Qu’ajouter après l’éditorial de Lau­rent Four­caut qui ouvre cette livrai­son annuelle forte de plus de 400 pages ? Tout y est dit, ne reste plus qu’à lire atten­tive­ment ce n° 7 de Place de la Sor­bonne.

La pre­mière par­tie est con­sacrée à Olivi­er Bar­barant, spé­cial­iste d’Aragon mais aus­si poète : étude sur la poésie et poèmes inédits. Une étude qui s’attache à mon­tr­er com­ment le quo­ti­di­en (le réel) peut être à l’origine du poème, quo­ti­di­en qui ne se con­fond pas avec la con­tin­gence dit Barbarant :

La fêlure, la fragilité, la douleur du deuil per­son­nel, y empêch(ai)ent toute mise au pas de la voix » (p 17)

Il était bon que ces choses-là fussent dites. Les poèmes se veu­lent illus­tra­tions de ce que recèle l’étude (à moins que ce ne soit l’inverse). Suit un entre­tien avec Djamel Meskache des édi­tions Tara­buste réal­isé par Lau­rent Four­caut pour PLS. De cet entre­tien, il faut retenir ce que dit Meskache : à pro­pos de la dif­fu­sion et de la dis­tri­b­u­tion des livres qu’il édite, il répond, à la ques­tion posée sur la por­tion con­grue des étals de poésie et de la faib­lesse en mètres linéaires des ray­on­nages de cette même poésie chez les libraires : « Admet­tons qu’ils ne soient pas nom­breux : cela ne dit rien de l’état de la poésie en France. Tout au plus, ça décrit l’état de renon­ce­ment dans lequel la médi­ocrité ambiante tente, sans toute­fois y par­venir com­plète­ment, de plonger une part de plus en plus impor­tante de nos conci­toyens » (p 32). Dont acte.

Place de La Sorbonne n° 7 (Revue internationale de poésie de Paris-Sorbonne) : ce numéro 428 pages, 15 euros. Publié par les Presses Universitaires de Paris-Sorbonne (28 rue Serpente 75006 Paris, pups@paris-sorbonne.fr)… PLS : Université de Paris-Sorbonne ; 1 rue Victor Cousin. 75005 PARIS.

Place de La Sor­bonne n° 7 (Revue inter­na­tionale de poésie de Paris-Sor­bonne) : ce numéro 428 pages, 15 euros.

Pub­lié par les Press­es Uni­ver­si­taires de Paris-Sor­bonne (28 rue Ser­pente 75006 Paris, pups@paris-sorbonne.fr)…

PLS : Uni­ver­sité de Paris-Sor­bonne ; 1 rue Vic­tor Cousin. 75005 PARIS.

 

La deux­ième par­tie de la livrai­son annuelle est con­sacrée à la poésie con­tem­po­raine de langue française : une antholo­gie de 15 poètes (sur 107 pages) suiv­ie d’une série de notices con­sacrées à ces poètes qui court sur une trentaine de pages. Il faut not­er la diver­sité des poètes présen­tés, PLS n’appartient pas à une école lit­téraire ! J’ai décou­vert Julien Blaine par sa revue Doc(k)s, il y a déjà de longues années ; je le retrou­ve ici égal à lui-même, icon­o­claste d’une cer­taine poésie. Je retrou­ve un Blaine para­dox­al qui donne à imprimer ses poèmes alors qu’il est hos­tile au livre. Com­ment abor­der les poèmes ici repro­duits ? Comme la volon­té de détru­ire la poésie du passé, comme l’œil qui voit et qui note ? J’ai bien aimé les poèmes de Murièle Camac pour leur atmo­sphère ; par­mi les poètes con­nus (de moi), j’ai appré­cié Fran­cis Combes pour son usage du réel, sa façon de coller à ce réel. Les routes de mica d’André Ughet­to me plaisent pour leur lyrisme et leur côté expéri­ence… Jean Renaud et ses com­pres­sions de textes m’ont intéressé car la poésie est expéri­men­ta­tion : et là, je ne suis pas déçu de cette impor­ta­tion d’une tech­nique de la sculp­ture. GB (Gérard Berthomieu ?) explique longue­ment dans sa notice ce que voudrait Jean Renaud : essai ou notice ? Cette mini-antholo­gie per­met au lecteur de trou­ver son dû ; elle rap­pelle que la poésie est con­damnée à innover sinon elle se can­tonne dans la répéti­tion des formes du passé. Les notices rap­pel­lent le rôle indis­pens­able des revues comme banc d’essai de l’écriture poé­tique… Cepen­dant le sig­nataire ces lignes se pose une ques­tion : aimerait-il moins la poésie que dans sa jeunesse ? S’intéresserait-il moins aux nou­velles écri­t­ures poé­tiques que dans sa jeunesse ? Il est vrai qu’il en a vu (et lu) de ces expéri­ences sans lende­mains, ce qui explique qu’il soit de plus en plus difficile.

