Des dalles posées sur rien : autre vis­age de la poésie : se regarder en face sans concession.

Qui suis-je ? Qui est je ?

Stéphane San­gral nous mon­tre que la rai­son, mal­gré les expéri­ences et les con­nais­sances avancées, ne peut apporter de réponse aux ques­tions fon­da­men­tales de la vie. Le lecteur s’enferre dans des expli­ca­tions rationnelles qui n’atteignent pas la rai­son. Le ques­tion­nement tourne en rond et finit par affich­er com­plet, assez…merci. Au bout de ma définition … 

Stéphane San­gral, Des dalles posées sur rien,  Edi­tions Galilée  Prix 17 euros.

Trop peu ouverts, pris­on­niers de nous, nous sommes comme Michaux « un pas­sager clan­des­tin ».  Aban­don­ner les ques­tions sans réponse nous propulse en avant, témoins éber­lués, nous lâchons les caus­es trop incer­taines et même par­fois sans cause. La con­nais­sance, dans son inutil­ité, peut être un obsta­cle pour nous à occul­ter nos vies. Nous trébu­chons quand la réponse qui est en nous ne se voit que hors de nous. Pou­voir vivre est oubli­er que l’on vit. Toute la sci­ence accu­mulée est une infor­ma­tionnulle pour la réponse à la ques­tion. L’information nous tient lieu d’un savoir à décou­vrir, jamais décou­vert, il est impos­si­ble de se l’approprier.

L’auteur approche la vérité du corps et de l’esprit, leur dichotomie, l’enfermement de la matière pour laque­lle la sci­ence nous révèle que tout est chimie, nous ren­dant par là moins respon­s­ables ou plus du tout respon­s­ables. Com­ment aller de la dés­espérance vers l’acceptation, est-ce pos­si­ble ? Sor­tir de soi. Est-il pos­si­ble qu’on ne soit que tas de molécules ? Com­ment avec aus­si peu de moyens se recon­di­tion­ner face à une con­nais­sance en expan­sion ? Serait-ce un prob­lème de lan­gage, les mots faisant obsta­cle à l’approche de la chose, bien que nous n’ayons que des mots pour nous en approcher ? Cette dif­fi­culté à com­pren­dre qui je suis, est-elle fon­da­men­tale, n’est-ce pas un tour­ment de l’esprit, une fic­tion ? Est-ce une méth­ode pour apprivois­er la mort et la repouss­er ? Ce que je suis, pour­ra-t-il être volé par ma mort ?

Plus la con­science se pénètre et plus nous abor­dons une infini­chotomie ne con­tenant rien et con­tenue dans rien, comme si nous n’atteignons jamais la pro­fondeur. Un ques­tion­nement qui tourne en rond, un appro­fondisse­ment qui ne dit pas son nom. Les mots ou groupes de mots répétés tels quels accentuent le doute et ren­for­cent la cer­ti­tude du même coup. Exis­ter n’est que qua­si­ment se racon­ter exis­tant, et le non-sens de la fin de l’histoire n’est qua­si­ment et tris­te­ment que le seul sens du réc­it, et ce texte n’a tris­te­ment pas les moyens de sa pro­pre finalité.

La con­science comme élé­ment fon­da­men­tal de l’être et d’être, le point de départ de toute fic­tion, de toute représen­ta­tion, de toute vision du monde, elle racon­te et se racon­te dans la vérité de l’être et de son men­songe. A par­tir de n’importe quel point de départ, la con­science peut se forg­er une final­ité pro­vi­soire, un sens atteint qui ne tient pas :sub­jec­tiv­ité en est le nom et le proces­sus. L’obstacle à la vis­i­bil­ité, à la lis­i­bil­ité du monde, c’est moi : l’indépassable, le trou noir aus­si bien que sa lumière.

