> Bonnes feuilles PO&PSY : Alexandre Hollan

Bonnes feuilles PO&PSY : Alexandre Hollan

Par | 2018-01-25T13:14:05+00:00 10 mai 2015|Catégories : Chroniques|

 

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Né à Budapest en 1933, Alexandre Hollan vit à Paris depuis 1956. Dès cette époque il prend l’habitude de s’isoler une par­tie de l’année dans le Sud de la France, en contact intime avec la nature, les arbres. Depuis 1984, il passe l’été au milieu des vignes et des chênes verts, dans son mazet de l’Hérault. Le reste de l’année, il peint dans son ate­lier pari­sien, appro­fon­dis­sant sa recherche de la cou­leur, et dans son ate­lier d'Ivry, déve­lop­pant en grand for­mat les études d'arbres.

 

Dans ses Notes sur la pein­ture et le des­sin (réédi­tées ici en un livre unique) qui inter­rogent au plus près de son sur­gis­se­ment l'expérience pic­tu­rale, Alexandre Hollan réflé­chit en poète sur cette "force nou­velle" qui émane des impres­sions pro­duites par le monde exté­rieur, une force "qu'il faut com­prendre et sau­ver". 

 

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Extrait de la pré­face de Jean-Yves Pouilloux :

On assiste dans les pages ici réunies à la pour­suite, obs­ti­née et en un sens par­fai­te­ment dérai­son­nable, d’une explo­ra­tion aus­si plei­ne­ment consciente que pos­sible de notre rela­tion au visible. Avec une per­sé­vé­rance et une téna­ci­té à bien des égards énig­ma­tiques, Alexandre Hollan exa­mine soi­gneu­se­ment sa propre pra­tique, tente de tra­ver­ser les réac­tions auto­ma­tiques et découvre à l'œuvre des dis­po­si­tions com­plexes et confuses, qu’une atten­tion fine va révé­ler dans leur fra­gi­li­té même, alors qu’elles consti­tuent la teneur essen­tielle de notre per­cep­tion pré­sente. Chacun, j’imagine, en le lisant pour­ra trou­ver l’occasion de recon­naître cer­tains de ses propres mou­ve­ments inaper­çus. Du moins c’est ce qui m’est arri­vé per­son­nel­le­ment, et j’ai l’impression en plus d’un moment d’avoir pu, grâce à ces notes et grâce à lui, le peintre, ouvrir les yeux sur ce qui était devant moi et que pour­tant je ne voyais pas. Ces Notes sur la pein­ture et le des­sin sont bien autre chose qu’une réflexion

« tech­nique » sur la pra­tique pic­tu­rale, elles évoquent un appren­tis­sage des tours et détours, par­fois des ruses, qu’il faut accep­ter pour essayer de par­ve­nir à une rela­tion vraie au monde et à soi. En ce sens on pour­rait dire qu'elles relèvent d'une poé­tique.

 

 

 

 

Notes choi­sies :

 

Le monde autre qu’humain, le monde de la nature est habi­té par l’inconnu. Certains arbres sont des portes. (1989)

 

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Accepter l’inconnu qui rôde dans l’arbre. L’accepter, pas le cap­tu­rer. Parfois il fait gran­dir le connu. (5.9.08)

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L’arbre existe sans moi. (…) Devant l’arbre ma chance est d’entrer direc­te­ment en contact avec l’inconnu, le "pas moi". Cela donne un sen­ti­ment de liber­té. (8.93)

                                                

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Avoir de l’énergie n’est pas néces­saire pour des­si­ner un arbre, seule­ment un peu de calme. L’énergie est dans l’arbre. (8.85)

 

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Le visible reste caché dans l’invisible, la lumière dans le noir, le vert dans le rouge, le rouge dans le vert. Je vais vers l’invisible pour voir. Vers le sombre pour trou­ver la lumière. (12.89)

 

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Appel de la pro­fon­deur, car le monde quo­ti­dien est sans lumière, même quand le soleil inonde mon ate­lier.

Oui, je crois que les ténèbres c’est "moi", ma peur, ma vani­té, ma ruse, mes amours, mon art… et je dois "faire avec", je dois les tra­ver­ser pour atteindre la lumière, peut-être. C’est si impor­tant de ne pas me confondre avec moi-même. (1991)

                                                                                    

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La pein­ture me mène là où je suis déjà. (11.5.97)

 

