Stéphane Sangral, Infiniment au bord

Par |2022-03-06T07:47:27+01:00 28 décembre 2021|Catégories : Critiques, Stéphane Sangral|

Infin­i­ment au bord, sous-titré Soix­ante-dix vari­a­tions autour du Je est un livre de poésie autant que de philoso­phie, un livre intime et uni­versel dont on ne finit jamais la lec­ture car à l’image des « boucles » car­ac­téris­tiques de l’écriture de Stéphane San­gral, nous sommes inéluctable­ment amenés à le rou­vrir tant ce « Je » indéfiniss­able reflète la mul­ti­plic­ité de l’être et du non-être.

Ain­si est-on hap­pé, entraîné dans des cycles martelés d’apories où l’on tournoie sans fin jusqu’à l’épuisement. On cherche à s’accrocher, glis­sant d’une page à l’autre, cher­chant en vain, dans une fuite éper­due au côté du poète, qui l’on est, qui est ce « Je » qui demeure étranger et que Denis Fer­di­nande, dans sa pré­face, définit en emprun­tant ces vers de Philippe Grand : « Je/ induit en erreur », nous aver­tis­sant dès la pre­mière page que l’auteur se (et nous) con­fronte à l’impossibilité de se connaître.

Mais Stéphane San­gral traite d’une manière toute per­son­nelle cette ques­tion qui hante les philosophes depuis l’Antiquité1. S’il a recours aux mots, il les utilise pour com­pos­er une par­ti­tion musi­cale qui laisse enten­dre rythmes et cadences entre­coupés de longs silences, de decrescen­dos, de pianis­si­mos qui s’en vont « moren­do ». Soudain, entre deux tirets d’incises, éclate un « for­tis­si­mo » (car­ac­tère gras, taille de police max­i­male) «   … Je est/ mort… » ! puis le chem­ine­ment con­tin­ue dans des vers qui se décli­nent et se con­tre­dis­ent au cours de vari­a­tions qui sem­blent infinies.

Com­posée en mode mineur, l’œuvre nous offre deux niveaux de per­cep­tion : la pre­mière, objec­tive, philosophique (la con­science du Moi) où chaque page nous con­fronte à la rigueur sci­en­tifique d’une logique qui se défait au fur et à mesure qu’elle s’écrit, un raison­nement exprimé par les mots, et une autre, sub­jec­tive, sym­bol­ique, exprimée par la poésie. Un dia­logue entre la sci­ence et l’art.

Stéphane San­gral, Infin­i­ment au bord, Édi­tions Galilée 2020, pages :128, prix, 15€.

Per­du dans le dédale obscur d’une prison à la Piranèse, on ne cesse de douter, de dés­ap­pren­dre, et l’on en viendrait presque à s’interroger sur la place de la poésie qui sem­ble s’absenter. C’est sans compter sur l’art de Stéphane San­gral : le poète philosophe, qui con­stru­it un rap­port au lan­gage rad­i­cale­ment autre, va jusqu’à met­tre en abîme le para­doxe lui-même : con­tre toute attente, ce n’est pas dans les vers que réside le poème mais dans ce que l’auteur nous sug­gère par la rup­ture d’une lec­ture linéaire, par le mou­ve­ment, reflet de l’être lui-même – « L’Être n’est que le mou­ve­ment qui l’ar­rache au Néant » – mou­ve­ment d’une écri­t­ure non pas « ancrée » (le mou­ve­ment cesserait d’être) mais « encrée » dans la page, sous forme d’un graphisme dynamique.

