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Mare Nostrum

Par |2018-08-19T17:49:05+00:00 4 octobre 2013|Catégories : Blog|

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    Le recueil que vient de publier Raphaël Monticelli à la Passe du Vent, Mer inté­rieure, n'est pas sans faire pen­ser à l'antique Mare nos­trum du temps de nos études. Mais au-delà de cette évi­dence, il n'est pas sans poser quelques pro­blèmes redou­tables au cri­tique. Selon le prin­cipe de la col­lec­tion, les poèmes sont sui­vis d'un entre­tien de l'auteur avec Thierry Renard. L'ordre de lec­ture semble ain­si s'imposer, cepen­dant les douze poèmes qui com­posent ce livre résistent par­fois for­te­ment et le lec­teur éprouve quelques dif­fi­cul­tés à créer du sens. Mais l'entretien éclaire les textes et la méthode est expo­sée clai­re­ment en même temps que sont pré­ci­sées des pistes de lec­ture. Si bien que l'on s'interroge sur l'ordre : faut-il com­men­cer par l'entretien ?  Et comme ce que pour­rait écrire le cri­tique s'y trouve en par­tie, que faire ?

 

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    Raphaël Monticelli peut être défi­ni comme un poète de la connais­sance. D'ailleurs, il affirme à plu­sieurs reprises qu'il écrit pour com­prendre : "Écrire, c'est cher­cher à don­ner réponse à des pro­blèmes… Et si l'on en croit Bachelard, la « connais­sance », c'est bien ça : la réponse à un pro­blème." Mais il ne faut pas faire de sa poé­sie la tra­duc­tion d'un savoir : plu­sieurs ver­sions existent des poèmes ici regrou­pés. Il affirme même : "J'ai tra­vaillé Inventions d'Hypothia, ou Aux belles dor­meuses pen­dant des mois et il existe je ne sais com­bien de ver­sions".

    Je pense ici à cette belle expres­sion de Raoul-Jean Moulin pour qua­li­fier la démarche plas­tique de Kijno : "trans­mu­ta­tion de l'état des connais­sances". Cela me semble rejoindre quelque peu ce que dit Monticelli de sa façon de tra­vailler : "… je mets en place des dis­po­si­tifs d'écriture qui me per­mettent des trans­for­ma­tions comme autant d'hypothèses que je retiens ou non. Le texte com­mence à me conve­nir quand j'en sors moins ignare que je n'y suis entré".

 

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    Mer inté­rieure : douze poèmes donc sui­vis d'un entre­tien. Mais douze poèmes nés d'une œuvre d'art (cha­cun des poèmes est dédié au plas­ti­cien avec qui il a tra­vaillé, sur l'œuvre duquel il a  tra­vaillé). Écrire pour com­prendre. Mais ce recueil n'est pas une simple com­pi­la­tion. "Mer inté­rieure évoque la Grèce, l'Italie, la Croatie, la Provence, Malte, l'Égypte, la Tunisie, et invoque, ou convoque, des figures fémi­nines. L'ensemble fonc­tionne comme une archéo­lo­gie de la voix…"

 

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    Reste dans ce livre l'absence des œuvres d'art points de départ. Comment lire ces poèmes si l'on ne connaît pas ces œuvres ni le tra­vail de ces artistes ? À l'aveugle ? (Picasso disait que la pein­ture est un métier d'aveugle). C'est ce que j'ai fait : sept poèmes me parlent pour des rai­sons diverses, m'ont par­lé immé­dia­te­ment avant même la lec­ture de l'entretien. Puisque chaque poème part d'une œuvre plas­tique, si chaque poème évoque des pay­sages ita­liens ou plus géné­ra­le­ment médi­ter­ra­néens et des per­son­nages de ce bas­sin (qui ne cor­res­pondent pas for­cé­ment aux pay­sages), il est inutile de vou­loir tout repé­rer pour com­prendre, inutile de tout savoir, de tout connaître pour tout com­prendre, sen­tir ou aimer cette poé­sie.