Tout est pour­ri par l’arbitraire. N’est-ce pas attein­dre aux lim­ites de l’écriture qui n’est peut-être que naïveté et masque portés aux lim­ites de la volon­té d’exister et de faire éclore à recu­lons l’invraisemblable : la mort dif­férée, la mort hors con­science, dernière traînée de brume à la lumière d’automne. Mort qui n’est qu’une antic­i­pa­tion. Stéphane San­gral analyse nos pau­vres con­di­tions humaines : la mort, le néant, la con­science, le rap­port avec soi et la vie, le rap­port avec les autres dans son flot de mou­ve­ments, de paroles, de répéti­tions et d’amplifications, un manège qui n’en finit pas de tourn­er où l’on repasse par les mêmes points dans des cer­cles tou­jours plus larges à ne trou­ver aucune sor­tie. Ouvrir les yeux sans con­ces­sion sur notre con­di­tion que l’on occulte par­fois en con­fon­dant la vie et sa vie con­duit à une révolte, colère brassée au fond de nous dans son imper­ti­nence et sa forme, sa force de majesté surgie au bout de la con­science dans son ressasse­ment. Mort qui se dis­simule der­rière la phrase, der­rière le texte, der­rière le blanc à son  impos­si­ble  échap­pée, quels que soient les angles de pris­es de vues. Ce par­ler, il ne s’agit pas de l’abolir mais de lui ren­dre une épais­seur et le ren­forcer dans sa présence-absence, en faire une seule idée, obses­sion de l’éternité. Peut-être, tout cela, n’est-il qu’un jeu de l’esprit, le sim­ple plaisir de dur­er et que cela prenne sens.  Pro­pos obsé­dants et libéra­teurs à la fois enfuis dans des textes pro­tecteurs qui jouent leur rôle : être des illusions.

Dans ce petit aperçu d’un monde sans fin bien que fini, alors écrire… pour con­jur­er la mort ou con­tin­uer d’en par­ler par écrit, d’y met­tre une dis­tance et une soli­tude à post­pos­er vers les autres. Ces idées sur la mort sont ren­dues présentes et détru­ites à la fin pour renaître et ain­si de suite. Un oubli qui ne s’oublie pas, une présence qui crée l’oubli, un oubli qui crée le présent. Est-ce pour s’y per­dre : Tout être con­scient est fait d’une mortelle immor­tal­ité. Recueil qui n’est pas mor­tifère mais tente l’espoir ou tout au moins l’espérance. Le drame est cette con­fronta­tion des con­traires qui ne peu­vent se résoudre. La pen­sée est clair­voy­ante dans les deux cas qui ne peu­vent se con­fon­dre et restent séparés à tout jamais. « La vie ne vaut rien puisqu’il y a la mort » est aus­si vrai que « la vie est infin­i­ment pré­cieuse puisqu’il y a la mort ». Ce ne sont que des évi­dences indé­pass­ables et même de bon sens com­mun où la pen­sée aus­si forte soit-elle est insuff­isante. Nous subis­sons jusqu’au terme et le point final ne sera même pas une clô­ture, mais le début d’un retour à rien, à de la matière incorporée.

Ce recueil n’est pas une anti poésie, mais une poésie autre qui lui asso­cie la philoso­phie en tant que celle-ci n’est pas d’aller d’un point vers un autre dans une démon­stra­tion, mais dans une évi­dence qui n’est pas la ligne droite, mais la courbe et puis le cer­cle. C’est donc bien d’une inven­tion qu’il s’agit, d’un acte poétique.

L’usage de signes typographiques par­ti­c­uliers et dif­férents accentue par­fois la pen­sée, en mod­i­fie des facettes, en accroît l’intensité, la dirige ailleurs vers un non-dit par­fois sug­géré. Les mots sont aus­si util­isés comme des clefs musi­cales, ce qui comme les notes en mod­i­fient le nom et la sonorité. Le texte devient l’entièreté de ce qu’il exprime et la chose con­tenue est ain­si mise à dis­tance en guise de con­clu­sion ou d’impossibilité à en dire plus mar­quant ain­si un arrêt qui ne s’arrête pas. Par­fois la chose con­crète devient une abstrac­tion ou vice-ver­sa. Mal­gré tous ces appels, nous restons dans une con­tra­dic­tion inviv­able qui con­duit à la soli­tude comme pass­er de quelque chose à rien. Il s’agit inlass­able­ment de trou­ver un sens à la vie, sans fléchir, répéti­tion après répéti­tion par des idées con­tra­dic­toires qui se cherchent dans des mou­ve­ments dif­férents qui se repren­nent, tour­nent en rond jusqu’au silence ou jusqu’à une autre parole. Forme et fond sont uns. Bégayements, quelque­fois qui assurent la péren­nité de la pen­sée inclu­ant la chose l’impasse à ramen­er le sujet à sa triste con­di­tion d’objet déclinée en plusieurs ver­sions. Mots tournés dans tous les sens dont il ne restera rien. Je reste en face de Je l’étranger.

Toutes les pen­sées sont bonnes pour sor­tir de notre con­di­tion ou plutôt de l’idée que l’on s’en fait, pour don­ner du sens à ce qui n’en a pas.

Qu’est-ce que le Je ? : Sep­tante répons­es orphe­lines à cette ques­tion. Répons­es en fragments.

