> Chronique du veilleur (21) – Alain Suied, Le Visage secret

Chronique du veilleur (21) – Alain Suied, Le Visage secret

Par |2018-01-07T11:23:31+00:00 8 janvier 2016|Catégories : Alain Suied, Essais & Chroniques|Mots-clés : |

L’œuvre d’Alain Suied est d’une très rare inté­gri­té. Elle a com­men­cé, alors qu’il n’avait que 16 ans, par un poème envoyé à André du Bouchet et publié par la revue L’Ephémère en 1968.  Elle s’est pour­sui­vie par deux livres publiés au Mercure de France, puis sa publi­ca­tion s’est inter­rom­pue pen­dant une dou­zaine d’années, reprise en 1985. Alain Suied, né dans l’ancienne com­mu­nau­té juive de Tunis, s’est trou­vé déra­ci­né  à l’âge de 8 ans. Il n’a ces­sé durant toute sa vie, ache­vée en 2008 à Paris, d’interroger la vie, ses pro­fon­deurs obs­cures, ses ori­gines, sa trans­mis­sion. Très mar­qué par l’étude des grands psy­cha­na­lystes contem­po­rains, lui-même entré en ana­lyse, il choi­sit les titres de ses recueils en par­fait miroir de ses han­tises et de ses recherches : « L’être dans la nuit du monde », « Ce qui écoute en nous », « La lumière de l’origine », « Rester humain »… Ses essais consa­crés à Paul Celan et au « corps juif » res­sassent d’une autre manière « la véri­té de l’enracinement » et « la com­mune bles­sure de vivre et de par­tir. »

Alain Suied Le Visage secret, Arfuyen, 13 euros

Alain Suied, Le Visage secret, Arfuyen, 13 euros

Le Visage secret, qui paraît chez Arfuyen, son édi­teur très fidèle, qui a publié une dizaine de ses manus­crits et qui en publie­ra d’autres encore res­tés inédits, nous fait retrou­ver Alain Suied habi­té par « le mirage de l’absence » :

L’absence n’existe que pour les vivants.
Les dis­pa­rus tremblent dans nos mains
leur souffle dans nos cris
leur effroi dans nos fièvres.
Nous nous tenons debout
dans la lumière du jour
pour­tant c’est l’ombre
qui nous porte.

C’est toute l’aventure humaine qui cir­cule dans ces pages, avec ses souf­frances, son pas­sé « de cris /​ de combats/​ qui ne peut reve­nir ». Pourtant, le cœur de l’homme a des pou­voirs immenses et le poète peut les sai­sir dans ses créa­tions, qui tiennent bon face à  la pous­sière de l’éphémère et aux ténèbres de la mort :

ton cœur est une étoile de sang
et sa lumière secrète
brille au fond de la nuit intime.

Alain Suied par­vient à don­ner à chaque vers, à chaque mot, un poids et une lumière qui touchent l’âme au plus pro­fond. Il dit à la fois, dans un même poème, le « feu ori­gi­nel » et l’air si léger qui donne à l’existence humaine fra­gi­li­té et beau­té. Le tutoie­ment qu’il emploie sou­vent pour son­der son être nous appelle à le suivre dans ses paroles « de chair » :

Cette vie que tu construis
vient du non-être, de l’Impossible
elle vient du feu ori­gi­nel.
Mais elle repose sur un rire
d’enfant, sur le cri mou­rant
d’un incon­nu, sur la soif d’une étoile.

De magni­fiques poèmes parlent de l’enfant et de sa connais­sance innée de la « dou­leur de la dis­pa­ri­tion », de cette intui­tion du « miracle fami­lier de la pré­sence », que le poète quel­que­fois par­tage avec lui. Le « visage secret » lui appa­raît en pleine clar­té, ce visage de véri­té que l’homme a tant de mal à retrou­ver dans le tré­fonds de son cœur.

Et il sait d’emblée
recon­naître l’ami et le fan­tôme
la fian­cée du cœur
et la force mater­nelle.
Et il sait, dans la clar­té, le nom oublié.

« Sous nos dif­fé­rences », un « cri unique » cherche à se faire entendre. La poé­sie d’Alain Suied capte ce cri, sou­vent assom­bri de ténèbres, immé­mo­rial, conti­nu. Elle le fait avec une sin­cé­ri­té et une exi­gence incom­pa­rables.

