> Les Bonnes feuilles de PO&PSY : Federico GARCIA LORCA, “Polisseur d’étoiles”

Les Bonnes feuilles de PO&PSY : Federico GARCIA LORCA, “Polisseur d’étoiles”

Par | 2018-01-25T13:14:04+00:00 24 janvier 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

Douze poèmes extraits de l’anthologie  Polisseur d’étoiles. Œuvre poé­tique com­plète, Traduite de l’espagnol par Danièle Faugeras, PO&PSY in exten­so,  2016

 

 

MONDE

 

Angle éter­nel,
la terre et le ciel.

Avec bis­sec­trice de vent.

Angle immense,
le che­min droit.
Avec bis­sec­trice de désir.

Les paral­lèles se ren­contrent
dans le bai­ser.
Ô cœur
sans écho !
En toi com­mence et finit
l’univers.

 

deAutres poèmes du livre de “Suites””

 

 

***

 

 

PAYS

 

Jets d’eau des rêves
sans eaux

et sans fon­taines !

On les voit du coin
de l’œil, jamais face
à face.

Comme toutes les choses
idéales, ils balancent
sur les marges pures
de la Mort.

 

                      deSuites”

 

 

***

 

 

SPHÈRE

 

Fleuve et jet d’eau
c’est tout comme.

Tous deux
vont aux étoiles.

Pic et ravin
c’est tout comme.
Tous deux,
l’ombre les couvre.

 

poème écar­té de “Suites”

 

 

***

 

 

MEMENTO

 

Quand nous mour­rons
nous empor­te­rons

une série de vues
du ciel.

(Ciels d’aube
et ciels noc­turnes.)

Bien qu’on m’ait dit
que mort
on n’a
d’autre sou­ve­nir
que celui d’un ciel d’été,
un ciel noir
ébran­lé
par le vent.

                         de “Suites”

 

 

***

 

 

CLAIR D’HORLOGE

 

Je m’assis
dans une clai­rière du temps.

C’était un havre
de silence,
d’un blanc
silence,
for­mi­dable arène
où les étoiles
affron­taient les douze chiffres noirs
flot­tants.

 

de “Premières chan­sons”

 

 

***

 

 

LA GRANDE TRISTESSE

 

Tu ne peux te contem­pler
dans la mer.

Tes regards se brisent
comme des tiges de lumière.
Nuit de la terre.

 

                  de “Suites”

 

 

***

 

 

ADIEUX

 

Je me dirai adieu
au car­re­four

pour m’engager sur le che­min
de mon âme.

Réveillant sou­ve­nirs
et mau­vais moments
j’arriverai au petit ver­ger
de ma chan­son blanche
et me met­trai à trem­bler comme
l’étoile du matin

 

de “Suites”

 

 

***

 

 

SOMMET

 

Quand j’atteindrai le som­met…

(Ô cœur déso­lé,
Saint Sébastien en Cupidon.)

Quand j’atteindrai le som­met…

Laissez-moi chan­ter !
Parce que tant que je chan­te­rai
je ne ver­rai pas les sombres tertres
ni les trou­peaux
qui dans les pro­fon­deurs vont
sans pâtres.

Tant que je chan­te­rai,
je ver­rai l’unique étoile
qui n’existe pas.

Quand j’atteindrai le som­met…
en chan­tant.

 

                           de “Suites”

 

 

***

 

 

ET ENSUITE

 

Les laby­rinthes
que crée le temps

se dis­sipent.

(Il ne reste que
le désert.)

Le cœur,
source du désir,
se dis­sipe.

(Il ne reste que
le désert.)

L’illusion de l’aurore
et des bai­sers
se dis­sipent.

Il ne reste que
le désert.
Un ondu­leux
désert.