La troisième par­tie explore une par­tie du con­ti­nent de la poésie de langue alle­mande : quelques 120 pages sont réservées à ce domaine… Plus pré­cisé­ment, le titre de cette séquence est : « Six poètes ger­manophones européens  », six poètes qui ont choisi d’écrire en alle­mand alors qu’ils sont nés dans un autre pays européen. De l’essai intro­duc­tif de Bernard Banoun et d’Aurélie Mau­rin, il faut retenir ces mots : « … c’est dans les fron­tières de pays européens de langue alle­mande que vivent des écrivains étant passés à l’allemand » (p 150). De 1985 à 2016, le Prix Chamis­so (du nom d’un noble français qui émi­gra en 1792 et qui pas­sa à l’allemand tant par ses poèmes que par un con­te juste­ment célèbre, La Mer­veilleuse His­toire de Peter Schlemil ) récom­pen­sa de tels écrivains mais il s’arrêta en 2016 pour la rai­son qu’il s’agirait là de mar­quer comme étrangers ces auteurs… Essai fort intéres­sant au demeurant.

Pour Maja Hader­lap les choses sont sim­ples : écrire en alle­mand per­met au slovène d’exister par la tra­duc­tion de la langue de Goethe. On est loin de la revue poé­tique croate Le Pont (qui exista dans les années 60–70, au siè­cle dernier), encore que les tra­duc­tions en anglais, en alle­mand, en français et en ital­ien étaient nom­breuses. C’est le prob­lème des langues minori­taires qui est ain­si posé.  Hader­lap s’interroge : «une langue sait-elle tir­er une autre à soi / ou seule­ment la repouss­er ?» (p 163). Mais en même temps, elle inter­pelle le lecteur, seul capa­ble de com­pren­dre. Cepen­dant les autres poètes ne man­quent pas de pos­er des ques­tions révélant le pas­sage d’une langue à une autre, avec mine de rien, des con­tra­dic­tions internes claire­ment exprimées. Aurélie Mau­rin ne manque pas de remar­quer qu’elle s’est fait aider par Christophe Manon qui ne par­le pas un traître mot d’allemand ! À l’opposé des poètes écrivant en vers qui maîtrisent l’allemand et sou­vent la langue de la minorité à laque­lle ils appar­ti­en­nent : c’est révéla­teur de ces moments de sus­pen­sion où la langue hésite. C’est pas­sion­nant, jusqu’au bilin­guisme de José F.A. Oliv­er (p 219–220) !

La par­tie suiv­ante est inti­t­ulée Con­tre­points : des prati­ciens des beaux-arts passent au crible de la langue leurs pro­duc­tions respec­tives ; frag­ments d’entretien pour Clau­dine Grif­foul (à pro­pos de son tra­vail plas­tique), com­ment pass­er du mono­type au dis­cours, de l’eau forte au texte, de la lino­gravure au poème ? Hugues Absil com­mente par des estam­pes, aus­si les poèmes de Katia Sofia Hakim. De cette con­fronta­tion naît du sens qui doit beau­coup à l’exégèse de Lau­rent Fourcaut.

La séquence qui suit con­siste en com­men­taires dûs à Cather­ine Fromil­h­ague de plusieurs poèmes de Paul de Roux : réin­scrip­tion dans l’histoire de la poésie, le com­men­taire du pre­mier poème m’a paru très savant, décryptage de la métrique du poème pour le deux­ième… Voilà qui prou­ve que par­ler de la poésie est un vrai tra­vail. Cather­ine Fromil­h­ague, très atten­tive, signe de véri­ta­bles essais au déroulé du poème de Paul de Roux dans lesquels elle met en lumière les car­ac­téris­tiques de cette poésie…

La livrai­son se ter­mine par trois séquences : Échos qui donne à lire un essai de Chris­t­ian Doumet qui est par ailleurs mem­bre du comité de rédac­tion de Place de La Sor­bonne, essai con­sacré aux rap­ports entre poésie et poli­tique ; De l’autre côté du miroir qui regroupe des hom­mages ren­dus à des poètes lors de leur dis­pari­tion et enfin Comptes-ren­dus & Livres reçus où l’on retrou­ve de mul­ti­ples sig­na­tures dont celle de Lau­rent Four­caut qui est décidé­ment infatigable.

Je n’aurai fait que sur­v­ol­er ce numéro d’une richesse insoupçonnable, manque seule­ment l’index des n° 1 à 6 de PLS pour­tant annon­cé en qua­trième de cou­ver­ture. Il fal­lait bien un mas­tic et le voilà !

 

*

 

mm

Lucien Wasselin

Il a pub­lié une ving­taine de livres (de poésie surtout) dont la moitié en livres d’artistes ou à tirage lim­ité. Présent dans plusieurs antholo­gies, il a été traduit en alle­mand et col­la­bore régulière­ment à plusieurs péri­odiques. Il est mem­bre du comité de rédac­tion de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Tri­o­let, Faîtes Entr­er L’In­fi­ni, dans laque­lle il a pub­lié plusieurs arti­cles et études con­sacrés à Aragon. A sig­naler son livre écrit en col­lab­o­ra­tion avec Marie Léger, Aragon au Pays des Mines (suivi de 18 arti­cles retrou­vés d’Aragon), au Temps des Ceris­es en 2007. Il est aus­si l’au­teur d’un Ate­lier du Poème : Aragon/La fin et la forme, Recours au Poème éditeurs.