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Sylvie Brès, Cœur troglodyte

Par |2018-08-22T02:21:24+00:00 30 novembre 2014|Catégories : Critiques|

 

Cœur tro­glo­dyte est com­po­sé de deux volets. Le pre­mier, Et sou­dain le pas manque, est le jour­nal d'une mala­die qui n'est jamais nom­mée mais que le lec­teur devine. Journal aus­si de la lutte contre le mal, pré­sent depuis des années, sans doute… Sylvie Brès explore avec ses mots cette lutte, ce moment où tout bas­cule, où la vie est en dan­ger. Avec une pré­ci­sion d'horloger, Sylvie Brès dit les soins, les ten­ta­tives du corps médi­cal : ces poèmes (ou plu­tôt ces bribes d'un dis­cours inin­ter­rom­pu) qu'on peut lire de la page 26 à la page 32 sont d'une froi­deur cli­nique mais dia­ble­ment émou­vants et d'un sus­pens dif­fi­ci­le­ment sup­por­table : "Champ opé­ra­toire /​ pose de boî­tier /​ termes /​ bar­bares. […] Les veines ne tien­dront /​ pas ! dit-on." Et plus loin : "Et l'échec ! /​ Voici /​ il faut renon­cer /​ au boî­tier…" Tout est dit, mais il faut résis­ter, le corps résiste. Cependant, la dou­leur et l'inquiétude n'excluent pas les jeux de mots : "stri­dente stri­du­lante… impé­ra­tive impé­ra­trice" est la voix de la dou­leur. Mais ce jeu sur les mots n'a pour but que de tra­quer au plus près cette dou­leur. Sylvie Brès cerne éga­le­ment avec jus­tesse la fra­gi­li­té du corps, le déri­soire même quand la mala­die et la lutte contre cette der­nière se sont ins­tal­lées et sont deve­nues comme une rou­tine (pp 57-58). C'est l'horreur de la sur­vie qui se dit : "l'horreur du /​ néant qui guette". Mais l'espoir n'est jamais bien loin. La coupe n'est pas seule­ment dans le vers, elle est aus­si entre les poèmes. Si un poème s'arrête au milieu d'une ques­tion (p 75), celle-ci reprend à la page sui­vante. Discours haché, mor­ce­lé comme la vie qui se confond avec les soins et les essais. L'écriture met à dis­tance la dou­leur par l'utilisation de la deuxième per­sonne (celle à qui l'on s'adresse) mais aus­si de la troi­sième répu­tée neutre, objec­tive… La pre­mière étant réser­vée au sou­ve­nir du temps pas­sé, celui des "illu­sions enso­leillées".

 

    Après la souf­france et la révolte, vient le temps de l'accalmie et de l'acceptation. Celui de la rémis­sion. Cœur tro­glo­dyte est l'occasion de l'observation de soi et du dis­cours, des dis­cours pour­rait-on même affir­mer. Mais la pru­dence est de mise : "Regarde, /​ observe, démêle /​ mais je t'en prie /​ ne tire pas /​ sur le fil /​ toute la vie /​ vien­drait avec !" Rien n'est jamais acquis… L'un des der­niers poèmes du recueil résonne comme une leçon (?) : "Et quand vien­dra /​ notre der­nier baroud d'honneur /​ contre la mala­die de vivre – /​ que per­sonne ne songe à cri­ti­quer /​ nos illu­sions et notre ten­ta­tive !"  Aussi n'est-il pas éton­nant que le poème À mes funé­railles soit rimé, non sans iro­nie… Comme si le chant reve­nait après le sombre et le gris… Maladie que vivre ? Mais vivre est irrem­pla­çable : ce recueil est, lui aus­si, irrem­pla­çable.

 

 

 

 

 

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