 

de “Poèmes du Cante Jondo”

 

 

***

 

 

ELEGIE DU SILENCE

 

Juillet 1920

 

Silence, où mènes-tu
Ton cris­tal tout embué

De rires, de paroles
Et des san­glots de l’arbre ?
Comment laves-tu, silence,
La rosée des chan­sons
Et les taches sonores
Que les mers loin­taines
Laissent sur la blan­cheur
Sereine de ta cape ?
Qui ferme tes bles­sures
Quand au-des­sus des champs
Quelque vieille noria
Plante son dard indo­lent
Dans ton cris­tal immense ?
Où vas-tu si te blessent
Les cloches au cou­chant
Et troublent ton eau dor­mante
Les volées de cou­plets
Et le grand bruit doré
Qui tombe en san­glo­tant
Sur les monts azu­rés ?
L’air cou­pant de l’hiver
Met ton azur en pièces,
Et tes haies vives se brisent
Sous la plainte rete­nue
D’une froide fon­taine.
Où que tu poses tes mains,
Tu trouves l’épine du rire
Ou bien le brû­lant coup
De corne de la pas­sion.
Si tu vas vers les astres,
Le bour­don solen­nel
Des oiseaux de l’azur
Rompt le bel équi­libre
De ton crâne caché.
Et toi qui fuis le son
Tu es le son lui-même,
Fantôme d’harmonie,
Fumée de cri et chant.
Tu t’en viens pour nous dire
Par les nuits obs­cures
La parole infi­nie
Sans souffle et sans lèvres.
Tout per­fo­ré d’étoiles
Et mûri de musique,
Où mènes-tu, silence,
Ta dou­leur sur­hu­maine
Douleur d’être cap­tif
De la toile mélo­dique,
Aveugle à jamais, dès
Lors, ta source sacrée ?
Aujourd’hui tes ondes,
Troubles de pen­sée, emportent
La cendre sonore et
La dou­leur de jadis.
Les échos de ces cris
À jamais en allés.
Le vacarme loin­tain
De la mer, momi­fié.
Si Jehovah s’endort,
Monte sur son trône brillant,
Casse-lui sur la tête
Une étoile éteinte,
Et finis-en avec
L’éternelle musique,
L’harmonie sonore
De la lumière, et puis
Reviens à la source
Où dans la nuit pérenne
D’avant Dieu et le Temps
Calme tu jaillis­sais.

 

                       de “Livre de poèmes”

 

 

***

 

 

UN CRI VERS ROME

 

Depuis la tour du Chrysler Building

 

