> Le bruissement des arbres dans les pages de G. Baudry

Le bruissement des arbres dans les pages de G. Baudry

Par | 2018-01-06T16:09:15+00:00 21 juin 2013|Catégories : Critiques, Gilles Baudry|

C’est vrai   je ne divulgue rien
j’illumine un secret

Gilles Baudry

 

La beau­té du titre de ce volume sai­sit d’emblée, elle est celle de l’un des vers du recueil. Et cette beau­té est au dia­pa­son des pages d’un livre qui per­met­tra, à ceux qui ne le connai­traient pas encore, de décou­vrir en Baudry l’un de nos poètes contem­po­rains majeurs. Poète de la voix/​voie inté­rieure, et des silences reten­tis­sants, ceux-là même qui trans­forment ce monde en cha­cun des ins­tants de la vie. Les poèmes de Gilles Baudry, ici, s’étendent ain­si qu’une marée, en quatre temps de taille inégale et d’intensité reliée : D’un rêve à l’autre rive, Outre mesure, Votifs et L’opulence du peu. Ce der­nier titre ou ensemble ne doit évi­dem­ment rien à ce que d’aucuns nomment le hasard.

Cela com­mence :

 

Seul avec le silence bour­don­nant d’abeilles
et la fenêtre en croix
sur l’absence habi­tée
 

le coque­li­cot de la lampe dans la nuit
 

seul  à tra­duire ce qu’on gagne
à vivre dans un lieu per­du
au bout du monde
où tout com­mence
 

où se penchent les ombres tuté­laires
de Sérusier   de Max Jacob   de Ségalen
de Saint-Pol-Roux le Magnifique
 

seul avec tous
frère des choses
à écou­ter sans fin venir
les pas de Dieu
 

la plume à la fine pointe de l’âme
à mains nues
 

j’écris

 

Et cela se passe donc « où tout com­mence ».
Chaque poète crée cha­cun des mondes à chaque ins­tant.
Quoi d’autre ?

Ceci :

 

l’envers du monde je le vois   j’entends
des pas de brume qui s’approchent

 

Gilles Baudry est-il ce poète « chré­tien » dont on parle par­fois ? Un homme tour­né vers le Christ, sans doute aucun. Mais un « poète chré­tien » ? Cela veut-il seule­ment dire quelque chose. Evidemment, non. Il n’existe aucun poète chré­tien, cette façon de qua­li­fier, si l’on ose employer un tel mot ain­si, est une héré­sie, plus encore quand elle se veut regrou­pe­ment « d’écrivains chré­tiens ». On nous dit que cela existe et nous avons du mal à le croire. Comment une telle âne­rie peut elle être ? Les temps sont bel et bien au règne de la quan­ti­té autre­fois évo­qué par René Guénon, en tous les domaines semble-t-il. Non, Gilles Baudry est un poète. C’est un état de l’être deve­nu ce qu’il est, on enten­dra cela en des lieux proches et je m’en réjouis. Que dit Baudry ? Des notes de vie pro­non­cées dans ce « par­ler en langue des oiseaux ». La poé­sie, cela vient de loin, de l’origine même du Chant du monde, de ce monde renais­sant de déluges en déluges. Et cela chante sans cesse. L’arbre de vie est une corde. Et cette corde nous enra­cine dans des uni­vers de réa­li­tés dont nous pei­nons à avoir idée.

Ce par­ler ful­gure sou­vent :

 

Le ciel est la moi­tié du pay­sage
l’autre moi­tié
 

la presqu’île cloî­trée
par les brumes d’opale
 

l’ombre por­tée de l’invisible
celle des choses à venir.

 

Fin de toutes les peurs, et ain­si de toutes les pré­ten­dues « pro­tec­tions » en forme de qua­li­fi­ca­tifs qui ne disent rien des êtres. Il y a des mondes qui viennent, et nous che­mi­nons en dedans du pré­sent. Nous sommes des mondes. Quoi d’autre ?

La poé­sie de Gilles Baudry en appelle au réel né de la « vraie mesure », ce que nous nom­mons ici Recours au Poème, et cela ne va pas sans cet « éton­ne­ment inouï d’être en vie ». Bien sûr, cela est évident, tel­le­ment il est absurde de ne pas vivre cette pré­oc­cu­pa­tion à chaque ins­tant.

La poé­sie de Baudry nous remet à l’ordre, en per­ma­nence devant le miracle d’être. Car c’est bien de miracle dont il s’agit lorsque l’on évoque la vie. La ques­tion n’est pas reli­gieuse. Elle est celle de l’extraordinaire beau­té de la vie, et de la sagesse archi­tec­tu­rale à l’origine de ce qui est. Nous, et tout ce qui est.

 

Sans la nuit la plus noire
que seraient à nos yeux les étoiles
 

qu’attendre de l’apparition
d’une aube mira­cu­lée ?

 

Le poète (je veux dire l’état de l’être que l’on nomme poète) a ceci « d’embêtant » qu’il pose en chaque moment d’authentiques ques­tions. Cela pour­rait être épui­sant. Et ça l’est. Comment pour­rait-il en aller autre­ment, depuis l’intérieur même du Poème ? La poé­sie et la conscience du Poème, c’est être vivant. Lire Baudry, ce peut être, pour peu que ses uni­vers parlent à ceux de son lec­teur, demeu­rer en vie. N’est-ce pas que :

 

Il n’y aurait que les étoiles
à rêver tout haut en plein jour
et nous veilleurs

 

Alors Gilles Baudry évoque Ce que peut le poème : « rendre au silence cou­leur et nais­sance ». Il y a tel­le­ment d’impor­tance dans ces quelques mots, que les sai­sir en devient presque dou­lou­reux. Parfois, la musique dira ce qui est, comme dans cet Ostinato :

 

Las, le temps réduit sa voi­lure
et dans l’ostinato des vagues
toute la mer se ride, mais
que veut le vent, que veut le vent ?

 

Clignotent, pia­notent les étoiles
le braille de nos insom­nies
sur un cla­vier pour quel noc­turne, mais
que nie la nuit, que nie la nuit ?

 

La nuit est au bout de ses yeux
et la forêt se cache
der­rière ses pau­pières, mais
que sait la sève, que sait la sève ?
 

Neige pétale par pétale,
cloche s’embrume et s’enveloppe
d’un lin­ceul de silence, mais
que tait la terre, que tait la terre ?

 

La terre ? Cette part fémi­nine de ce qui est devant nos yeux. Que tait cette terre  ? Nous voi­là plon­gés en plein mys­tère. Et toute pen­sée en cette direc­tion ne peut être qu’extérieure à ce que nous conti­nuons à nom­mer « rai­son », un concept dou­teux.

La poé­sie de Gilles Baudry, dédiée :

 

à ce qui fait chan­ter
la sève humaine
sur fond de mati­nale

 

Une poé­sie qui sait « la montre inutile /​ au poi­gnet de l’agonisant ». Alors, le volume se ter­mine néces­sai­re­ment sur L’opulence du peu pour « don­ner aux mots une pré­sence ». Le corps entiè­re­ment empli de ces mots, l’on se prend à croire en la pos­si­bi­li­té de vivre chaque ins­tant en lien avec cette pré­sence.

 

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