> Marc Porcu, Ils ont deux ciels entre leurs mains

Marc Porcu, Ils ont deux ciels entre leurs mains

Par | 2018-02-24T12:55:44+00:00 12 août 2013|Catégories : Blog|

Quelle est la langue de l'exil ?  Celle qu'on aban­donne ou celle qui s'impose ? Comment le lec­teur com­prend-il, fan­tasme-t-il  cette étran­ge­té quant à la langue ? Marc Porcu écrit des poèmes qui sont peut-être des réponses à ces ques­tions. "Toute phrase per­due /​ Contient une par­celle du monde" écrit-il au début d'un poème. Alors la poé­sie serait le signe de ce qui est per­du, serait recherche d'un monde qui, sans cesse, s'échappe. L'histoire vient sans doute contra­rier ce pro­jet mais "les mots demeurent" et la parole qui advient dit "une part de soi qui se perd". Est-ce un hasard si Marc Porcu s'intéresse tant au poème ? Le mot poème est dans le titre de cer­tains et Porcu parle du poème : "Le poème est une parole où naît le monde". Et quand ce n'est pas le poème, ce sont les mots.

    Le poème de Marc Porcu peut être consi­dé­ré com­mue la tra­duc­tion de ce sen­ti­ment d'étrangeté qui le fait se pré­ci­pi­ter sur les mots pour mieux maî­tri­ser cette langue qui n'est pas la sienne. Et même pour illus­trer ce mot de Gérald Neveu : "La poé­sie c'est sor­tir de soi pour pour y faire entre les autres". Dès lors, le poème donne la parole aux autres, parle des autres et c'est très net dans À mes élèves :

 

"[…]

Il manque dans l'enfance

Cette mémoire amère

Le sou­rire d'un père

Comme un coin de vacances.

[…]

Il manque à ce  che­val

Un fer à chaque pied

Quand le che­min de fer tra­verse son champ de blé

 

Il manque à cet Arabe une carte d'identité

Pourtant tu le connais il est de ton quar­tier

Au cœur de son désert même les pierres lui par­laient

Ici c'est le silence ou la pierre du rejet.

 

Il manque un ouvrier

Qui vient d'être écra­sé

S'il dérange la chaîne

Il n'y a qu'à le chan­ger

Il manque à la télé une pub pour la paix

Et des enfants sans armes qui peignent des pavés

Il manque à l'hôpital du sang pour le bles­sé

Il y a trop de sang sur les champs de bataille.

 

    Innocence et fraî­cheur carac­té­risent alors l'écriture de Porcu dès lors qu'il s'agit des enfants : ils sont des sour­ciers, ils des­cendent de la voie lac­tée ; il s'agit ici encore de lais­ser la parole à Marc Porcu : "Il faut pour le savoir retrou­ver notre enfance /​ reprendre le cou­drier ou bien le noi­se­tier /​ le tenant à deux mains tenant les yeux fer­més /​ rede­ve­nir sour­ciers et quê­ter la lumière…"  De l'enfant à l'exil, il n'y a pas loin, un poème comme Ils ont deux ciels entre leurs mains, qui donne son titre au recueil, le dit clai­re­ment : "Pour les enfants venus d'ailleurs /​ leur pays qu'on dit loin­tain /​ reste long­temps une page blanche /​ per­dant sa langue et sa gra­phie /​ sous la craie blanche qui s'efface /​ comme le ciel entre leurs mains /​ sur le tableau noir de la nuit." Mais c'est aus­si une leçon de fra­ter­ni­té et de soli­da­ri­té que délivre Marc Porcu : "Et les enfants qui naissent ici /​ héritent ain­si d'un beau jar­din". L'exil prend aus­si d'autres visages comme celui (pas­sé ?) de l'esclavage comme le rap­pellent ces frag­ments "cau­che­mar de fond de cale" ou "voyage /​ à fond de cale". Que ce soit dans l'émigration ou dans le déra­ci­ne­ment de l'esclave, le poète explore l'exil et retrouve "l'envers des langues /​ l'impossible chant des misé­ri­cordes". Ce qui attire l'attention du lec­teur sur la pré­sence des mots langue et parole qui émaillent les vers, comme sur celle des poètes dans les vers ou dans les dédi­caces. Ou encore sur la pré­sence du jazz que ce soit par la réfé­rence à Chet Baker, que ce soit par le rythme du poème (qui, par la répé­ti­tion, la reprise, joue de l'oralité…). Oui, Marc Porcu est bien à la recherche de la langue de l'exil.

    Mais reste alors une part d'obscurité dont le lec­teur ne vient à bout. Du sens lui échappe ain­si comme pour signi­fier ce noyau intrans­mis­sible de l'exil, cette souf­france intime qui ne peut se par­ta­ger. On ne peut jamais péné­trer au plus pro­fond de l'exil : c'est "l'œuvre de l'exilé".