Des pommes légè­re­ment bles­sées
par de fines épées d’argent,

des nuages déchi­rés par une main de corail
qui porte sur le dos une amande de feu,
des pois­sons d’arsenic ain­si que des requins,
des requins comme des larmes pour aveu­gler une foule,
des roses qui blessent
et des aiguilles pla­cées dans les canaux du sang,
des mondes enne­mis et des amours cou­verts de vers
tom­be­ront sur toi. Tomberont sur la grande cou­pole
qu’enduisent d’huile les langues mili­taires,
où un homme com­pisse une éblouis­sante colombe
en cra­chant du char­bon concas­sé
entou­ré de mil­liers de clo­chettes.
Parce qu’il n’est plus per­sonne pour par­ta­ger pain et vin,
plus per­sonne pour culti­ver des herbes dans la bouche du mort,
plus per­sonne pour ouvrir les draps du repos,
plus per­sonne pour déplo­rer les bles­sures des élé­phants.
Il n’y a plus qu’un mil­lion de for­ge­rons
à for­ger des chaînes pour les enfants à venir.
Il n’y a plus qu’un mil­lion de menui­siers
qui fabriquent des cer­cueils sans croix.
Il n’y a plus qu’une foule gémis­sante
qui s’ouvre la che­mise dans l’attente de la balle.
L’homme qui méprise la colombe devait par­ler,
devait crier tout nu au milieu des colonnes
et se faire une piqûre pour attra­per la lèpre,
et ver­ser des larmes assez ter­ribles
pour dis­soudre ses anneaux et ses télé­phones de dia­mant.
Mais l’homme vêtu de blanc
ignore le mys­tère de l’épi,
ignore le gémis­se­ment de la par­tu­riente,
ignore que le Christ peut encore don­ner de l’eau,
ignore que l’argent brûle le pro­dige du bai­ser
et donne le sang de l’agneau au bec idiot du fai­san.
Les maîtres montrent aux enfants
une lumière mer­veilleuse qui vient de la mon­tagne ;
mais à l’arrivée ce n’est que ramas de cloaques
où voci­fèrent les nymphes obs­cures du cho­lé­ra.
Les maîtres indiquent avec dévo­tion les énormes cou­poles embau­mées,
mais des­sous les sta­tues il n’y a pas d’amour,
il n’y a pas d’amour sous les yeux de cris­tal immuable.
L’amour est dans les chairs cre­vas­sées par la soif,
dans la hutte minus­cule qui lutte contre l’inondation ;
l’amour est dans les fosses où luttent les ser­pents de la faim,
dans la triste mer qui berce les cadavres des mouettes
et dans le très obs­cur bai­ser lan­ci­nant sous les oreillers.
Mais le vieillard aux mains dia­phanes
dira : amour, amour, amour,
accla­mé par des mil­lions de mori­bonds.
Dira : amour, amour, amour,
dans son drap d’or fré­mis­sant de ten­dresse ;
dira : paix, paix, paix,
par­mi cli­que­tis de lames et mèches de dyna­mite.
Dira : amour, amour, amour,
jusqu’à ce que ses lèvres deviennent d’argent.
Pendant ce temps, pen­dant ce temps, ah ! pen­dant ce temps,
les nègres qui vident les cra­choirs,
les enfants qui tremblent sous la ter­reur blème des direc­teurs,
les femmes noyées dans les huiles miné­rales,
la foule au mar­teau, au vio­lon ou au nuage,
doit crier même si on lui éclate la cer­velle sur le mur,
doit crier devant les cou­poles,
doit crier folle de feu,
doit crier folle de neige,
doit crier, la tête pleine d’excréments,
doit crier comme toutes les nuits réunies,
doit crier avec sa voix si déchi­rée
jusqu’à ce que les villes tremblent comme des fillettes
et que s’ouvrent les pri­sons de l’huile et de la musique.
Parce que nous vou­lons notre pain quo­ti­dien,
fleur d’alisier et pérenne ten­dresse égre­née,
parce que nous vou­lons que s’accomplisse la volon­té de la Terre
qui accorde à tous ses fruits.

 

de “Poète à New York”

 

 

***

 

THAMAR ET AMNON

 

La lune tourne dans le ciel
au-des­sus des terres sans eau

cepen­dant que l’été sème
ses rumeurs de tigre et flamme.
Par-des­sus les toi­tures
des nerfs de métal tin­taient.
Un fri­se­lis d’air venait
avec les bêle­ments de laine.
La terre s’offre cou­verte
de bles­sures cica­tri­sées,
ou fré­mis­sante d’aigus
cau­tères de lumières blanches.

 

                     *

Thamar était à rêver
d’oiseaux dedans sa gorge,

au son de frais tam­bou­rins,
et de cithares lunées.
Son corps nu comme en sus­pens,
acé­ré nord de pal­mier,
veut des flo­cons pour son ventre,
et du gré­sil pour son dos.
Thamar était à chan­ter,
dévê­tue sur la ter­rasse.
Ses pieds étaient entou­rés
de cinq colombes gla­cées.
Amnon, au phy­sique délié,
de la tour la regar­dait,
l’aine bai­gnée d’écume,
et la barbe oscil­lante.
Son corps nu illu­mi­né
s’étendait sur la ter­rasse,
avec entre les dents le bruit
d’une flèche tout juste fichée.
Amnon tout à regar­der
la lune ronde et basse,
vit en la lune les seins
fermes à sou­hait de sa sœur.

 

                      *

Amnon à trois heures et demie
s’étendit des­sus son lit.

