Le vrai poète sait « se nour­rir de lumière ». Judith Cha­vanne, à l’évidence, le sait, et sait le trans­met­tre par son écri­t­ure poé­tique. Elle citait, dans le remar­quable essai qu’elle avait con­sacré à Philippe Jac­cot­tet : Philippe Jac­cot­tet, une poé­tique de l’ouverture (Seli Arslan, 2003), la phrase de Simone Weil : « Il n’y a qu’une faute : ne pas avoir la capac­ité de se nour­rir de lumière. » Son dernier recueil, A l’équilibre, rassem­ble cinq suites de poèmes, et la dernière, « l’attention, la neige », se ter­mine pré­cisé­ment par le mot lumière. 

Chercher la lumière, c’est mur­mur­er à l’oreille de l’autre, se pencher vers lui, par bon­té, ten­dresse, sol­lic­i­tude. Judith Cha­vanne ne conçoit pas la poésie autrement.

Judith Cha­vanne, A l’équilibre, Edi­tions
Le Bois d’Orion, 15 euros.

Un poème de la suite « Ce qui nous appelle » définit, à mon sens, son pro­pre lan­gage poé­tique : c’est une façon « de vers­er des paroles à peine », d’user d’un « lan­gage amenuisé », « le souf­fle, l’haleine tout juste articulés »

 

                       de douce­ment fouiller

                      comme dans le sous-bois un ray­on de soleil,

                      dans tout le corps depuis l’oreille

                     jusqu’à l’âme, jusqu’à la débusquer.

 

L’enfance, « la rose secrète entre les feuilles », un effleure­ment, le « frôle­ment des mots », une « blanche pluie, très douce » des pétales qui se défont, tout est grâce pour le poète qui « tisse dans la lec­ture des heures lentes. » Ce rythme lent est sou­vent celui du bon­heur sim­ple, il est aus­si celui d’une intéri­or­ité qui s’approfondit, « se recrée ». La fragilité, par­fois extrême, que l’on devine dans l’âme du poète, s’accorde si bien avec le paysage, le jardin où l’enfant est là, l’instant qui s’arrête presque, tant alors « l’équilibre » appa­raît comme une grâce divine accordée.

 

L’enfant au jardin cueille une pâquerette

à la tige trop courte, mais elle dira ain­si son amour.

Une femme au soir se pare avec pudeur,

elle sus­pend les heures.

Par­fois, comme en sous mains les livres

aux épo­ques ter­ri­bles, on échange

dans un dia­logue un peu de sens, des bribes.

On n’est pré­mu­ni con­tre rien

mais l’instant vibre, à jamais, dans l’évidence.

 

L’équilibre des poèmes de Judith Cha­vanne provoque en nous une émo­tion rare, celle que la beauté et la vérité réser­vent à ceux qui captent les moin­dres « gouttes de vie » avec atten­tion, humil­ité, presque dans le dénue­ment.  Nous lui sommes recon­nais­sants de nous offrir, en ce mag­nifique recueil, « l’étreinte, la lumière, et le dessaisissement. »

mm

Gérard Bocholier

Gérard Bocholi­er est né le 8 sep­tem­bre 1947 à Cler­mont-Fer­rand (France). Il a fait ses études sec­ondaires et supérieures dans cette ville, y a ensuite enseigné la lit­téra­ture française et les let­tres clas­siques en classe de let­tres supérieures. Orig­i­naire d’une famille de vignerons de la plaine de Limagne, il est franc-com­tois par sa famille mater­nelle, à la fron­tière du pays de Vaud en Suisse. Il a passé son enfance et sa jeunesse dans le vil­lage pater­nel de Mon­ton, au sud de Cler­mont-Fer­rand, que les poèmes en prose du Vil­lage et les ombresévo­quent avec ses habi­tants. La lec­ture de Pierre Reverdy, à qui il con­sacre un essai en 1984, Pierre Reverdy lephare obscur,déter­mine en grande par­tie sa voca­tion de poète. En 1971, Mar­cel Arland, directeur de la NRF, lui remet à Paris le prix Paul Valéry, réservé à un jeune poète étu­di­ant.  Son pre­mier grand livre, L’Ordre du silence, est pub­lié en 1975.  En 1976, il par­ticipe à la fon­da­tion de la revue de poésieArpa, avec d’autres poètes auvergnats et bour­bon­nais, dont Pierre Delisle, qui fut un de ses plus proches amis. D’autres ren­con­tres éclairent sa route : celle de Jean Gros­jean à la NRF, puis celle de Jacques Réda, qui lui con­fie une chronique régulière de poésie dans les pages de la célèbre revue à par­tir des années 90, mais aus­si l’amitié affectueuse du poète de Suisse romande, Anne Per­ri­er, dont il pré­face les œuvres com­plètes en 1996. Son activ­ité de cri­tique de poésie ne cesse de se dévelop­per au fil des années, il col­la­bore  au fil des années à de nom­breuses revues, notam­ment à la Revue de Belles Let­tresde Genève, au Nou­veau Recueil, et surtout à Arpa,dont il assure la direc­tion dès 1984. Il donne actuelle­ment des poèmes à Thau­ma,Nunc,Le Jour­naldes poètes. Cer­tains de ses arti­cles sont réu­nis dans le vol­ume Les ombrages fab­uleux,en 2003. A par­tir de 2009, un an avant sa retraite, il se con­sacre prin­ci­pale­ment à l’écriture de psaumes, pub­liés par Ad Solem. Le pre­mier vol­ume est pré­facé par Jean-Pierre Lemaire, son ami proche. Le deux­ième s’ouvre sur un envoi de Philippe Jac­cot­tet. Son essai Le poème exer­ci­ce spir­ituelexplique et illus­tre cette démarche. Il prend la respon­s­abil­ité d’une rubrique de poésie dans l’hebdomadaire La Vieet tient une chronique de lec­tures, « Chronique du veilleur »,  à par­tir de 2012 sur le site inter­net :Recours aupoème. De nom­breux prix lui ont été attribués : Voron­ca (1978), Louis Guil­laume (1987), le Grand Prix de poésie pour la jeunesse en 1991, le prix Paul Ver­laine  de la Mai­son de poésie en 1994, le prix Louise Labé en 2011. L’Académie Française lui a décerné le prix François Cop­pée pourPsaumes de l’espérance en 2013. Son jour­nal intime, Les nuages de l’âme, paraît en 2016, regroupant des frag­ments des années 1996 à 2016. Par­mi ses pub­li­ca­tions poé­tiques récentes : Abîmes cachés(2010) ; Psaumes du bel amour(2010) ; Belles saisons obscures(2012) ; Psaumes de l’espérance(2012) ; Le Vil­lageemporté (2013) ; Pas­sant (2014) ; Les Etreintes invis­i­bles (2016) ; Nuits (2016) ; Tisons(2018) ; Un chardon de bleu pur(2018) ; Depuis tou­jours le chant(2019) A paraître : Ain­si par­lait Georges Bernanos(Arfuyen) ; Psaumes de la Foi vive (Ad Solem) ; J’appelle depuis l’enfance (La Coopéra­tive). En 2019 parais­sent Ain­si par­lait G.Bernanos (2019) et Psaumes de la foi vive, Depuis tou­jours le chant. A paraître en 2020, J’ap­pelle depuis l’en­fance (La Coopéra­tive) et Une brûlante usure (Le Silence qui roule).