Paroles qui par­lent et se par­lent dans un exil dont nous sommes exclus. Paroles qui per­dent tous sens util­i­taires vers une com­mu­ni­ca­tion qui dis­paraît, paroles qui ne bril­lent que par elles-mêmes. Elles devi­en­nent rythmes, issues du rythme, elles devi­en­nent événe­ments, ouver­tures, sur­gisse­ments d’un monde achevé dans son inachève­ment. Le sig­nifi­ant prend le pas sur le sig­nifié et l’abolit par exclu­sion. La force répéti­tive des paroles n’apporte rien. Ce n’est pas un jeu de lan­gage mais une recherche de sens dans un labyrinthe encom­bré : Je ne suis que l’idée de « je suis »,

Une frac­ture ouverte et mal­gré la recherche tous azimuts, il n’y a que de l’inapaisement.

Etre de naître pas à pas……. Etre ? de n’être pas.

L’auteur sig­nale qu’il lui est par­fois impos­si­ble de trou­ver : le point final de ce texte. La décom­po­si­tion de la phrase en rup­ture avec la logique gram­mat­i­cale imposée aboutit aus­si à une ques­tion sans réponse, ques­tion de trop, peut-être, mal venue. Sens et con­tre-sens font sens en ne s’appuyant sur rien…posées sur rien. Il ne nous reste qu’un rythme scan­dé, quelque­fois, d’assonance en asso­nance, de mots aux mêmes mots, de phras­es aux mêmes phras­es, de blanc au même blanc. Rythme qui sou­tiendrait une espèce de danse de l’esprit, une vir­tu­al­ité : et l’absurde, ici et main­tenant, m’est presque tout.

Recueil dif­fi­cile à cern­er qui échappe sans cesse car on croit le saisir et puis tout retombe comme si rien n’avait été dit, comme si tout avait été dit. Cette recherche de sens dans la vie comme impos­si­bil­ité offre quand même de la présence :  Je ne sais pas si je suis mais, par cette phrase imprimée là, au moins, j’aurai été. Recherche qui passe par l’écrit pour ressor­tir vite son esprit à la sur­face : sup­port­able, alors. Mais à d’autres instants : Et ce texte ne vient rien dire. Recherche de soi qui inlass­able­ment passe par la perte et les retrou­vailles, la perte et les retrou­vailles, ….. la ….. vailles . (Petit pastiche) 

Recherche de soi par la dis­lo­ca­tion de la pen­sée qui se resserre comme un éclat qui réin­tè­gre son cen­tre, après de mul­ti­ples ten­ta­tives à tra­vers le prisme d’un texte où cer­tains mots échangent leur sens comme la couleur du kaléi­do­scope, espèce de tour­bil­lon dont on espère la sor­tie de quelque chose. Rien,écrit vain, retour à soi, à rien. Le car­il­lon des mots aura son­né l’absence reportée tou­jours plus loin, lent enten­de­ment de la sit­u­a­tion du je soumis à sa pro­pre échap­pée partout, nulle part au fond d’un texte qui ne le libère de rien. Tout est vrai et faux à la fois qui passe par l’écriture comme seule réal­ité du Néant, parole aux deux bouts per­due, pendue.

Tout un recueil pour dire l’évidence, l’essentiel en une petite phrase : Etre c’est être la révolte d’une impossibilité ;

N’allons-nous pas cogn­er répéti­tive­ment con­tre la même vit­re du néant/Néant du non-sens, le rien, par­ti­c­ulière­ment quand le texte écrit en italique laisse sup­pos­er qu’il est repris chez quelqu’un d’autre. Texte à voix dou­ble par­fois dont la phrase inter­rompue laisse le pos­si­ble d’une ouver­ture, d’un change­ment, d’autre chose. Voix dou­ble qui con­tient l’autre en éveil, petit espoir : N’être rien, ou presque, dés­espéré­ment …où cepen­dant tout se résume à cette ques­tion : à quoi bon car tout n’est que pen­sée, vue de l’esprit même à par­tir de l’évidence et con­duit à dire : tout n’est pas noyé. Le lecteur passe par des phas­es d’acceptation, de refus où néan­moins on con­stru­it l’édifice de sa res­pi­ra­tion.Il y a une volon­té à vouloir vivre : con­cep­tu­alis­er le fait que j’ai tout ce que je suis et qu’après tout, toute pen­sée n’est jamais rien qui peut se dépass­er pour entr­er dans l’apaisement et cess­er d’écrire. Pos­er les bonnes ques­tions n’élude rien quand on sait par avance qu’il n’y a pas de réponse. Recueil où la lec­ture s’étouffe, ressen­tie jusqu’au pro­fond du corps, sa nul­lité, descen­dre au plus bas de soi est déjà vouloir remon­ter. Recueil salu­taire : je cherche fréné­tique­ment mon être où autrui inter­vient comme miroir ou comme preuve. La non-exis­tence est un lieu géométrique :

la par­al­lèle, le désespoir.
C’est étrange d’être.                                                                                                                                                                                                                   
Et d’être seul.

