D’où viens-tu, saveur, sur mes lèvres
Palper les paroles indicibles ?
Est-ce le sou­venir du dimanche des Rameaux
Où la pluie tra­ver­sait les glycines, le sabli­er du temps ?
— Mon corps ser­ré de votre absence -

Depuis un long som­meil partagé
Jusqu’au bon­jour radieux
J’éprou­ve le cœur du monde.

Fragment de miroir — fragment de vide

La pau­vreté se lie tous les matins. L’hé­mor­ragie du dehors laisse nos jours inachevés. Lessive, mémoire et présence ne lais­sent que quelques rumeurs s’a­menuis­er sans cesse. Ain­si sommes-nous trans­portés dans un au-delà grotesque, gauch­es et apeurés.

Vous êtes assise, vis­age éter­nelle­ment beau près d’un bassin de pierre, le corps saisi dans un linge d’ar­moisin. Je marche vers vous dans le ciel comme dans la haute neige.

Le Boulier cosmique, extraits

 

Il fal­lut quit­ter la bonne mai­son et sor­tir aux heures les plus mati­nales, pressé par le ver­tige de l’or, le corps sabré de ver­tus, de promess­es non tenues, de désor­dres. Il était temps d’arracher les vic­toires à leurs béances cré­d­ules et de ris­quer tout par­mi les vivants. La préhis­toire pou­vait enfin approcher dans sa beauté pre­mière, avec ses crom­lechs, ses vasques douloureuses, ses mar­tyrs aux yeux désaxés, ses épuisantes sablières. La lumière trou­verait cha­cun à sa place, avant de repren­dre l’ordre de la vie.
Je par­tis le soir même pour le Nou­veau Monde.
 
∗∗∗
 
Ô fleuve ! Regarde la masse du rauque­ment des chairs con­tre les brise-lames. Regarde ! Je flotte dans la nuit déci­sive, la remon­tée des abîmes. J’ai pro­jeté vers toi l’élan mélan­col­ique, effon­drant les barges, les bras cou­verts de sable et de varech. Dans la friche des grands via­ducs aban­don­née aux airs, j’écume la charge neuve des eaux mul­ti­col­ores et la chance de ta source élevée. L’injonction des dou­bles garde la masse des jon­quilles, ce coteau trem­blant vert où la vari­ante beauté des herbages cou­vre tous les degrés du temps.
 
∗∗∗
 
 Quel pro­fil pour ce sen­tier gra­vide, et com­bi­en de drames par­lent au bord du bassin. L’enfant accroupi compte les osse­lets, les billes de terre crue, ses mains col­orées posées au fil de l’air. Il faut écras­er l’herbe tressée con­tre une pierre du Hog­gar, inhaler son arôme immé­di­at pour guérir. Sur le sang des phras­es battues où se jette la mer, la danse s’étendra jusqu’au char­ron. Les con­quérants sor­tiront de l’histoire pour par­courir les quelques mètres de gloire qui les sépar­ent de l’anonymat.
 
∗∗∗
 

En réponse aux pon­tons aveu­gles, je demeure atten­tif au car­reau de faïence bleue que respire la mer. Les comp­toirs éclairés s’essoufflent dans l’âtre, tranchent la sécher­esse amère, la cou­tume du voy­age. Nous imposons des routes, groupant sous l’asphalte le prodi­ge des coquil­lages et des oiseaux fos­siles. L’arc nu charge d’embruns la cime des nordmanns.

 

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 J’ai marché sans vous à mes côtés. Vous étiez l’impatiente attente qui sauve, la mère de mon amour. J’ai atten­du dans l’agitation des gares la place qui me serait faite. J’ai dor­mi sur des bancs, dans l’humidité froide d’un des­tin. Je n’ai jamais renon­cé à votre parole. Quelle beauté était la vôtre. Côte à côte au long de ces prom­e­nades de ten­dresse, votre châle ser­ré sur vos épaules, vous étiez la douceur même.
 
Que peut-on établir de cet étire­ment du temps, de l’universalité des rues à tra­vers les cou­tumes, les rites, les retrou­vailles ? Votre main éloignée dans l’eau, votre haleine née à l’aube du vis­age. Ce demain porte l’esprit en sa rai­son pro­fonde. Nous ne pos­sé­dons rien que le dia­logue de cet amour avec notre langage.
 
 
 
Extrait de Le bouli­er cos­mique, paru­tion sep­tem­bre 2013, édi­tions Ad Solem