Les vers s’arc-boutent, ser­pen­tent, se téle­scopent, se déchirent, se cachent, s’effacent, rem­placés par des points. En effet, com­ment les mots pour­raient-ils dire la douloureuse quête d’un « Je » qui ne peut être qu’en se dédis­ant aus­sitôt dit ? Dans le poème de la dernière page, « Je » n’est même plus écrit, mais rejeté dans une note en bas de page. Un « Je » rem­placé par le vide. On l’aura com­pris, dans ce livre plus que dans tout autre, c’est l’architecture entière qui repose sur la dimen­sion visuelle dont le graphisme évoque par­fois les cal­ligrammes d’Apollinaire. Rien d’étonnant étant don­né que le cal­ligramme relève autant de la lit­téra­ture, de la pein­ture que de la philoso­phie2. Ain­si sommes-nous entrainés dans des phras­es en miroirs, des poèmes sans fond où se tar­it le lan­gage, des pages où les mots écla­tent, et dans les blancs de la page, un vide à don­ner le ver­tige. Un vide que la poésie fait débor­der du néant, un vide néces­saire, essen­tiel, car les phras­es qui se vident de leur sens, ouvrent sur le sens du vide : un vide qui est énergie, un vide qui est créa­tion. Un vide qui n’est pas le néant mais l’infini. Car au-delà du raison­nement logique, « Je » prend vie dans un lan­gage secret et chiffré. On ne peut nier la sym­bol­ique des chiffres présents dans les ouvrages de l’auteur : le 7, sym­bole de créa­tiv­ité, de spir­i­tu­al­ité, de lumière, le 10 qui représente la pen­sée math­é­ma­tique en référence à Pythagore, lequel y voy­ait la valeur ultime et néces­saire de la lim­ite et de la forme, opposées à la non-lim­ite et au chaos.  Enfin leur mul­ti­pli­ca­tion, le 70, nom­bre de let­tres qui com­posent un dis­tique présent dans tous les livres de l’auteur et qui est le sym­bole de la total­ité. Car au milieu du chaos appar­ent des phras­es qui se défont et du « Je » qui meurt à lui-même demeure une inces­sante quête qui n’est autre que le désir de par­venir à l’Unité.

Un livre-par­ti­tion qui para­doxale­ment n’est pas un livre à enten­dre mais à regarder, à observ­er. Nul doute, nous sommes avec l’auteur « infin­i­ment au bord » … Au bord de ce qui s’écrit, dans ce livre d’une froide étrangeté et d’une appar­ente neu­tral­ité qui se dévoile un peu plus à chaque lec­ture. Par­ti d’une pure intel­lec­tu­al­ité, on parvient à une vibrante révéla­tion. Entre cri et silence, les pages s’animent, les mots dont on se croy­ait pris­on­nier s’ouvrent à la créa­tion, réson­nent d’âme à âme, une voix poé­tique s’élève, seule voie pos­si­ble pour rester vivant. « Je vis et je meurs à chaque page » écrit l’auteur.

Infin­i­ment au bord est un livre de pure médi­ta­tion. Nul détail du réel, de la sphère per­son­nelle du poète n’est ici révélé : absent au monde et à lui-même, l’auteur ne nous pro­pose aucun appui car les mots s’effondrent après s’être con­tre­dis, et on avance dans le brouil­lard, dans la nuit et les ter­rains vagues d’une ville sans âme. Aucun repère extérieur puisqu’il s’agit d’aller au bout de l’écriture, au bout de soi-même.

Les miroirs se brisent (est-ce pour met­tre fin à la mul­ti­pli­ca­tion infinie des apor­ies ?) mais les éclats bril­lent dans l’ombre et vibrent sous nos yeux, et l’on voit dans le noir s’épancher à bas bruit ce qui nous est caché. Le regard se pose au-delà des mots.  Alors quand l’auteur écrit : « Je cherche le Graal et je n’y crois pas… » (son pro­pre nom l’enfermant dans l’inéluctable, « une irréversibil­ité qui fait du hasard un des­tin et de l’existence une prison »3), appa­raît tout de même la voûte céleste et la coupe du Graal se des­sine sous nos yeux !

