> Chronique du veilleur (34) : Judith Chavanne

Chronique du veilleur (34) : Judith Chavanne

Par |2018-12-03T15:46:18+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Judith Chavanne|

 Le vrai poète sait « se nour­rir de lumière ». Judith Chavanne, à l’évidence, le sait, et sait le trans­mettre par son écri­ture poé­tique. Elle citait, dans le remar­quable essai qu’elle avait consa­cré à Philippe Jaccottet : Philippe Jaccottet, une poé­tique de l’ouverture (Seli Arslan, 2003), la phrase de Simone Weil : « Il n’y a qu’une faute : ne pas avoir la capa­ci­té de se nour­rir de lumière. » Son der­nier recueil, A l’équilibre, ras­semble cinq suites de poèmes, et la der­nière, « l’attention, la neige », se ter­mine pré­ci­sé­ment par le mot lumière. 

Chercher la lumière, c’est mur­mu­rer à l’oreille de l’autre, se pen­cher vers lui, par bon­té, ten­dresse, sol­li­ci­tude. Judith Chavanne ne conçoit pas la poé­sie autre­ment.

Judith Chavanne, A l’équilibre, Editions
Le Bois d’Orion, 15 euros.

Un poème de la suite « Ce qui nous appelle » défi­nit, à mon sens, son propre lan­gage poé­tique : c’est une façon « de ver­ser des paroles à peine », d’user d’un « lan­gage ame­nui­sé », « le souffle, l’haleine tout juste arti­cu­lés »

 

                       de dou­ce­ment fouiller

                      comme dans le sous-bois un rayon de soleil,

                      dans tout le corps depuis l’oreille

                     jusqu’à l’âme, jusqu’à la débus­quer.

 

L’enfance, « la rose secrète entre les feuilles », un effleu­re­ment, le « frô­le­ment des mots », une « blanche pluie, très douce » des pétales qui se défont, tout est grâce pour le poète qui « tisse dans la lec­ture des heures lentes. » Ce rythme lent est sou­vent celui du bon­heur simple, il est aus­si celui d’une inté­rio­ri­té qui s’approfondit, « se recrée ». La fra­gi­li­té, par­fois extrême, que l’on devine dans l’âme du poète, s’accorde si bien avec le pay­sage, le jar­din où l’enfant est là, l’instant qui s’arrête presque, tant alors « l’équilibre » appa­raît comme une grâce divine accor­dée.

 

L’enfant au jar­din cueille une pâque­rette

à la tige trop courte, mais elle dira ain­si son amour.

Une femme au soir se pare avec pudeur,

elle sus­pend les heures.

Parfois, comme en sous mains les livres

aux époques ter­ribles, on échange

dans un dia­logue un peu de sens, des bribes.

On n’est pré­mu­ni contre rien

mais l’instant vibre, à jamais, dans l’évidence.

 

L’équilibre des poèmes de Judith Chavanne pro­voque en nous une émo­tion rare, celle que la beau­té et la véri­té réservent à ceux qui captent les moindres « gouttes de vie » avec atten­tion, humi­li­té, presque dans le dénue­ment.  Nous lui sommes recon­nais­sants de nous offrir, en ce magni­fique recueil, « l’étreinte, la lumière, et le des­sai­sis­se­ment. »

mm

Gérard Bocholier

Gérard Bocholier est né le 8 sep­tembre 1947 à Clermont-Ferrand (France). Il a fait ses études secon­daires et supé­rieures dans cette ville, y a ensuite ensei­gné la lit­té­ra­ture fran­çaise et les lettres clas­siques en classe de lettres supé­rieures.

Originaire d’une famille de vigne­rons de la plaine de Limagne, il est franc-com­tois par sa famille mater­nelle, à la fron­tière du pays de Vaud en Suisse. Il a pas­sé son enfance et sa jeu­nesse dans le vil­lage pater­nel de Monton, au sud de Clermont-Ferrand, que les poèmes en prose du Village et les ombresévoquent avec ses habi­tants.

La lec­ture de Pierre Reverdy, à qui il consacre un essai en 1984, Pierre Reverdy lephare obs­cur,déter­mine en grande par­tie sa voca­tion de poète. En 1971, Marcel Arland, direc­teur de la NRF, lui remet à Paris le prix Paul Valéry, réser­vé à un jeune poète étu­diant.  Son pre­mier grand livre, L’Ordre du silence, est publié en 1975.  En 1976, il par­ti­cipe à la fon­da­tion de la revue de poé­sieArpa, avec d’autres poètes auver­gnats et bour­bon­nais, dont Pierre Delisle, qui fut un de ses plus proches amis. D’autres ren­contres éclairent sa route : celle de Jean Grosjean à la NRF, puis celle de Jacques Réda, qui lui confie une chro­nique régu­lière de poé­sie dans les pages de la célèbre revue à par­tir des années 90, mais aus­si l’amitié affec­tueuse du poète de Suisse romande, Anne Perrier, dont il pré­face les œuvres com­plètes en 1996.

Son acti­vi­té de cri­tique de poé­sie ne cesse de se déve­lop­per au fil des années, il col­la­bore  au fil des années à de nom­breuses revues, notam­ment à la Revue de Belles Lettresde Genève, au Nouveau Recueil, et sur­tout à Arpa,dont il assure la direc­tion dès 1984. Il donne actuel­le­ment des poèmes à Thauma,Nunc,Le Journaldes poètes.

Certains de ses articles sont réunis dans le volume Les ombrages fabu­leux,en 2003.

A par­tir de 2009, un an avant sa retraite, il se consacre prin­ci­pa­le­ment à l’écriture de psaumes, publiés par Ad Solem. Le pre­mier volume est pré­fa­cé par Jean-Pierre Lemaire, son ami proche. Le deuxième s’ouvre sur un envoi de Philippe Jaccottet. Son essai Le poème exer­cice spi­ri­tuelexplique et illustre cette démarche.

Il prend la res­pon­sa­bi­li­té d’une rubrique de poé­sie dans l’hebdomadaire La Vieet tient une chro­nique de lec­tures, « Chronique du veilleur »,  à par­tir de 2012 sur le site inter­net :Recours aupoème.

De nom­breux prix lui ont été attri­bués : Voronca (1978), Louis Guillaume (1987), le Grand Prix de poé­sie pour la jeu­nesse en 1991, le prix Paul Verlaine  de la Maison de poé­sie en 1994, le prix Louise Labé en 2011. L’Académie Française lui a décer­né le prix François Coppée pourPsaumes de l’espérance en 2013.

Son jour­nal intime, Les nuages de l’âme, paraît en 2016, regrou­pant des frag­ments des années 1996 à 2016.

Parmi ses publi­ca­tions poé­tiques récentes : Abîmes cachés(2010) ; Psaumes du bel amour(2010) ; Belles sai­sons obs­cures(2012) ; Psaumes de l’espérance(2012) ; Le Villageempor­té (2013) ; Passant (2014) ; Les Etreintes invi­sibles (2016) ; Nuits (2016) ; Tisons(2018) ; Un char­don de bleu pur(2018) ; Depuis tou­jours le chant(2019)

A paraître : Ainsi par­lait Georges Bernanos(Arfuyen) ; Psaumes de la Foi vive (Ad Solem) ; J’appelle depuis l’enfance (La Coopérative).

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