Chronique du veilleur

Retrouvez l’ensemble de la Chronique du veilleur, com­men­cée en 2012 par Gérard Bocholier

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Gérard Bocholier

Gérard Bocholier est né le 8 sep­tembre 1947 à Clermont-Ferrand (France). Il a fait ses études secon­daires et supé­rieures dans cette ville, y a ensuite ensei­gné la lit­té­ra­ture fran­çaise et les lettres clas­siques en classe de lettres supé­rieures.

Originaire d’une famille de vigne­rons de la plaine de Limagne, il est franc-com­tois par sa famille mater­nelle, à la fron­tière du pays de Vaud en Suisse. Il a pas­sé son enfance et sa jeu­nesse dans le vil­lage pater­nel de Monton, au sud de Clermont-Ferrand, que les poèmes en prose du Village et les ombresévoquent avec ses habi­tants.

La lec­ture de Pierre Reverdy, à qui il consacre un essai en 1984, Pierre Reverdy lephare obs­cur,déter­mine en grande par­tie sa voca­tion de poète. En 1971, Marcel Arland, direc­teur de la NRF, lui remet à Paris le prix Paul Valéry, réser­vé à un jeune poète étu­diant.  Son pre­mier grand livre, L’Ordre du silence, est publié en 1975.  En 1976, il par­ti­cipe à la fon­da­tion de la revue de poé­sieArpa, avec d’autres poètes auver­gnats et bour­bon­nais, dont Pierre Delisle, qui fut un de ses plus proches amis. D’autres ren­contres éclairent sa route : celle de Jean Grosjean à la NRF, puis celle de Jacques Réda, qui lui confie une chro­nique régu­lière de poé­sie dans les pages de la célèbre revue à par­tir des années 90, mais aus­si l’amitié affec­tueuse du poète de Suisse romande, Anne Perrier, dont il pré­face les œuvres com­plètes en 1996.

Son acti­vi­té de cri­tique de poé­sie ne cesse de se déve­lop­per au fil des années, il col­la­bore  au fil des années à de nom­breuses revues, notam­ment à la Revue de Belles Lettresde Genève, au Nouveau Recueil, et sur­tout à Arpa,dont il assure la direc­tion dès 1984. Il donne actuel­le­ment des poèmes à Thauma,Nunc,Le Journaldes poètes.

Certains de ses articles sont réunis dans le volume Les ombrages fabu­leux,en 2003.

A par­tir de 2009, un an avant sa retraite, il se consacre prin­ci­pa­le­ment à l’écriture de psaumes, publiés par Ad Solem. Le pre­mier volume est pré­fa­cé par Jean-Pierre Lemaire, son ami proche. Le deuxième s’ouvre sur un envoi de Philippe Jaccottet. Son essai Le poème exer­cice spi­ri­tuelexplique et illustre cette démarche.

Il prend la res­pon­sa­bi­li­té d’une rubrique de poé­sie dans l’hebdomadaire La Vieet tient une chro­nique de lec­tures, « Chronique du veilleur »,  à par­tir de 2012 sur le site inter­net :Recours aupoème.

De nom­breux prix lui ont été attri­bués : Voronca (1978), Louis Guillaume (1987), le Grand Prix de poé­sie pour la jeu­nesse en 1991, le prix Paul Verlaine  de la Maison de poé­sie en 1994, le prix Louise Labé en 2011. L’Académie Française lui a décer­né le prix François Coppée pourPsaumes de l’espérance en 2013.

Son jour­nal intime, Les nuages de l’âme, paraît en 2016, regrou­pant des frag­ments des années 1996 à 2016.

Parmi ses publi­ca­tions poé­tiques récentes : Abîmes cachés(2010) ; Psaumes du bel amour(2010) ; Belles sai­sons obs­cures(2012) ; Psaumes de l’espérance(2012) ; Le Villageempor­té (2013) ; Passant (2014) ; Les Etreintes invi­sibles (2016) ; Nuits (2016) ; Tisons(2018) ; Un char­don de bleu pur(2018) ; Depuis tou­jours le chant(2019)

A paraître : Ainsi par­lait Georges Bernanos(Arfuyen) ; Psaumes de la Foi vive (Ad Solem) ; J’appelle depuis l’enfance (La Coopérative).

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