Mais dans ce livre où le lan­gage, privé de ses fins com­mu­nica­tives et sig­nifi­antes, se con­sume en lui-même et se défait, l’auteur reste pris­on­nier de sa soli­tude « je me sens trop seul et/je suis trop seul/cloîtré là où nul autre n’est ». On pense à Pes­soa : « Enferme-toi, mais sans cla­quer la porte, dans ta tour d’ivoire. Et cette tour d’ivoire, c’est toi-même. Et si l’on vient te dire que tout cela est faux, est absurde, n’en crois rien. Mais ne crois pas non plus ce que je te dis, car on ne doit croire à rien4».

Transper­cé par la dent du réel, tel Amfor­t­as5 et sa blessure à jamais ouverte, l’auteur paie l’accès à la con­nais­sance par une blessure inguériss­able, et si Jac­cot­tet écrivait : « j’au­rai beau répéter “sang” du haut en bas de la page, elle n’en sera pas tachée, ni moi blessé». San­gral réus­sit, par une mise en page conçue comme une mise en scène, à nous mon­tr­er une plaie qui suinte, du sang qui s’échappe du texte et va jusqu’à tach­er la page suiv­ante (pages 62–63).

« Je suis/ nu cru­ci­fié, ces mots plan­tés dans cette page/ », écrit-il, une page qu’il qual­i­fie de linceul… image qui entre en réson­nance avec la représen­ta­tion de la pas­sion du Christ. Niant toute reli­giosité, le poète nous fait néan­moins entr­er dans une dimen­sion du monde qui touche au sacré.

Livre sur le temps et l’absence, la dernière par­tie procède d’une mise en regard d’un « Il » (dans des poèmes épigraphes) et du « Je » (dans le corps du texte).  « Il » est-il le frère défunt de l’auteur à qui est dédié le livre (comme tous ses autres livres) où bien le dou­ble de l’auteur ? ou… les deux à la fois ? « Je suis est celui qui n’est pas ». Celui qui pense et celui qui écrit est-il le même ?  Si la rai­son peut répon­dre oui, on sait bien que dans la créa­tion poé­tique, « Je est un autre7 ».

Ce livre sur l’impossibilité de définir un « Je » insai­siss­able s’achève apparem­ment sur une impasse. Il n’en est rien. Le qua­train de l’avant dernière page s’apaise dans des alexan­drins qui appor­tent une forme de sérénité.

 

Une seule pho­to me représente bien
celle prise le jour où je n’étais pas là
il y avait du vent tout le monde était là
j’étais un peu ce vent et je me sen­tais bien 

 

Par­fois les absents sont là  / Plus inten­sé­ment là. écrit François Cheng. Et si l’acceptation du rien était le noy­au ontologique de l’existence ? Si le non-être per­me­t­tait à l’être d’advenir ?

Stéphane San­gral ter­min­era donc sur l’image d’un « Je » et d’un « jeu » piran­del­lien8 et qu’importe si le mou­ve­ment s’échappe hors de lui-même, s’il n’est qu’un « faux-mou­ve­ment » puisqu’il est la seule vie réelle née des mots mais qui advient au-delà du langage.

                                              Et
[…]9 ne suis que le mouvement
arraché à ce livre
                                             et

ce n’était qu’un faux mouvement…

 

 

Notes

[1] Cf. Aris­tote : « L’individu est incon­naiss­able pour soi ».

[2] Jérôme Peignot, Du cal­ligramme, Édi­tion du Chêne 1978.

[3] Gérard Vit­tori, « Les fig­ures du hasard dans l’œuvre de Piran­del­lo », Ital­ies (en ligne), 2005, mis en ligne le 21 jan­vi­er 2010.

[4] Fer­nan­do Pes­soa Le livre de l’intranquillité, tra­duc­tion Françoise Laye, Chris­t­ian Bour­geois édi­teur, 1999.

[5] Amfor­t­as, Roi des Cheva­liers du Graal, a été blessé par la Sainte Lance, qui a jadis per­cé le flanc du Christ. Préservé de la mort par le Graal, il souf­fre depuis d’une douleur sans fin. 

[6] Philippe Jac­cot­tet,À la lumière d’hiver, L’encre serait de l’ombre Gal­li­mard 2011.