La chambre tout entière souf­frait
avec ses yeux rem­plis d’ailes.
La lumière mas­sive enfouit
les bourgs dans le sable fauve,
ou découvre un éphé­mère
corail de roses et dah­lias.
L’eau de puits entra­vée
sourd en silence dans les jarres.
Parmi la mousse des troncs
dres­sé le cobra chante.
Amnon gémit sur la toile
très fraîche de sa couche.
Et le lierre du fris­son
couvre sa chair embra­sée.
Thamar entra silen­cieuse
dans la chambre qui fit silence,
cou­leur de veine et Danube,
trouble de traces loin­taines.
Thamar, efface-moi les yeux
avec ton aube étale.
Les fila­ments de mon sang
font sur ta jupe des volants.
Laisse-moi tran­quille, mon frère.
Tes bai­sers sur mon dos sont
comme un double essaim flû­té
de guêpes et de brises légères.
Thamar, sur tes seins dres­sés
il y a deux pois­sons qui m’appellent,
et au bout de tes doigts bruit
une rumeur de rose recluse.

 

                   *

Les cent che­vaux du roi
dans la cour hen­nis­saient.

Soleil plu­riel résis­tait
la min­ceur de la treille.
Il lui sai­sit les che­veux,
il lui déchire la che­mise.
De tièdes coraux des­sinent
des rus sur la blonde carte.

 

                    *

Oh ! quels cris on enten­dait
au-des­sus des mai­sons !

Quelle pro­fu­sion de poi­gnards
et de tuniques lacé­rées.
Par les esca­liers tristes
des esclaves montent et des­cendent.
Pistons et cuisses jouent
sous les nuages arrê­tés.
Tout à l’entour de Thamar
crient des vierges gitanes
et d’autres recueillent les gouttes
de sa fleur mar­ty­ri­sée.
Des linges blancs s’empourprent
dans les chambres fer­mées.
Pampres et pois­sons échangent
des rumeurs de tiède aurore.

 

                  *

Violeur rem­pli de fureur,
Amnon fuit sur son che­val.

Du haut des murs et des tours
des Noirs lui décochent des flèches.
Et quand les quatre sabots
ne furent plus que quatre échos,
David avec des ciseaux
cou­pa les cordes de sa harpe.

 

                       de “Romancero gitan”

 

 

***

mm

Po&Psy

Danièle Faugeras, poète et tra­duc­trice, vit et tra­vaille à Anduze (Gard).

Pascale Janot vit et tra­vaille en Italie, à Trieste. Elle est lec­trice de langue fran­çaise à l’École Supérieure de Langues Modernes pour Traducteurs et Interprètes (uni­ver­si­té de Trieste) et tra­duc­trice.

Elles codi­rigent la col­lec­tion de poé­sie PO&PSY, aux édi­tions Erès (Toulouse), qu’elles ont elles-mêmes fon­dée en 2008 et dans laquelle, à ce jour, une quin­zaine de poètes ont été publiés dont Ancet, Bohi, Cabarrot, Garcia Lorca, Guillevic, Issa, Kiarostami, Migeot, Porchia, Rôshan, Universo, Sôgi-Shôhaku-Sôshô : poetp​sy​.word​press​.com

D. Faugeras et P. Janot ont tra­duit à « quatre mains » :

  • Patrizia Cavalli, Mes poèmes ne chan­ge­ront pas le monde, Éditions des Femmes/​Antoinette Fouque, Paris 2007 (de l’italien) ;
  • Kobayashi Issa, Pas simple en ce monde d’être né humain, haï­ku, Editions Erès, col­lec­tion PO&PSY, Toulouse 2008 (du japo­nais) ;
  • Paolo Universo, La bal­lade de l’ancien asile, Editions Erès, col­lec­tion PO&PSY, Toulouse 2008 (de l’italien).

Elles ont éga­le­ment tra­duit l’œuvre com­plète de Paolo Universo, en attente de publi­ca­tion.