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"Créer". Créer une forme durable. Le besoin de "faire" des des­sins est une néces­si­té inté­rieure (comme par­ler, bou­ger, tou­cher…). Tous les enfants adorent gri­bouiller. C’est la même chose. Mais le besoin de gar­der, de pro­lon­ger la vie est moins auto­ma­tique que le besoin d’exprimer. Cette pro­lon­ga­tion part d’une éner­gie rete­nue, déjà per­son­nelle. "Je crée car je suis". Je m’oppose à moi-même pour être. Je com­mence à pen­ser au lieu de suivre les évé­ne­ments qui m’attirent. Cette résis­tance pro­duit l’énergie, la force inté­rieure du départ. L’énergie a ce carac­tère char­nel, résis­tant, révol­té. C’est dans cette force que le "désir de durer, d’être" appa­raît. (17.4.04)

                                                                                               

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La vie exté­rieure pro­cède par impres­sions. Elle sug­gère un dépas­se­ment. Elle crée un désir. Ce désir appelle une éner­gie. Cette éner­gie doit venir d’ailleurs, par dépas­se­ment. Ce dépas­se­ment vient d’un « déses­poir » (com­pré­hen­sion qu’à cet ins­tant, la tran­quilli­té est mor­telle). Mais dans l’impression du monde exté­rieur, à part l’échec (le constat que « ce n’est pas ça »), il y a quelque chose. Au milieu du chaos, du drame, de la perte (tout ce mélo­drame qui est mon affaire per­son­nelle est pro­ba­ble­ment secon­daire), il y a une force nou­velle à com­prendre, à sau­ver. (24.8.08)

                                                                                               

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La vie secrète – pas vrai­ment secrète, mais presque tou­jours invi­sible – appa­raît par­fois dans les formes, arbres, objets. Elle les tra­verse, les habite, et vient vers nous.

Voir, c’est sen­tir cette trans­for­ma­tion de la réa­li­té, le plus sim­ple­ment pos­sible. Cette trans­for­ma­tion apporte une éner­gie neuve, incon­nue. Donner à ces forces invi­sibles une place, une flui­di­té, une résis­tance : le des­sin, la pein­ture sont là pour cela, les rendre visibles.

Dans cette rela­tion avec la part invi­sible de la réa­li­té, je recon­nais trois che­mins : celui de la vitesse qui crée le mou­ve­ment, celui de la len­teur qui crée la pro­fon­deur, et celui du rythme, une alter­nance entre forme et espace. (09.06)

                                                

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Le monde exté­rieur est un monde inté­rieur. (10.7.10)

                                                                                               

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Une calme urgence tra­vaille nos vies. Urgence à ne rien faire, à lais­ser tra­vailler les forces natu­relles. Elles ont mis du temps à se faire connaître, à res­ter sépa­rées, hors du monde.

La pré­sence vient de loin, se connaît, se recon­naît dans le mou­ve­ment silen­cieux. Elle passe – pour moi – par et dans la nature, par la forme des arbres. Formes où quelque chose la rejoint. Attente active. Capter et patien­ter. (12.6.06)

                                                                                                                       

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Quand les démons­tra­tions de force sont pas­sées, il reste un peu de vide. Et une musique loin­taine, venant à tra­vers les arbres : des lignes aériennes, lentes concen­trées. Elles n’ont rien à voir avec le corps de l’arbre. Pourtant, l’arbre les chante. (22.9.11)

 

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Po&Psy

Danièle Faugeras, poète et tra­duc­trice, vit et tra­vaille à Anduze (Gard).

Pascale Janot vit et tra­vaille en Italie, à Trieste. Elle est lec­trice de langue fran­çaise à l’École Supérieure de Langues Modernes pour Traducteurs et Interprètes (uni­ver­si­té de Trieste) et tra­duc­trice.

Elles codi­rigent la col­lec­tion de poé­sie PO&PSY, aux édi­tions Erès (Toulouse), qu’elles ont elles-mêmes fon­dée en 2008 et dans laquelle, à ce jour, une quin­zaine de poètes ont été publiés dont Ancet, Bohi, Cabarrot, Garcia Lorca, Guillevic, Issa, Kiarostami, Migeot, Porchia, Rôshan, Universo, Sôgi-Shôhaku-Sôshô : poetp​sy​.word​press​.com

D. Faugeras et P. Janot ont tra­duit à « quatre mains » :

  • Patrizia Cavalli, Mes poèmes ne chan­ge­ront pas le monde, Éditions des Femmes/​Antoinette Fouque, Paris 2007 (de l’italien) ;
  • Kobayashi Issa, Pas simple en ce monde d’être né humain, haï­ku, Editions Erès, col­lec­tion PO&PSY, Toulouse 2008 (du japo­nais) ;
  • Paolo Universo, La bal­lade de l’ancien asile, Editions Erès, col­lec­tion PO&PSY, Toulouse 2008 (de l’italien).

Elles ont éga­le­ment tra­duit l’œuvre com­plète de Paolo Universo, en attente de publi­ca­tion.