[7] « Car je est un autre », affirme Arthur Rim­baud dans une let­tre à Paul Deme­ny datée du 15 mai 1871.

[8] Piran­del­lo n’a eu de cesse de s’interroger sur le prob­lème de la per­son­ne humaine, sa cohérence, l’impossibilité qu’il y a à la saisir en total­ité. « Un, per­son­ne et cent mille » est le titre d’un de ses romans.

[9] « Je » indiqué en bas de la page 117 dans Infin­i­ment au bord , édi­tions Galilée 2020.

Présentation de l’auteur

Stéphane Sangral

Né en 1973, Stéphane San­gral est poète, philosophe et psy­chi­a­tre. Son intérêt esthé­tique et con­ceptuel à l’é­gard des boucles a comme orig­ine sa pas­sion pour l’é­tude de la réflex­iv­ité de la con­science, sa fas­ci­na­tion pour cette boucle pri­mor­diale qu’est le “penser sa pen­sée”, ou même, plus sim­ple­ment, le “se penser”. Il est l’inventeur du con­cept d’indi­viduité

Philoso­phie sociale : Fatras du Soi, fra­cas de l’Autre (Édi­tions Galilée, 2015)

Philoso­phie ontologique : Des dalles posées sur rien (Édi­tions Galilée, 2017)

Poésie : Méan­dres et Néant (Édi­tions Galilée, 2013)

              Ombre à n dimen­sions (Édi­tions Galilée, 2014)

              Cir­con­vo­lu­tions (Édi­tions Galilée, 2016)

              Là où la nuit / tombe (Édi­tions Galilée, 2018)

 

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Irène Duboeuf

Irène Dubœuf est née à Saint-Eti­enne et vit dans la Drôme. Elle a pub­lié dans de nom­breuses revues et antholo­gies et est l’auteure des recueils Le pas de l’ombre, Encres vives 2008, La trace silen­cieuse, Voix d’encre 2010, (prix Amélie Murat, prix Marie Noël, prix Georges Riguet 2011) Trip­tyque de l’aube, Voix d’encre 2013, (Grand Prix de poésie de la Ville de Béziers) Roma, Encres vives 2015, Cen­dre lis­sée de vent, Unic­ité 2017, (final­iste du Prix des Trou­vères), Efface­ment des seuils, Unic­ité 2019, Un rivage qui embrase le jour, édi­tions du Cygne 2021 et de livres pau­vres pour la col­lec­tion Daniel Leuw­ers. Tra­duc­trice d’auteurs ital­iens, elle pub­lie Neige pen­sée du poète philosophe et cri­tique d’art Amedeo Anel­li (directeur de la revue inter­na­tionale Kamen’) aux édi­tions Ticinum (Ital­ie) en mars 2020 et L’Alphabet du monde aux édi­tions du Cygne (France) en juin 2020. En 2021 paraît, tou­jours aux édi­tions du Cygne, Kranken­haus suivi de Car­net hol­landais et autres inédits, du poète et cri­tique lit­téraire Lui­gi Carotenu­to. Elle col­la­bore avec les revues français­es « Terre à ciel », « Ter­res de femmes », « Recours au poème » et pub­lie en Ital­ie dans les revues Cor­so Italia 7, l’EstroVerso, Poeti e poe­sia, Malpe­lo, Le voci del­la luna etc. On peut l’en­ten­dre lire un de ses poèmes sur le site Poet­ry Sound Library de Gio­van­na Iorio https://poetrysoundlibrary.weebly.com/poets.html et des extraits de ses tra­duc­tions et de ses pro­pres pub­li­ca­tions notam­ment sur la chaîne Youtube du Pic­co­lo Pre­sidio Poet­i­co https://www.youtube.com/channel/UCs_qs3Z7lv-E8OwL6MsDUZg enreg­istrés lors du col­loque « La tra­duc­tion, hos­pi­tal­ité lin­guis­tique et dia­logue de cul­ture » (Tavaz­zano, le 24 octo­bre 2020) Site de l’auteur : http://www.irene-duboeuf.jimdofree.com
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