> Porfirio Mamani Macedo, Amour dans la parole

Porfirio Mamani Macedo, Amour dans la parole

Par |2018-11-19T23:37:21+00:00 30 septembre 2014|Catégories : Critiques|

Max Alhau pour­suit son tra­vail de pas­seur de la poé­sie his­pa­no­phone. Cette fois, c'est un poète péru­vien, Porfirio  Mamani Macedo qu'il tra­duit. Amour dans la parole (Amor en la pala­bra, le titre ori­gi­nal) est un recueil de 77 poèmes en prose, célé­brant l'amour et la femme aimée. Rien de mièvre, ain­si qu'on aurait pu le craindre, dans ce chant ; mais, au contraire, une voix sin­gu­lière qui se fait entendre et une manière ori­gi­nale d'aborder le thème.

Ce qui frappe, dès la lec­ture d'une dizaine de poèmes, c'est l'usage que fait des mots Porfirio Mamani Macedo : c'est une poé­sie du res­sas­se­ment qu'il écrit. Les poèmes sont construits avec les mêmes mots (les mêmes élé­ments aux­quels ces mots se réfèrent) : parc, soleil, mers, vent, col­line, ombre… Mais agen­cés dif­fé­rem­ment. Les poèmes en deviennent fas­ci­nants, au sens propre de l'adjectif. Mais il n'y a pas que les mots du pay­sage, il y a aus­si ceux de l'individu : cœur, yeux, rêve, âme… Le lec­teur a l'impression que rien n'existe en dehors du couple et de l'univers qui accueille ce der­nier. Cependant, à lire atten­ti­ve­ment les textes, il se rend compte que cette poé­sie est un chant de l'éloignement, de l'absence, car il n'y a pas de fusion des corps. Mais le miracle,  (est-ce celui du poème ou du poète ? je ne sais ) c'est "qu'il n'est ni temps ni dis­tance" entre l'homme et la femme.  C'est une soli­tude peu­plée que vit le poète dans sa quête de la femme aimée : une soli­tude à par­ta­ger car il n'est nul égoïsme dans le chant de Macedo. J'ignore si le poète connaît le "der­nier" poème de Robert Desnos et ce vers "ombre par­mi les ombres" mais je remarque que le thème de l'ombre est repris de diverses façons et que "Ni les siècles ni la pous­sière ne pour­ront sépa­rer ton ombre et mon ombre". De même, je ne sais pas si Porfirio Mamani Macedo connaît Liberté de Paul Éluard, ce poème écrit pour célé­brer la femme qu'il aimait mais trans­for­mé, in fine, en rem­pla­çant dans le der­nier vers le nom de celle-ci par le mot Liberté. Macedo écrit (et le hasard – ? – est frap­pant) : "J'écris ton nom chaque jour" ou "Sous la pluie, à l'aube de ce nou­veau jour, j'écrirai ton nom" ou encore "… j'écris ton nom chaque jour"… Mais par ces allu­sions (invo­lon­taires ?) l'amour devient cos­mique. Cependant, cette poé­sie se fait aus­si l'écho de ce qui se passe au pays de l'aimée : ain­si peut-on lire dans le qua­rante-deuxième poème ces mots : "… il y a un bruit de bottes dans les rues, il y a des cris déses­pé­rés d'enfants et de leurs parents. Ils sont en train de tuer le jour et d'engendrer la nuit. […] On mal­traite l'automne et les feuilles et il y a les bruits de ceux qui fuient dans les rues, il y a des cris et des coups de feu et un enfant tombe par terre avec un œil en moins." La dis­tance entre le poète et celle qu'il aime s'éclaire alors. De même la rai­son d'être de ce chant sin­gu­lier. Depuis une ving­taine d'années, la vie poli­tique du Pérou a été mar­quée par la cor­rup­tion, l'autoritarisme gou­ver­ne­men­tal, les esca­drons de la mort, la sté­ri­li­sa­tion for­cée des "indi­gènes", la répres­sion… (et, tout récem­ment, à l'heure où ces lignes sont écrites, par l'arrestation de Gregorio Santos Guerrero, pré­sident de la région de Cajamarca, qui menait la lutte contre la sur­ex­ploi­ta­tion des res­sources minières cou­pables de pri­ver les com­mu­nau­tés pay­sannes de leurs terres et de mettre en dan­ger les sources d'eau néces­saires à l'irrigation…). Est-ce à cette situa­tion que fait allu­sion Macedo ?

Et qui est ce poète ? Sinon celui qui écrit : "Qui suis-je ? Un voya­geur qui cher­chait à écrire ton nom quelque part." ou  "Je veux rêver un autre rêve à tes côtés, je veux écrire ton nom sur la neige et dans le temps." Sans doute faut-il sou­hai­ter à Porfirio Mamani Macedo de rem­plir le vide pro­fond qu'il avoue avoir dans le cœur… Mais à celui qui insiste tout au long de son livre sur l'inscription du nom de l'aimée sur les sup­ports les plus divers et les plus rêvés, j'ai envie de répé­ter ce que disait Paul Éluard : "C'est à par­tir de toi que j'ai dit oui au monde" ou "Un rêve sans amour est un rêve oublié". Je sou­haite à Macedo de dire tou­jours oui au monde (tout en disant non à l'injustice) et de ne pas oublier ses rêves.

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