    Si je ne connais pas l'œuvre de Leonardo Rosa à l'origine de Labia, l'évocation de Delphes et de la Pythie antique me touche : je vois les choses autre­ment et je com­prends mieux le réel de l'époque (de l'oracle ?)  grâce à ces vers : "Dans l'ordre de la voix /​/​ libre /​/​ Pythie /​ s'évade".

    Si je ne connais­sais pas l'histoire d'Hypathia, la fille du phi­lo­sophe et mathé­ma­ti­cien Théon d'Alexandrie, le poème éveille en moi la curio­si­té et je sors de sa lec­ture moins ignare que je n'y étais entré…

    Si je ne sais rien d'Oscari Nivese, ni du tra­vail plas­tique qui a per­mis l'émergence du Tamis de l'ange, le poème est clair pour moi, indé­pen­dam­ment des cir­cons­tances pré­cises. J'y lis l'horreur de la guerre et des bombes, la rumeur conti­nue des dou­leurs me fend le cœur et ren­force mes convic­tions.

    Etc.

    Et je peux sup­po­ser que le lec­teur trou­ve­ra son bien dans ces poèmes déta­chés des pein­tures et autres œuvres artis­tiques.

 

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    Je dois à la véri­té de dire que le tra­vail d'Henri Maccheroni ne m'était pas incon­nu ni ses 2000 pho­to­gra­phies du sexe d'une femme. J'ai eu sous les yeux le numé­ro d'Obliques (de 2000) où Raphaël Monticelli don­nait le texte ici repro­duit (dans une autre ver­sion ?) aux côtés d'une bonne ving­taine d'auteurs.

    Je pense alors à L'Origine du monde de Courbet et les deux vers qui ter­minent l'Ode au sexe fémi­nin m'éclairent sin­gu­liè­re­ment : "voi­ci le monde /​/​ et l'absence du monde".

 

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    À trop retra­vailler ses textes pour les rendre conformes à sa pen­sée, Raphaël Monticelli prend par­fois le risque de les rendre illi­sibles au com­mun des lec­teurs. C'est un reproche qu'on peut lui faire, comme on peut le faire à ce même com­mun des lec­teurs de ne savoir lire que ce que l'idéologie domi­nante pro­pose comme lisible, pour mieux asser­vir. Comment alors résoudre cette contra­dic­tion ? C'est la ques­tion qu'on se pose à la lec­ture des poèmes de Raphaël Monticelli. La poé­sie demande des lec­teurs exi­geants.

 

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    Raphaël Monticelli parle de "sage varié­té for­melle". Si, effec­ti­ve­ment, l'écriture reste dans un cré­neau carac­té­ris­tique à l'opposé de la pro­so­die clas­sique, on peut repé­rer à l'intérieur de ce cré­neau (même si le vers libre domine lar­ge­ment) une grande varié­té d'approches : vers et prose mêlés, laisses amples de poèmes, vers troués de blancs de lon­gueurs variables (entre cro­chets), vers soi­gneu­se­ment dis­po­sés dans la page avec pré­do­mi­nance du vers bref (rare­ment autour des 10/​12 syl­labes), bribes de dia­logues, dis­po­si­tion en colonnes, poèmes "inache­vés" avec cou­pure au milieu du vers ou du mot…

    Comme si Raphaël Monticelli vou­lait adap­ter son texte au fond de sa pen­sée. Voire au sup­port ori­gi­nel du texte. Une phrase à rele­ver dans l'entretien : "Enfin, je tra­vaille la dis­po­si­tion spa­tiale du texte, en fonc­tion du sup­port par­ti­cu­lier, du type de texte, de l'objectif de lec­ture…" Il en reste quelque chose ici.

 

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    La cri­tique est une acti­vi­té à risques. Finalement, lisez d'abord l'entretien. Ce qui est dit au risque de me trom­per…

 

 

 

 

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