Affir­ma­tion, con­stata­tion, point zéro, accalmie même pro­vi­soire, tout cela serait-il une base suff­isante pour retrou­ver le je de la solid­ité qui poserait le doute comme une cer­ti­tude, un acquis, une den­si­fi­ca­tion qui con­duirait à une con­cep­tu­al­i­sa­tion de mon être, une forme de dis­pari­tion dans la présence. Richesse impéné­tra­ble dont le lecteur n’aborde que le pour­tour, forêt vierge men­tale où l’auteur lui-même peine à pénétr­er, entre et ressort, comme s’il n’atteignait pas le point cen­tral d’où ray­on­ner sur l’ensemble. Lec­ture heureuse par un dépasse­ment de sa pro­pre pen­sée dont le tout et un insai­siss­able, un flou qui s’en pénètre et con­tre lequel le lecteur vient buter à la recherche d’un amas causal solide. Con­clu­sion tou­jours pro­vi­soire mais qui mar­que un pas / Je suis parce que je suis. Y aurait-il un début d’acceptation, de réponse à la ques­tion posée, de la fini­tude en la finitude ?

Je marche vers moi. Que suis-je ?  Qui suis-je ? Je suis une con­tin­gence qui rêve d’absolu.

De plus en plus, les ques­tions devi­en­nent liées à l’environnement, à autre chose, aux autres, et, passe aus­si l’idée que j’aurais pu être autre chose, une autre vie. Nous tou­chons au for­tu­it. Mal­gré les apparences, ce recueil est le domaine de la sen­sa­tion sous-jacente plutôt que le développe­ment de la pen­sée. Ou une pen­sée dévelop­pée à par­tir de la sen­sa­tion : celle d’exister qui reste une cer­ti­tude au long du recueil / Etre soi au cen­tre des con­tra­dic­tions. Le Qui suis-je ? Que suis-je ? se fait de plus en plus présent dans son éclair­cisse­ment, si même Etre soi, étant trop évi­dent, est évidem­ment inac­cept­able. Le ton de cer­ti­tude implique que je est bien présent mal­gré tout ce qui le réfute.

Que reste-t-il de l’approche du je, de sa ten­ta­tive, de l’approche de l’être et de son mys­tère ? Pas grand-chose pour ne pas dire rien, ou une écri­t­ure : posée sur le blanc de la page, frag­ile, per­due, à la lim­ite de l’inutile c’est déjà ça… Peut-être presque quelqu’un d’autre ?  Peut-être presque moi ?

N’être rien et le dire n’arrange rien 
tan­dis que se taire 
aus­si n’arrange rien 
dans cet espace qu’aucun mot n’élargira                                                                                                                                                   
j’auraimarché                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             en pure perte 
à savoir qui je suis

Ce recueil, je l’aurai suivi pas à pas dans sa démarche men­tale. Il ne se passera rien qu’une volon­té de con­naître, d’élucider le mys­tère, il ne restera qu’un doute, un presque… Telle est notre con­di­tion d’être pen­sant. Au moins restera-t-il une légèreté, une illu­sion : marcher sur Des dalles posées sur rien. 

                                                               

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Jean-Marie Corbusier

Jean-Marie Cor­busier se con­sacre à l’écriture et à la musique. Pro­fesseur de français, il se pas­sionne pour la lin­guis­tique et l’étude de la struc­ture des langues au par­ler rare et très dif­férent. Il a pub­lié presque une ving­taine de fois des recueils de poésies, prin­ci­pale­ment aux édi­tions du Tail­lis Pré. Il est aus­si chroniqueur pour dif­férentes revues dont le Jour­nal des poètes. Dernières pub­li­ca­tions aux Edi­tions  Le Tail­lis Pré (Châte­lin­eau) : Une neige peinte de pas (2011), Dans le jour soulevé (2013), La lampe d’hiver (2015), Le livre des oub­lis et des veilles (2017) , L’air, pierre à pierre (2018). La poésie met la langue dans un état cri­tique, elle est une source de pen­sées qui va par et pour elle-même dans une lec­ture où cha­cun l’invente, cette part indi­vidu­elle est la force du poème, son degré de vérité.