de (notre) liberté
qui suscite l’exemple
tout est comme il se doit
Corps ficelé de laine
qui lutte
contre l’humidité
— dans les profondeurs des siècles
invincible
Forte poursuite
descend la Défense
sautant partout à cloche-pied
ça semble un navire marchand
et tandis que la cargaison inconnue est embrassé
tout sera accompli
*
Efstathia P. (epsilon tria)
[TRANSITION]
bravo, dit-il
t’as réussi à nager à travers la mer
où vivent tous les cadavres
là où la passion coule
t’as dit qu’il renaîtra donc ça a du sens
je dis qu’il fleurira voilà pourquoi il ne meurt pas assez
le pollen arrose la traversée
nous traversons vers l’autre rive
le vaste rivage de la mort
où, si tu m’embrasses, partir ne m’embête pas
quand j’arrive
bravo, dit-il
*
Vasileia Oikonomou
COURS DE LANGUE
Parle gentiment
disait maman
Elle m’apprenait à dire
Intarissable
Avenant
Bienveillant
Ces mots sont-ils difficiles ?
Maintenant, essaie de dire :
Adieu
*
Evi Liakea
Ma mère est une vache sacrée
qui reste immobile
avec un sombre regard
Derrière elle
s’étend un pré sans fin
juste avant que la rosée
s’évapore au soleil
Quelqu’un pourrait brouter
ici pour toujours -
voilà ce que je pense, et je frémis
à l’ombre de la bête imposante
*
Catherine Chandrinou
Dans tes mains, tu tenais
des pages manuscrites, complètes
— mes écrits, j’ai su après -
et tu me les as rendues.
T’as dit :
puisque je désire ton écriture,
modifie ça, et ça, change de style …
Rien d’autre. Tu as tenu
mes écrits comme s’ils étaient
des tablettes, et toi
Moïse.
*
Athina Arapaki
LE CYCLE DE LA VIOLENCE
La langue grecque
est assez riche.
En deux mots
et des figures de style
— surtout le synecdoque -,
elle sait rincer
le sang
sur les corps des filles
mieux que la pluie.
Elle n’est pas tellement à jour
pour ce qui est
de la lexicographie.
Incapable de trouver
nouvelles entrées
pour les mères
qui ne sont plus mères
et deviennent sanglots
dans les flash d’infos
et les denses cimetières.
Et c’est ça
qui me fait le plus peur -
voire comment ma mère,
si je ne rentre jamais,
restera-t-elle muette.
Et donc
même si les mots me déçoivent
je persiste à les serrer
en presque-obsession.
Au fond,
j’espère peut-être
que si j’apprends
à bien employer les mots,
correctement,
quelque chose
un jour
changera.
*
Elli Pantelidi
LA POESIA INTORNO A TE
Rien ne reste comme il était
si tes yeux l‘ont regardé
Poème autour de toi la vie
così tu la fais poésie
Quoi que tu effleures
même le tout petit
devient beauté du cœur
Tes mots sont une cuve étoilée
voilà ce qui chez toi m’émerveille
*
Tzina Roubea
c’est la semaine des yeux
la dernière c’était celle du pied
les doigts cassés sur les rochers
et ensuite
la vision trouble
grain de sable, ou monolithe ?
pas une blague, cette île
les générations changent
Lola a mis
les lunettes noires
peut-être t’as besoin de ne pas voir
pour pouvoir dire
que cela est apparue














